Cailloux dans le ciel (les sept cailloux, 11)

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01/07/2015 par carnetsparesseux

Les sept cailloux délaissés restèrent seuls sur le bord du chemin. Du temps passa.

« Les jours et les années passèrent. Avec le temps, le jeune poulet prit de l’assurance. A force d’arpenter le monde du haut de ses deux pattes grêles, il arriva un beau soir au bal de la ferme voisine. Il s’y plu, et, de fil en aiguille, devint la coqueluche des jeunes poulettes de la basse-cour, avec qui il vécu heureux et eut beaucoup d’œufs, qui, à leur tour, devinrent poussins, poulet, poule ou coq et ainsi de suite. Les cailloux ? Ils ne furent pas oubliés : la fermière, car il y en a une, forcément, là où il y a une poule, les ramassa et les disposa dans un jardin japonais miniature. Ils s’y plurent tant et tant qu’ils y coulèrent des jours heureux, sans rien changer à leur nature unique de cailloux ordinaires. L’érosion ? Même plus peur ! »

– Ah, j’aime bien comment tu la racontes, cette histoire, mais tu devrais décrire plus le jardin japonais, dit le deuxième caillou ; – J’aime bien aussi celle où – après un passage dans la poche du gamin – on se retrouve au fond de la mare, avec les carpes et les canards, dit le troisième. Le quatrième dit : – Vous, je sais pas, mais moi, celle où on est des feuilles qui rêvent qu’elles sont des cailloux me fait froid dans le dos. Brrr, être suspendu à une branche et bouger au gré du vent ! – Tu trouves ? Moi, je l’aime bien, celle-là. A cause du frisson, justement, dit le cinquième. Le sixième intervint : – Bon, les gars, et si on se choisissait des noms ? Je propose que le premier caillou se nomme Bijou, le deuxième Caillou, le troisième Chou… – Excuse, mais appeler un caillou « Caillou », vraiment ? Et puis moi, être appelé « Pou », ça ne me tente pas, l’interrompit le dernier caillou. On trouve autre chose ? – Et pourquoi un caillou s’appellerait pas Caillou ? Tu préfèrerais qu’on l’appelle Pierre ?  » reprirent les autres cailloux…

Bref, vous l’avez compris, passée la première déception – ils ne deviendraient donc jamais loup, poule ou pomme – les cailloux avaient accepté la situation. Comme numéro huit, le monde changerait. Soit. Eux aussi changeaient, après tout : la mousse leur faisait une jolie parure verte, image à leur échelle des prairies et des forêts qui couvrent le monde ; quelques gouttes de pluie les lavaient, le soleil les séchait ; l’hiver, la neige les couvrait de son blanc manteau – même pas froid ! Parfois, le givre les rendait tout brillants, comme les étoiles. Et si un jour ils devenaient gravillon ou sable, la belle affaire ! En attendant, ils prendraient plaisir à être les immobiles témoins du tourbillon incessant qu’ils sentaient bouger, trembler et vibrer autour d’eux. Et quand ils avaient assez écouté les échos du monde, ils se mettaient à inventer des histoires qui les surprenaient à chaque fois et qu’ils embellissaient jour après jour : l’histoire de la-fermière-et-du-jardin-japonais, l’histoire de la-poule-qui-voulait-tellement-rencontrer-un-renard, celles de l’écho-du-bout-du-monde, des cailloux-dans-la-mare, de la-roulotte-des-nains, sans parler de celles de-la-petite-Poucette et du petit-louveteau-gris.

Précisons aussi que Guillaume Telle et numéro huit n’étaient pas partis bien loin : même, entre deux excursions entre la lisière du champ et la basse-cour de la ferme, ils revenaient souvent voir les cailloux : l’un gardait de sa prime jeunesse une affinité particulière pour le sommeil, la sieste, le repos, l’immobilité et l’inertie. Guillaume Telle, en mère-poule qui se respecte, suivait son poussin comme son ombre. Bref, les poulets passaient le plus clair de leur temps dans le nid au bord du petit chemin qui longe l’orée de la forêt. Là, ils écoutaient les histoires des cailloux blottis sous leur ailes, avec parfois pour témoin un renardeau attentif embusqué dans un buisson voisin.

La nuit, ils levaient tous les yeux vers le ciel où trônait la lune, ce très gros caillou qui s’érode et s’agglomère chaque mois – promesse extrêmement rassurante pour qui craint l’érosion. Quant aux étoiles, il s’agissait tout simplement de tous petits cailloux lumineux. Enfin, ce que vous prenez pour la Voie lactée était évidemment une coulée de mica érodé de la lune. Bien sûr, cette cosmologie caillouteuse choquait un peu les poulets qui savaient mieux que personne que les étoiles sont autant de pépins échappés de la grande pomme céleste et la lune un oeuf d’où nait à chaque lunaison la grande poule originelle, celle là même qui couve l’oeuf, et ainsi de suite depuis et jusqu’à la fin des temps. Mais ils trouvaient que ça n’était pas la peine de se fâcher avec les cailloux pour si peu : après tout, caillou, œuf, poule, ça doit être pareil vu de là-haut.

Ainsi, sans bouger, sans se démener à parcourir le monde pour découvrir le – souvent décevant – petit ailleurs tapi derrière la haie ou l’orée du bois, les sept petits cailloux – et les deux poulets – se trouvaient à la tête du plus grand royaume dont jamais caillou ou poulet ne rêva avant eux. S’ils étaient heureux ainsi ? Vous vous en rendrez compte vous-même si d’aventure vous passez par le bosquet qui borde le petit chemin qui longe l’orée de la forêt. En attentant, il faudra bien me croire, parce que c’est ici que l’histoire se finit.

* * *

Bien sûr, avant de finir ici, l’histoire commençait là.

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37 réflexions sur “Cailloux dans le ciel (les sept cailloux, 11)

  1. Beau, poétique, profond, émouvant (J’m’y étais attaché à ces cailloux !!), j’en redemande de l’histoire merveilleuse comme celle-là… Et puis, « Et pourquoi un caillou s’appelerait pas Caillou ? Tu préfèrerais qu’on l’appelle Pierre ? »… Mr Carnets, vous m’audiardisez les écoutilles et c’est bien chouette !!!

  2. Milton dit :

    Bravo !!!!
    Quel plaisir de lire ces épisodes, de voir l’histoire se construire doucement, les propositions des lecteurs (épatants !) s’intégrer merveilleusement bien à ton conte.
    C’est beau, émouvant (souvent), tendre, drôle (je me suis vraiment amusée à plein de moments)… Plein de vie !
    Faut le faire en partant de 7 cailloux.
    Merci encore cher Auteur pour ces moments magiques.

    • Merci beaucoup Milton ; le plaisir est partagé, car les propositions des lecteurs ont vraiment construit l’histoire (que je découvrais à chaque épisode avec juste un peu d’avance sur les lecteurs) et m’ont emmené dans des directions aussi imprévues que réjouissantes !
      sacrés cailloux !

  3. Caroline D dit :

    Fin fine et délicieuse. Et chapeau pour la tendresse suscitée tout au long, avec un lot de finesse, pour de simples et merveilleux cailloux.

  4. gibulène dit :

    Merci à l’auteur de nous avoir tenus en haleine sur 11 chapitres, 12 pages A4 et sept cailloux, sans compter les nains, les bruitages, la mère poule, le poussin, la bonne naine, j’en passe et des meilleures !!! on va se sentir tous orphelins mais ce fut un vrai petit bonheur !

  5. martine dit :

    Ce soir, quand je contemplerai les étoiles, je leur donnerai des nouvelles de leurs congénères terriens. Et je me permettrai d’appeler Guillaume Telle, cette constellation que seuls les cailloux connaissent.

    • Guillaume Telle dans le ciel ? elle va picorer les étoiles comme de simples pépins de pomme !

      • Milton dit :

        ou couver la lune rousse…
        C’est une très belle idée une constellation au nom de Guillaume Telle

        • jobougon dit :

          Et quel être extraordinaire va sortir de la lune rousse au moment de son éclosion ?
          C’est un tiroir de l’histoire de plus qui demande à s’ouvrir.
          Que d’idées de génie à déployer, avec une poule qui picore les étoiles, vidant le ciel de ses points lumineux, finissant sans doute par éclairer d’autant plus fort la nuit en se remplissant de toutes la brillance du ciel.
          J’ai cru voir un pommier pousser sur la voûte céleste hier soir.

          • qui va sortir de la lune rousse ? une poule rousse, non ? (je suis terriblement terre-à-terre)

            Belles idées, cette poule qui avale la lumière du ciel et ce pommier céleste ! Jobougon, va falloir nous raconter ça un de ces jours 🙂

  6. jobougon dit :

    Le rêve se termine donc ici.
    Ces cailloux là étaient magiques, n’est-ce pas ?
    Car ils avaient le pouvoir de m’hypnotiser au point d’en désirer une suite très très très très très très vite. D’aller consulter l’actualité des abonnements jour par jour, de guetter la moindre parution pour m’en délecter. De déguster les commentaires, les suggestions, les prolongements possibles…
    Et puis tous ces rebondissements ! Qui a dit que les cailloux étaient statiques ?
    C’est faux, et tu en as fait la preuve.
    Snif.
    Oui, je verse ma petite larme.
    Mais à côté de la joie que j’ai retiré de la lecture, … Aucune mesure. 🙂
    Mille mercis carnets pour ce magnifique voyage en forme de cailloux.

    • au contraire, le rêve commence maintenant. Il suffit de s’assoir près d’un caillou et de regarder le ciel…
      J’ai vraiment aimé partager cette histoire avec vous tous et j’ai adoré toutes les propositions qui arrivaient à chaque épisode. D’autant plus que je n’avais pas de plan établi et aucune idée, d’un épisode sur l’autre, de la tournure que cela prendrait.
      ça me fait drôle aussi de laisser les petits cailloux sur leur bord de chemin, mais une histoire doit avoir une fin pour être une histoire ; et puis peut-être qu’un jour ils reviendront nous raconter les histoires qu’ils se racontent entre eux ?

  7. Leodamgan dit :

    Quelle habileté de conteur, tu as eue pour intégrer toutes les propositions des lecteurs sous forme d’histoires inventées par les personnages du récit principal (authentique, lui…)!
    Je suis pétrifiée d’admiration.

    • C’est que ça me faisait peine d’avoir à choisir entre toutes ces belles propositions, alors j’ai cherché un moyen de ne pas choisir 🙂

      Et encore merci d’avoir accompagné les 7 cailloux dans leur aventure !

  8. emilieberd dit :

    Hi Hi Hi!
    J’ai adoré tes histoires de cailloux, qui sont loin d’être terre à terre!Ils se la coulent douce dans le jardin japonais😃😃😃 Et la version minérale de la voie lactée est juste magnifique!
    Bises

  9. 🙂 on va pouvoir s’y mettre, à la récolte.

  10. monesille dit :

    J’ai l’impression de me sentir un peu petit poucet à côté de « nos » cailloux en train de regarder la lune qui s »érode et s’agglomère chaque mois, quelle image inventive et réjouissante, j’adore aussi la touche de philosophie, poule, oeuf, cailloux ça doit être pareil vu de là-haut.
    Merci pour cette histoire au long-court que j’ai découvert un peu tardivement mais que j’ai beaucoup apprécié ::-):

  11. Valentyne dit :

    Un très beau conte …

    Je bécote Guillaume Telle sur les 2 joues (les cailloux ont leurs bises sur le front)

  12. Asphodèle dit :

    Et en plus d’être un conteur hors pair, tu es un poète ! Cette fin est superbe ! Tu m’as enchantée une fois de plus même si je n’ai pas pu lire en « feuilletonnant » comme j’adore le faire ! Pourtant c’était pas gagné , tu partais de rien avec ces cailloux anonymes et transparents (enfin presque), tu as su leur donner vie (et qu’à eux), encore bravo ! 😉

    • Merci beaucoup, Asphodèle.
      il y aura un nouveau feuilleton cet automne je pense.
      oui, les cailloux n’étaient pas des héros du modèle courant (= aventureux), mais ça me les a rendu d’autant plus attachants 🙂

  13. […] des griffes  du loup ? Pour sauver le soldat Ryan et sortir Dada de son marécage ? pour sauver le petit Poucet et ses sept cailloux ? pour capturer les ogres et […]

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