L’invention de l’ornithorynque

L’est planté près de la barrière du jardin, le dindon. Ce qu’il fait ? Personne sait. Ni les trois poules dandinantes qui font cercle autour d’un croûton de pain oublié au milieu de la cour de la ferme. Ni non plus les quatre canards qui flottent sur le filet d’eau verte de la canalisation qui va de la mare au déversoir, partageant un vague rêve de rivière.

Ni la fermière. Assise devant le seuil de la cuisine (frontière tacitement interdite aux bestioles de la basse-cour), elle épluche patates et carottes sans penser à rien – qu’elle croit, la femme du fermier. Pataud garde la niche et ça lui suffit. Radar l’autre chien, çuilà qui vient aussi quand on lui dit Olibrius, dort dans l’ombre du tracteur rouge, à bonne distance de la flaque d’huile qui perle sous le carburateur. Et évidemment, pas les poussin qui pioutent dans la poussière jaune, indifférents à tout ce qui n’est pas eux ou la poussière jaune.

Bref, le dindon, ce qu’il fait, personne sait.

Ce qu’il fait ? Il tourne la tête d’un côté, de l’autre, fixant le vide tour à tour de chacun de ses yeux en tête d’épingle. Mais il voit rien. Il a même délaissé la sempiternelle contemplation des tournesols anémiés. Est-ce qu’il a trop pris le soleil ? Sérieux, sans un sourire – et d’ailleurs comment il sourirait, avec son bec ? – il songe.

Il songe à une bête qu’il n’a jamais vu, une bête qui romprait tout lien avec la ferme et la plaine alentours, et aussi avec la forêt sombre et froide qui parait-il enserre les champs qui entourent les murs qui ferment la cour.  Oh, pas une bête impossible, dragon ou licorne, ou bizarre – fourmilier, tamanoir ou pangolin. Ni même orignal ou caribou : ni larges bois, ni lourde bosse, ni sabots cornus. C’est que c’est pas la Saskatchewan, ici ! Non, une bête paisible, étrange seulement d’être faite de pièces et de morceaux si familiers, patchwork que sa rêverie de dindon lui fait entrevoir : mélange du pelage taupe de Pataud le chien et des pattes palmées de ces idiots de canards. Des mêmes canards, le bec plat, et dans ce bec autant de langues que la fermière et le fermier ensemble. Et cette bête née d’un œuf comme les poules et les poussins buvrait du lait pareil que les veaux des grandes vaches grises de l’étable. Une bête qui aurait si bien brisé les cloisons de la zoologie que les savants ne sauraient ranger l’animal, vivant divorce d’avec les espèces jusqu’ici admises, et devraient lui créer une étagère rien qu’à elle. Mais ça le dindon ne sait pas, ni non plus qu’il a inventé une bête australe.

Comment il l’appellerait, cette bête qu’il voit dans sa tête de dindon ? Il ne se pose pas la question. Ou s’il se la pose, dindon, il l’oublie illico, seul avec cette bête dans sa tête, seul sous le ciel immense et vide, seul sous le soleil rond et jaune.

 

***

pour les plume d’Asphodèle chez Emilie, fallait logorallier les mots : accompagner divorcer cloisonner, maîtrise, milieu, enfant, oubli, rivière, canalisation, barrière, distance, lien, rompre, sourire, partager, ornithorynque, frontière, filet, femme. Les autres textes sont là.

Illustration (qui n’est pas un dindon) : Hugues de Folieto, De AvibusBnF/Gallica . Pour en savoir plus sur l’invention du dindon.

46 commentaires

  1. De concert, on a envie que cette bête directement sortie de l’imaginaire de ce dindon, s’exprime, danse et que prise dans une ronde, elle frappe nos crédulités de sa chair et de ses os !
    Merci Carnet,
    la belle, bonne et douce soirée

  2. La farce du dindon est bonne.

    Mais le pangolin (ou l’un de ses avatars) reviendrait ainsi par des labyrinthes détournés, que le professeur Raoult – démangé lui-même par sa barbe de savant fou – n’aurait pas su imaginer puisque (disait-il ce soir sur BFMTV), « nous mentons plus que les Chinois » ?

    Décidément, la zoologie est un monde plein de surprises (du Chef) ! 🙂

    • Merci Dominique ! je crois que les rêves du dindon ne sont pas contagieux, même s’il se met à inventer le pangolin, ou le Varian du Komodo !
      Parlant du savant de Marseille, je dirais plutôt qu’il s’agit de la science dite Zozologique !

  3. Ils ont tous du vide dans leur tête alors que le dindon, dis donc, dedans, il a un ornithorynque, lui, et il doit se sentir bien seul et incompris dans la basse-cour…

  4. Très joli ! C’est magique cette atmosphère, que je ne saurais définir, qui naît puis enfle. Nonobstant le dindon et sa chimère, moi c’est le chien Radar/Olibrius qui m’intrigue. Tu nous raconteras l’histoire de cette double dénomination ?

    • oh, il a peut-être juste pris un coup de soleil, et trop regardé ses copains de basse-cour….
      mais oui, l’ornithorynque a bien embêté les savants (jusqu’à passer pour un canular ! ) !!

  5. Ah ben voilà;…je sais enfin pourquoi on a inventé l’ornithorynque…
    c’est parce que la licorne (entre autres) n’était pas assez intéressante…;-)
    On en apprend tous les jours…

    • mais non, c’est juste le dindon qui voit ça comme ça, avec ce qu’il a sous la main : dans sa ferme, avec quoi il inventerait une licorne ? un cheval et un piquet de clôture ?

  6. Ah, me voici dans l’antre du trublion de service !
    Je crois que tout le monde avait vu que ton illustration ne rappelait que de très loin un certain dindon. Donne-lui donc des vitamines, je crois que ton oiseau file du mauvais coton ! Et la Saskatchewan ? C’est koitesse ? Une façon « rapide » de nous parler de la rivière ? 😀 Ah ah ah, je suis allée voir de quoi il retournait, à mon âge je veux encore emmagasiner quelques infos. Mais j’ai bien peur de ne pouvoir, dans quelques temps, ni me rappeler le nom, ni savoir l’écrire et peut-être pas le prononcer ! Que miseria ! 😀

  7. J’aime beaucoup ce que vous avez créé avec les contraintes. Et j’avoue que j’ai été touchée ici par la description de la fermière. J’ai envie d’en savoir plus sur cette femme, sur la façon dont elle se laisse traverser par les choses, les événements. « Sans penser à rien qu’elle croit ». Donc, comme vous l’avez vu, j’ai essayé aussi, bien que je ne soit pas du tout familière des jeux de mots et autres figures de style.

    • Merci ! ce qu’il faut préciser, c’est que j’essaie pour les plumes d’Emilie de reprendre le même petit monde, la ferme, sa basse-cour… et l’orignal ; les autres textes de la série sont là : https://carnetsparesseux.wordpress.com/?s=pioute)
      à propos des personnages secondaires de l’épisode (comme la fermière) j’ai essayé de laisser de la place pour que le lecteur, la lectrice, imaginent ce qui manquent, avec un mot en déclencheur (le « qu’elle croit »)
      je ne sais pas ce que les différents tableaux valent lus d’affilée 😉

  8. Il est bien farci, ce dindon ! Il en a dans la tête ! Faudra penser à l’épargner à Thanksgiving :)))
    Il y a toujours une légère frustration à inventer quelque chose qui existe déjà ! L’avantage, c’est que ce Glouglou à la mémoire de poisson rouge ne s’en souviendra pas !

      • Jadis lorsque les Mambos avaient la taille d’un demi-dindon, j’ai eu droit à quelques inventions pas nées d’avoir déjà été créées 😆
        Mais comme on fête pas Thanksgiving ici non plus, ils ont eu la vie sauve ☺️

  9. C’est peut-être en admirant les canards sauvages qu’il a été inspiré de la sorte ce pauvre dindon 😉 La liberté lui manque sans doute, ou les voyages au bord de l’eau… ❤
    Je me suis toujours demandé comment Dieu avait fait pour avoir des idées pareilles et créer des espèces aussi bizarres : et bien là il a laissé faire le dindon, et pour les autres espèces, il faudra attendre d'autres Plumes chez Emilie, hein Carnets !? ❤

    • Le dindon n’est pas responsable de tous les brouillons divins… est-il seulement présent pendant la Génese ?? 🙂
      on en reparlera dans de prochaines plumes, promis ! 🙂 🙂

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