Assoiffé

Le ruisseau commence sans doute tout là-haut, sur l’adret jaune et rêche où un aplat vert trahit la présence d’une source. D’avoir dévalé en longues arabesques argentées les prés rocailleux qu’arpentent quelques vaches, ce rien d’eau s’est creusé un petit chemin entre deux rives herbeuses. Son affaire est d’agir : il a bientôt son sillage d’aches, de menthes et de fougères en accroche-cœur ponctué de noisetiers. Là, il court au frais dans une bande d’ombre trouée d’abeilles d’argent au gré du soleil qui se faufile entre les feuilles tremblant au vent.

Un coude le ralentit sur une gravière qu’ambre la mousse, l’allonge sur un sable où il ferait bon s’agenouiller. Il glisse contre les racines où s’agrippent des piafs qui chantent, trillent et sifflent avant de s’abreuver de trois gouttes volées du bout du bec. Sur le rocher que polissent les eaux du printemps, une longue couleuvre redouble son zigzag.

Puis il repart dans la pente, plein d’énergie, actif au point que lorsque les grandes pluies ajoutent leurs eaux aux siennes, il doit aimer s’offrir quelques belles vaguelettes et rouler bruyamment les galets brillants. Je ne sais pas où il file ensuite. Est-ce encore lui, dans la vallée, cette rivière cossue qui paresse sous un pont où les automobiles scintillent comme une procession de scarabées ?
Qu’importe.

Il ferait une assez facile image d’Épinal – ornée d’un loup maigre entourloupant un agneau alléchant et un peu ahuri. D’autres y verront sans trop d’efforts une métaphore de la vie qui coule, court et se répand inexorablement. Les plus affirmativement azimutés sont même libres d’y déchiffrer l’anamorphose singulière et approximative d’à peu près tout ce qu’il leur plaira de rêver.

Pour moi que la soif ne quitte plus, c’est tout simplement l’ami qui tient au frais le cidre que j’essaie de garder pour tout à l’heure.

 

* * *

Presque vue-en-vrai écrit pour les 51e Plumes chez Asphodèle. Il fallait y glisser les mots abeille, arabesque, ambre, arpenter, automobile, abricot, actif, azimuté, s’agenouiller, anamorphose, aimer, accroche-coeur, ajouter, affirmativement, approximatif, alléchant, ambiance, ahuri, agir et abreuver, et une petite phrase : « La soif ne la (le/me) quittait plus. »

49 commentaires

  1. En quelque mots tu sais faire jaillir des images et klanfraicheur de ce ruisseau qui serpente en arabesques argentées dans les prés rocailleux ….
    Tiens j’ai apporté des crêpes pour accompagner le
    Cidre
    Bises CarnetBucolique 🐺

      • j’avais klampris ; c’est chouette, d’avoir un clavier prédictif et néologiste ! ya plus qu’à s’en servir : « il fait klanbeau ce matin, mais le fond de l’air est klanfrais »

  2. Faire plus de 300 mots sur un petit ruisseau (qui fera une grande rivière on le sait bien) sans nous ennuyer et avec la poésie (du dimanche hein) qu’on te connaît est fabuleux ! Les automobiles en « procession de scarabées » c’est magnifique, il n’y a que toi pour rendre poétique un cortège de voitures ! 😆 Bravo Carnets Poétiques ! 😀

    • Merci Asphodèle. Le but ce coup ci c’était de rester sous les 350 mots, pour ne pas surcharger le programme de lecture des amis-des-plumes. Sinon, j’aurais facilement emmené la petite rivière jusqu’à la mer (en perdant des lecteurs en route !)
      Et à force raccourcir, j’ai zappé les abricots (ou alors il sont dans les voitures-scarabées?)

      • Rhooo et je ne l’ai même pas remarqué ! Bon tu me diras, moi j’avais carrément changé la phrase imposée, arf ! Heureusement que La Licorne, en plus de sa corne a un oeil de lynx et m’a gentiment tacé pour être un très mauvais exemple ! 😥 Cela dit, je l’avais écrit d’une façon sur mon cahier et d’une autre dans la consigne, or j’ai écrit mon texte avec le cahier sous les yeux… Nous ne sommes pas infaillibles et franchement te connaissant, tu pouvais nous amener jusqu’à la mer avec 200 mots de plus sans risque de nous perdre ! 😉 J’dis ça j’dis rien !

  3. C’est magnifique…ton texte coule, coule…aussi fluide que le ruisseau dont u parles…et c’est d’une poésie…rafraîchissante, qui étanche notre soif de beauté, encore plus sûrement que le cidre !

    Une seule phrase, sur la fin, sent un peu « l’effort » : Les plus affirmativement…
    mais faut avouer que placer « affirmativement » et « anamorphose » relevait de l’exploit stylistique !

    Bises.

    • Merci Licorne. C’est vrai que j’ai essayé plusieurs variantes pour caser « affirmativement » ; j’ai gardé la moins pire, mais perdu les abricots en route !

  4. Promenade matinale en forêt à la fraicheur d’un ruisseau, des oiseaux qui volent 3 gouttes et chantent à tue-tête, on y est et ça fait du bien. Merci Carnet (le loup s’est-il échappé résolument du vaisselier?)

    • Le loup ? ouille, faut que j’aille regarder dans le placard s’il est rentré 🙂
      ou alors, c’est tout mon petit ruisseau qui coule-peint dans une assiette, va savoir !

    • Merci Alphonsine ; le drôle est que ces trois mots là sont venus d’eux même, pour les nécessités du texte ;c’est ensuite que je me suis rendu compte qu’ils commençaient par un A. En revanche, j’ai oublié abricot ; personne n’est pas parfait 🙂

      • Normal, c’est la comptine qui veut ça : « Pomme, pêche, poire, abricot, y’en a une, y’en une, pomme, pêche, poire, abricot, y’en a une de trop, c’est l’abricot, qui est de trop ! »

        Tu vas rire, mais je viens de la comprendre en l’écrivant ! Merci à toi, donc pour cette acquisition (avec un « A » comme de bien entendu)

        • Hé bien c’est en lisant que tu venait de comprendre la comptine que je l’ai relu et comprise à mon tour !
          dans le même genre hermétique, il m’a fallu des années avant de saisir que « l’blésmouti ? labiscouti ? ouil’blésmou, labiscou… » parlait de blé à moudre et d’habit à coudre…

  5. Bucolique mais attention BU trop de cidre=COLIQUE. Tu as l’art de « vivre les vivants », prés et plantes, herbes, insectes et oiseaux. Bravo.

    • tu as raison de m’alerter sur les dangers d’un bucolisme extrême 🙂 ! C’est bien pour le héros de l’histoire essaie de garder son cidre « pour tout à l’heure »
      Merci Modrone

  6. Le style poétique te sied à merveille : il relève d’un imaginaire aussi frais, aussi léger et pourtant fort qu’un doux zéphir. Ainsi sommes-nous caressés dans le sens du poil ! Et c’est très dur de se passer d’une telle plénitude.

    • Merci Anne d’LLN. A force de ne pas trouver d’accroche pour ces Plumes, je me suis borné à la description d’un petit bout de rivière – tout en me bagarrant pour placer l’anamorphose et ce maudit « affirmativement » !

  7. Magnifique cher Dodo ! ça coule, ça chante, c’est vivant et rafraichissant.
    Y’a des crêpes et du cidre ? Super, j’apporte mon ukulélé et on se fait un pique-nique les pieds dans l’eau 🙂

  8. Cet amour des mots que je sens toujours quand je lis un de tes textes.
    Mon passage préféré de celui-ci est : « …ce rien d’eau s’est creusé un petit chemin entre deux rives herbeuses. »

    • Les mots, faut les aimer un peu si on veut qu’ils nous racontent des histoires. J’aime bien aussi ton passage préféré ; pour moi, il résume tout le ruisseau.
      Merci Caroline.

  9. J’irai bien m’y baigner, même s’il paraît un peu frais, ce ruisseau! Les images sont magnifiques, et la chute est très très bonne.
    Bises

    • « Un peu frais » ; oui, on dirait un petit ruisseau de montagne, alors les eaux du printemps doivent être bien fraiches ; klanfraiche, dirait Valentyne !
      et attention, pas de bain avant trois quart d’heure si tu as partagé les crêpes de Sharon, Nunzi et Valentyne 🙂

  10. Giono, sors de ce corps !
    Ton texte est une source fraîche, je m’y suis jetée goulument, j’étais en apnée et tu m’as apporté de l’air.
    ¸¸.•*¨*• ☆

  11. J’espère qu’il reste quelques crêpes car j’ai de la confiture d’abricots oubliés qui collerait magnifiquement au texte 😀 j’ai adore les fougères accroche-coeur ! Bises carnets bucoliques (quoique !)

    • De la confiture d’abricot !On va bientot pouvoir faire un pique nique à rendre envieux Poule, Cochon et Mouton !
      Loup, lui, lira un livre de botanique sous les fougères.
      (j’ai pas mal hésité pour les fougères accroche-coeur ; pas sûr qu’il y en existe qui auraient vraiment cette forme là)

  12. Attends, je viens apporter les crêpes et le lambig, c’est tout mignon cette balade au fil de l’eau, il ne manque que l’odeur douce de ce printemps

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