Mars et retour

triptomars

… un éclair a fait vibrer le ciel loin au-dessus de la foire, et j’ai failli demander si la Direction garantissait les vols interplanétaires par temps d’orage, mais le long roulement de tambour qui ouvrait le grand numéro de trapèze des siamois-volants m’a coupé la parole. Alors, sans réfléchir, j’ai sorti une pièce de  ma poche et je l’ai fait claquer sur le comptoir. 

En trois gestes muets, le gars m’a invité à monter les cinq marches, m’a collé un ticket dans la main et a rabattu la tenture en velours peinte d’étoiles à côté de la lune qui ne souriait pas. J’ai dit « en route pour Mars ». La tenture pelucheuse est retombée derrière moi et je me suis retrouvé dans le noir. Avançant à tâtons afin d’éviter les chausse-trappes que les forains se sentent obligés d’installer dans toutes leurs baraques pour effrayer le badaud, j’ai compris que j’étais dans un couloir pas très large. Pas à pas, j’ai fini par atteindre un autre rideau. J’ai franchi l’obstacle à franges pour me retrouver dans une pièce plus large que le couloir – bras tendus, je ne touchais pas les murs – et toujours sans lumière. 

J’ai fait encore deux pas dans le noir en regrettant de ne pas avoir de briquet et le clic-clic d’une minuterie s’est enclenchée. Fiat lux ! Alors, à la lueur de l’ampoule qui pendait du plafond, j’ai vu : non, pas le poste de pilotage d’un vaisseau spatial en boite de conserve, ni des marionnettes à tentacules verdâtres derrière un hublot dépoli, même pas le halo tremblotant d’une lanterne magique qui aurait projeté sur les murs des images peintes et floues. A la place du bric-à-brac de foire que j’attendais, il y avait, juste au centre de la pièce, sous l’ampoule électrique, un pupitre en bois.

Je me suis approché. Sur le pupitre, sous un verre protecteur, il y avait un calendrier. Je me suis penché : il était ouvert sur sa troisième feuille : mars.

Mars ? Il fallait oser ! Vite et bien gagnés, les dix cents ! Quinze pas dans le couloir, quatre dans la pièce, et voilà le voyage intergalactique achevé ! J’hésitais entre la colère et le rire, quand le clic-clic de la minuterie s’est arrêté et pof ! la lumière s’est éteinte.

Fini le voyage pour Mars. J’ai repris mon chemin en tâtonnant le long du mur, j’ai trouvé la sortie et, soudain, sans bien savoir comment, je me suis retrouvé dehors, dans la nuit noire. Un frisson m’a pris : l’air était vif et frais, sans cette poussière sèche et chaude qui recouvrait tout depuis le début de l’été. L’orage avait fini par crever ? Non, je l’aurais entendu crépiter sur le toit de la baraque foraine pendant mon drôle de voyage vers Mars. Sans même parler du tonnerre ! Et puis je me suis rendu compte que je n’entendais plus le cirque. Plus d’appel de cuivre, plus de tambour, plus de cri ni de rire ni de rugissement ! Qu’est-ce qui s’était passé pendant les quoi, cinq, dix minutes de mon voyage ? Quel drame ? Kiki l’otarie s’était enfuie en Alaska ? Raoul le lion avait dévoré le pithécanthrope ? !! Mais même si le spectacle avait dû s’arrêter, j’entendrais les cris et le brouhaha piétineux de la foule s’écoulant hors du champ de foire ! 

Alors quoi ?

J’ai tendu l’oreille : rien, ou seulement le souffle d’un vent léger dans les branches et le bruit d’un ruisseau entre des pierres moussues. A ce moment, la lune s’est glissée hors des nuages qui filaient dans la nuit claire. Au lieu des baraques en planches peinturlurées de la foire, j’étais au milieu d’un petit bosquet. Les ramilles des arbustes éclataient de bourgeons et de jeunes feuilles vert tendre. Mes pieds foulaient une herbe drue, humide de rosée. Je me suis penché : un petit ruisselet glougloutait d’une eau glacée, fleurant la neige à peine fondue. J’ai vu des jonquilles percer entre l’herbe, et là, des primevères. Un peu plus loin, les pierres d’un mur de clôture étincelaient de givre. Même le ciel semé d’étoiles paraissait plus jeune, gorgé des promesses d’un printemps tout neuf. Et d’un seul coup, j’ai su que le bonimenteur ne mentait pas, c’était vraiment mars ! 

J’ai bu un peu d’eau glacée, respiré une bouffée d’air qui sentait le jasmin et la menthe, et le cœur repeint à neuf, ivre de fraicheur et d’espérance, j’ai couru jusqu’au mur où s’ouvrait une petite porte pour découvrir le reste de mon nouveau royaume printanier. Et je me suis retrouvé dans l’allée brûlante et poussiéreuse où les forains exténués rouvraient leurs stands sous la lune qui ricanait.

 

***

Suite et fin du Voyage pour Mars, pour l’agenda ironique de l’Ornithorynque.  Les autres textes se lisent là.

Illustration : Trip to Mars 10 cents. Carnival side show, vers 1900.

24 commentaires

  1. Quel joli texte, où le vrai ment !

    des temps heureux
    compte à rebours
    en rêve s’orpaille* notre jeunesse

    *c’est vous qui le dites

  2. Ne pas oublier sa doudoune 😉

    Mars nous en aura donc bien proposé des aventures , celle-ci bien rafraîchissante et … nostalgique (?).

    Je termine le décompte.

  3. Très beau texte ! Voyage dans l’espace ou voyage dans le temps, finalement ça revient un peu au même. Pas de printemps pour les Martiens, pourrait-on dire aussi.

  4. Un AI qui donne la part belle au rêve ce mois-ci. . Pari complètement réussi avec cette histoire qui nous emmène très loin.

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