Avant l’aube, la quincaillière

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Avant l’aube, dans la fraîcheur pénombreuse du magasin qui sent la ficelle, le caoutchouc, l’huile siccative, la térébenthine et le métal, les petits papiers récoltés dans la boite à lettres alignés sur le grand comptoir, la quincaillière prépare ses commandes ; à geste précis, virtuose à force d’habitude, elle attrape chacun des objets demandés dans un des mille-et-un casiers qui s’étagent derrière elle et le pose qui dans un carton, qui dans un pochon en papier, selon leur taille et leur poids. Juste ce qu’il faut concentrée sur sa tâche, elle laisse son esprit vagabonder, des récitations ânonnées en classe aux citations latines qu’elle récitait sans bien les comprendre, rajuste son gilet – pas la peine d’attraper un rhume en plein mois d’août – et regarde la rue déserte et nue derrière les mailles d’acier du rideau de fer à demi-levé qui laisse passer un peu d’air et de lumière. Tout à l’heure, avant que la chaleur d’août n’enflamme la vitrine du primeur d’en face, elle crochera les grands panneaux de bois et posera l’affichette « ouvert » pour que les chalands ne s’y trompe pas. Avec cette canicule, faut clore quand veut ouvrir et ouvrir avant l’ouverture, tout va à contre-temps.
Comme pour conjurer le mauvais sort, elle jette un regard circulaire vers les vis, clous, pointes, paumelles, gonds, pentures, loqueteaux, couteaux de peintre, masses de glacier, objets de tous usages qui dorment sagement derrière elle dans leur casier respectifs. Son regard traverse la grande pièce sombre jusqu’aux rouleaux de grillage pour jardinet, garde-manger ou cage à lapin qui sont là, à droite du présentoir des rubans adhésifs, derrière les arrosoirs de toutes tailles, attendant qu’elle – personne d’autre – les glissent dans une pochette ou un carton et les remettent à qui en a besoin…
D’ordinaire, ce simple coup d’oeil la rassure : ici, il y a tout ce qu’il faut, sinon pour vivre heureux – quelle idiotie – du moins pour réparer les murs décrépis, clore, fixer ou ouvrir les portes, et même recoller la vaisselle cassée ; c’est déjà ça. Mais ce matin d’été où l’air est déjà moite, ce monde sagement ordonné et pratique lui est étroit.
Elle soupire – ne recommence pas ton radotage – et ramasse le papier suivant. Tient, justement Gustave ! Que veut-il cette fois? Il a grifougné elle-ne-sait-quoi d’à moitié illisible.
C’est tout lui, ça, pas moyen de savoir vraiment ce qu’il veut. Pourtant, il passe bien trois fois par jour, une fois un cent de clous, une autre une mèche-à-bois, où trois brassées de ficelle… encore un peu et il aura acheté toute la boutique. Est-ce qu’au moins lui sait ce qu’il veut ? …l’andouille! Mais c’est vrai qu’il a une belle allure ; elle reconnaît toujours ses épaules dans le contre-jour de la vitrine.
Elle sait bien ce qu’elle voudrait qu’il veuille, Gustave. Peine perdue, il ne la voit pas plus que les casiers et les étagères du magasin. Qu’est-ce qu’il a écrit ? Des vis. Mais quelle sorte ? Elle procède méthodiquement, comme en tout ce qu’elle fait : ça n’est pas cruciforme, trop long pour le grifouillis… pas platinée, c’est pour les moteurs… alors quoi ? pique ? pouque ? Non, ça n’existe pas. Voyons, l’autre jour il hésitait à essayer les nouvelles vis américaines de sécurité… elles sont vendues non pas en vrac, mais par six, pré-emballées, en pack…. de quelle taille ? il n’y en a qu’une, médium… contente d’avoir résolu la petite énigme, elle pioche dans le casier de gauche et chuchote six vis, pack M… Tiens, ça lui rappelle vaguement, quoi, une fable ? un proverbe ? Un souvenir d’école ?
Et elle prend une décision : elle ne va pas passer sa vie à l’attendre, le Gustave aux belles épaules, non ! Tout à l’heure, elle ira la lui livrer en personne, sa commande ! Qu’il la voit rien qu’une fois hors de sa boutique, des pieds à la tête, et pas coupée en deux par cet idiot de comptoir…. et s’il ne comprend pas tant pis pour lui, elle lui fera la vie dure !
Aussi soudainement rassérénée qu’elle s’est vite emportée, la quincaillière glisse la commande de Gustave dans la pochette en papier-kraft et répète, avec un demi sourire :
« Six vis (pack M) pour un bel homme »

***

Pour les Plumes d’Asphodèle sur le thème de la canicule, fallait logorallier les mots glacier, nu, enflammer, radotage, lapin, chaleur, rhume, moite, mauvais et masse. Et puis un jeu pour l’été : saurez-vous retrouver la citation latine cachée dans le conte ?

Illustration (qui n’a rien à voir) : Krüger, Ichtyologie ou histoire naturelle générale et particulière des Poissons, 1796.  BnF/Gallica

20 commentaires

    • Ben moi, dès l’aube, mon esprit fut tout heureux -quelle idiotie… pas sûr- de lire votre histoire de mur à réparer et tutti quanti (ma référence au latin s’arrête vite, j’ai juste approché le grec, c’est ballot).
      Elle me plaît votre quincaillière, bien plus que sa cousine insipide d’outre-atlantique nuancée de mièvrerie indigeste. Ferait bien d’ailleurs d’en parler à sa copine Thérèse de « Six vis (pack M) pour un bel homme » parce qu’il semble qu’Onésime, Gustave même combat !

  1. J’ai trouvé ! (facile, la solution était à la fin) : Si vis pacem, para bellum.
    Sinon, sur la liste du Gustave, il y avait aussi « un maillet, des vis », pour faire de la musique.
    Bonne journée, Carnets Paresseux.

  2. Bien amené Carnets ! peut être une histoire ad vitam aeternam va-t-elle se profiler entre eux, et qu’ils vont pratiquer le carpe diem !!!

  3. Très rigolo, les romains n’avaient pas pensé à ça 🙂 Si tu veux la paix prépare les sévices (ou les six vis !).
    Bon week-end Carnets Paresseux – aussi pacifique que possible !

  4. Alors, si on commence à parler les langues étrangères ! 😊 Heureusement que j’ai fait du latin.
    Super histoire ! les essais de déchiffrage, décodage des comportements ambigus… Très chouette.

  5. Les quincailleries sont des repères à trésors. Qui ne s’est pas arrêté un jour, derrière une de ces vitrines et n’a pas rêvé de faire cuire une belle poularde dans cette cocotte de fonte bleue, au ventre blanc ! (la mienne est comme celle-là ! 😀 )
    Et s’il y a une ébauche d’idylle en plus, entre client et belle quincaillière, alors là, je dis chapeau. Et ils feront de jolis petits lapins qu’ils pourront faire mijoter dans la belle cocotte. Zut, là, je m’égare !

  6. Ah ! La citation de fin est bien drôle ! Elle a raison cette quincaillière (qu’un cas hier ?), ils nous embêtent ces comptoirs à vous couper le corps en deux, qu’elle déboul(onn)e chez Gustave et advienne que pourra 🙂 ! Lecture plaisir, encore ! Belle journée, Sabrina.

  7. Il y a dans ton texte cette odeur particulière des vieilles boutiques où nulle autre que la patronne se serait repérée.
    Cela me rappelle la boutique d’une vieille femme dans le village de mon enfance. Elle vendait de tout, du fromage de chèvre aux mèches pour perceuses et avait un sacré tempérament !
    Merci pour ce petit voyage intemporel !

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