Où est passée la plage ?

Levé tôt, le môme s’est habillé vite fait – faut dire qu’il est allé à l’essentiel, short, ticheurt et espadrilles -, a bu un verre de lait dans la cuisine, croqué deux tranches de pain d’épices. Réveillé avant l’aube, fatigué de tourner dans son lit, il avait regardé un moment le soleil glisser entre les rais du volet avant de se décider. S’il a une chance d’arriver le premier, de fouler le sable avant que pousse la forêt des parasols et des canisses, avant que s’étende à l’infini le labyrinthe en damier des serviettes étalées, avant les senteurs de chouchou et de monoï, avant les rires et les braillements de la foule mollement étendue, s’il a une chance, c’est ce matin. Oh, pas qu’il n’aime pas la foule et le tohubohu, les jeux et la bousculade dans les vagues, mais depuis l’an dernier il a envie de voir la plage vide et désert. Une lubie.
Il rince son verre dans l’évier en évitant de cogner la faïence, puis passe dans l’entrée. Là, il retrouve derrière une pile de valises le sac où il a fourré l’attirail indispensable : bouée dégonflée, seau en plastique, serviette éponge, des chocobéhennes et les chaussures-méduses qui permettent de courir dans les flaques. L’épuisette est appuyée contre le mur, à côté du parasol encore tout ficelé.
Il est prêt. Yapluka attendre que les parents se réveillent. Non, pas forcément une bonne idée : Qu’ils dorment s’ils ont sommeil, les pauvres, après la route de nuit et les bouchons. Et puis une fois réveillés ils voudront d’abord déballer les valises sorties du coffre à la va-vite et la lueur des phares, puis faire le ménage et les courses et peut-être bien ranger les placards. Et il risque bien d’être réquisitionné pour les corvées, « pour une fois qu’on fait des choses en famille ». Bref, rien à espérer avant ce midi. Le plus simple, c’est encore de filer en douce ; avec un peu de pot, il sera revenu avant qu’ils se réveillent.
Prudent, il gribouille tout de même un mot qu’il pose sur la table de la cuisine – ils sauront ouilé, si ça peut les rassurer – puis il ramasse son attirail, se glisse dehors, traverse le jardin, la rue, trotte dans la sente jusqu’aux palissades herbues qui ceinturent les dunes annonçant la plage.

En haut de la dune – rude grimpée, du sable jusqu’aux mollets – il est d’abord attrapé par l’odeur fraîche de l’océan, puis il distingue les maigres perches qui portent les fanions et loin, là-bas, le reflet ondulant du flot argenté – la mer, quoi. Derrière lui, le soleil naissant lui réchauffe doucement les oreilles. Essoufflé et ravi, il entame la descente vers la plage : preum’s ! Sauf que la plage a disparu !! Il y a bien la dune, la mer, et entre deux, rien : pas de plage !! Il se frotte les yeux pour les désemberluer, mais quand il les rouvre, rien n’a changé.
Le mioche étouffe un hoquet – va pas chialer t’as plus l’âge – et se retient de fuir vers la maison. Et puis sans trop savoir, il avance d’un pas, deux, trois, descend la dune, arrive à la limite de la plage – enfin, là ou normalement devrait commencer la plage – et s’arrête. Il regarde derrière lui, devant lui sur les côtés, comme s’il allait traverser hors des clous : d’un côté la terre ferme, de l’autre la mer liquide, et entre deux, rien.
Il ramasse un galet, le lance : le galet vole et puis plus rien. Prudemment, le môme tend son épuisette à bout de bras, fait une passe, deux passes à ras du sol, ramène sa prise : comme de bien entendu, le filet est vide. Alors il tente le tout pour le tout, quitte son espadrille gauche et tend un orteil vers ce rien en s’attendant à tout : du dur, du froid, du mou, du chaud, du flasque, du liquide, de l’argileux, voire même du sable, pourquoi pas ?… mais son orteil a beau tâtonner en éclaireur, il ne touche rien.

Le môme retire son pied et se dit en s’efforçant au calme « forcément, s’il n’y a rien c’est normal que le caillou retombe pas, que l’épuisette ramène rien et que mon pied touche rien».
N’empêche qu’il se sent très seul.
Pourtant, il n’est pas seul du tout.

à suivre…

 

***

Pour l’agenda ironique d’aout, chez  Max-Louis Iotop, fallait parler de plage. La suite ? mercredi prochain.
illustration : Vue du Cap Gris-Nez : La plage, agence Meurisse, 1911, Bnf/Gallica.

40 commentaires

  1. Re Bon jour Jérôme,
    Diantre ! Tout cela est bien étonnant voire étrange … j’ai hâte de connaître la suite … 🙂 Il y a du suspens 🙂
    Max-Louis

  2. C’est pas un océan virtuel quand même, au sein d’un camping improbable?
    Sinon, vous me faites penser à Le Clézio mais je ne sais pas du tout pourquoi. « Désert »? Peut-être aussi pour l’évocation joyeuse et toute dénuée de nostalgie de nos heures petits.

  3. « Sur la plage abandonnée
    Coquillages et crustacés… » 🎶

    Dieu en avait assez, au rythme d’un cœur battant, de penser tous les jours à lancer les marées hautes et basses, et sur les côtes de tant de continents.

    Il décida de supprimer les plages, les bains, les corps huileux et avachis des humains. La mer, l’océan pouvaient enfin s’ébrouer tranquillement sans le souci ancien de râper avec constance les rochers, les dunes et les falaises pour les transformer en espaces touristiques surencombrés.

    Dieu, le grand Déconfinateur !

  4. Hum hum… je suis venue pour l’agenda… je vais repartir avec une suite à connaître absolument (mais c’était mercredi dernier déjà, donc je n’ai pas à attendre, je peux directement cliquer, c’est déjà ça 🙂 ). Belle soirée, sabrina.

  5. Quel plaisir de te lire ! Tes mots ont la rondeur de l’enfance, les images sont vives, pleines, colorées. Bref j’ai adoré, même si le suspens reste entier. D’ailleurs où est passée la suite tant attendue ? Toujours dans ta tête à défaut d’être ici ? 🙂

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