La vague

A chaque visite, d’abord le couinement grinçant de la barrière en fer,
Bruit affreux que vous connaissez, que je renonce à rendre.
C’est ensuite, souvent, le ridicule balancement d’un face-à-face avec quelque nigaud dans l’allée trop étroite
– Dieux, va t-il se pousser et me laisser passer, ou craint-il de mettre un pied fautif sur l’herbe rare ?
Et le long tourbillon du manège qui tourne et chuinte :
Fillettes, fillettes, tenez-vous donc tant à tant tourner en rond ?

Grotesque, le glouglou goutte à goutte des jets d’eau étiolés.
– Horizon plat et nu, le zingue de la vasque.

Il y aura aussi l’irritant babillage des deux là-bas en face
Juste assez fort pour qu’on ne l’ignore pas, juste assez bas pour qu’en tendant l’oreille je n’y comprenne rien.

L’ombre maigre des statues que les pigeons maculent
– Mais que vécut vraiment l’inventeur méconnu de la pince à ressort ?
Négligera le banc qui m’est échu,
Où j’écoute transi la valse cliquetante des aiguilles à tricot des dames d’à côté
Parques domestiquées, benoites et commèreuses
Qui jamais ne se trompent d’à-l’envers-à-l’endroit.

Roussis l’été, nus l’hiver, les parterres et les platanes cuits
Savent assez, par leur pollen et leur poussière blême
Toute la vanité étroite de la vie ici-bas.
Un faux air affairé et vide à la fois,
Voilà tout le portrait de mon jardin public !

Y a-t-il endroit au monde où mieux qu’ici – car jour après semaine j’y reviens tout de même -, je ressente,
Zut alors ! l’absence de la longue vague fraiche et saline et sereine qui vient, passe, repart et recommence, et qui sans y songer lave l’âme, les rêves et se fiche du reste ?

* * *

Ce mois ci La Licorne propose de raconter alphabétiquement un petit bonheur. Raconter alphabétiquement, c’est commencer chaque phrase par une lettre de l’alphabet, et la suivante (de phrase) par la suivante (de lettre). Mais on a le droit d’éviter quelques lettres ardues : le k, les w, x, y & z. J’ai essayé de pas toutes les jeter, quand même.
Et puis, poème du dimanche, il rejoint les poésies du jeudi d’Asphodèle, hébergées chez l’écriturbulente Martine.

25 commentaires

  1. Joli texte dont on ne ressent à part les émotions et la beauté de l’ensemble, aucune contrainte sinon aussi la nouveauté du regard sans aucune mièvrerie ni dans les descriptions ni dans les monologues, ça fait du bien, quoi !

  2. Ah oui ! Je plussoie M’dame Anne !
    C’est un petit bonheur matinal que de lire ce délicieux et élégant texte.
    Merci 😀
    PS – Il eut été dommage qu’il ne soit pas inscrit dans le Cahier des Poésies de la Miss !

  3. et vlan!
    dans votre monde, cher carnets
    les mots trouvent toujours un chemin
    où s’ils pouvaient parler
    ils vous diraient merci
    d’honorer leur vie de mots
    avec plaisir et rigueur
    et tout autant d’amour

  4. Magnifique texte sillonnant les lettres de l’alphabet, en décrivant la vie magnifique et rythmée comme une horloge de tous les jours dans un jardin public. Quel portrait tracé ! Bravo

  5. Bravo! Excellent exercice de style que ses vers qui commencent par les lettres de l’alphabet! Et en plus, on le voit ton jardin public et le texte ne manque pas d’humour. Ah! ce pauvre inventeur de la pince à ressort que les pigeons ornent « d’une gastrique offense » (comme dirait Renaud!).

  6. Quel poème ! On le trouve triste et miteux ce jardin public au gazon jauni et aux jets d’eau taris ! Il n’a rien de flamboyant et pourtant il amène à l’esprit du penseur cette vague qui n’en finit plus…ce désir de mer jamais assouvi ! Et bravo pour l’exercice de style, on n’y voit que du feu ! 😉

    • Va savoir si c’est le jardin qui est miteux ou le narrateur qui est râleur…:)
      Ce qui est bien avec cette contrainte alphabétique très formelle, c’est qu’elle conduit à des résultats pas du tout prévus !

    • J’aime bien ce Zut ! 🙂
      le dictionnaire du scrabble propose tout de même 771 mots commençant par Z (90 seulement en W…), mais ils ne sont pas tous idéaux pour entamer une phrase….

  7. « repart et recommence, et qui sans y songer
    lave l’âme, les rêves et se fiche du reste »
    Deux alexandrins, et pas des moindres finissent ton texte délicieux, « bruit affreux que je renonce à rendre » vraiment 😉 mais la fraîcheur, la fraîcheur tu la rends très bien sais tu ?

  8. Coucou Carnets
    Tout sonne très vrai dans ton poème .. Entre autres : Le bruit du portail (j’aime beaucoup cette façon de dire « bruit affreux que vous connaissez, que je renonce à rendre. »), le pied fautif dans l’herbe, et puis cette fin mi figue mi raisin …

    • Loiso qui ne participe pas, ne résiste pas à faire intrus dans le grillage quand il voit La Licorne. J’aime ta mare au point de la considérer comme un ô céans. Voilà c’est tout.

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