Et puis un puits

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Y a de la joie par-dessus les toits, du soleil dans les ruelles et novembre vibre du ronronnement des moteurs et des glapissements des claquesons à travers les rues, des stridences de radios piaillant ritournelles et nouvelles derrière les fenêtres fermées et du blablabla des forains et des chalands sur la grande place du marché.
La ville glousse et vrombit, heureuse et insouciante comme une ville au soleil sait l’être. Pour qui tend l’oreille, derrière les murs, y a encore à entendre le glouglou des robinets, le grésillement des grille-pains, les percolateurs qui jouent à la locomotive, et les petites et grandes discussions, les soupirs, les rires et tout ce ramdam quotidien et douillet.

A force, c’est, quand même, un peu trop de raffut pour mes oreilles ; alors, j’oblique vers les rues plus tranquilles de la vieille ville. A un moment, j’aperçois, entre deux maisons, un passage que je ne connaissais pas. Illico, badaud qu’un rien amuse, je me faufile entre les murs. Derrière moi, le brouhaha de la rue s’estompe. Quelques pas, et je débouche dans une grande cour, bordée par les immeubles, invisible de la rue. J’avance encore, entre les grilles et les murets qui délimitent courettes et jardinets, ravi de ce calme inattendu, un œil sur les plans de carottes et l’autre sur les pots de fleurettes. Je n’entends plus que mes pas sur le pavé moussu. A croire que les immeubles sont vides, abandonnés – mais peut-être que tout simplement leurs habitants sont sortis.

L’allée me mène à un puits – je m’assois un instant sur sa margelle. Est-il profond ? Je ramasse une poignée de cailloux et j’en laisse tomber un dans la gueule sombre et fermée par une grille de fer rouillé, comptant distraitement les secondes en guettant un plouf. Rien. Je recommence, une fois, deux fois. Mais rien ne remonte qu’un silence glacé.
Le dernier caillou heurte la grille de fer, qui rend à peine un petit bruit étouffé. Mon « Ho !?» de surprise me parvient de très loin. Est-ce que mes oreilles me jouent un tour ? J’essaie de siffler, comme pour affirmer ma présence : je perçois à peine un ffffffffff à travers le silence, qui – drôle d’impression – semble s’épaissir de minute en minute.

Je me lève, un peu hébété, repars le long de l’allée. Sitôt franchi le passage entre les maisons, je retrouve le bruit de mes pas, et mon sifflotement qui m’accompagne et m’encourage. 
A mesure que je quitte la vieille ville pour les quartiers commerçants, la rue, les cris et les grincements de freins, le brouhaha rassurant et le joyeux raffut de la vie qui va s’amplifient. Où ils étaient, ces bruits si vivants, pendant que j’étais dans la cour ? Et je comprends que les vroums et les tut-tuts, les cris et les rires, le glouglou des canalisations, les discussions et les vantardises et les murmures, les réclames et les chansons qui courent la ville, le puits de la vieille cour – et peut-être d’autres puits dans d’autres cours – les capte et les avale, et en retour, il en sort du silence. Et voilà, au bout du compte, ça s’équilibre. Parce que sinon, si ce joyeux vacarme quotidien qui nous accompagne toute la journée restait logé entre nos oreilles, notre tête exploserait avant la fin de la journée ! Alors, aussi absurde que ça semble pour les gens raisonnables, le puits expliquerait tout. 

Ce que ça voudrait dire aussi, c’est que tout ce qu’on se raconte au fil du jour, toutes ces chansons qu’on sifflote étourdiment, ces petits mensonges et ces promesses qu’on oublie sitôt faites, ne seraient pas perdus comme on le croit. Suffit de se dire qu’il y a un puits, pas très loin de nous, qui sait, se souvient et se tait. 

***

Pour l’agenda ironique de novembre, Laurence (Palettes d’expression) proposait de commencer par : « Y a de la joie par-dessus les toits, du soleil dans les ruelles et novembre… »  et de rajouter trois mots : un puits – le passage – se taire. 

Illustration : Impasse des Hautes-Formes, Paris, XIIIe, janvier 1913, agence Rol ; Gallica/BnF.

47 commentaires

  1. Ce serait un souterrain, on s’y laisserait tomber comme une pierre amortie par du sable et puis on traverserait à pied sous les maisons, les immeubles de bureaux, les tours de la Défense et celles de l’Attaque, on aboutirait de l’autre côté du périphérique, on ressortirait à l’air libre en soulevant une lourde plaque de fonte marquée « Pont-à-Mousson » et de là on se trouverait transporté comme par magie directement en Asie (comme dans le film « Typhon sur Nagasaki »), le vent nous emporterait, la chanson deviendrait support ailé à l’envol définitif par-dessus ces contingences bruyantes – bientôt supprimées pourtant grâce à l’électrification de l’automobile, alors que les trains redeviendraient « à vapeur » – voire malodorantes, le parfum de jasmin ou à l’eau de rose serait répandu par-dessus les cités grâce à des dirigeables de chez YSL ou Chanel, le voyage serait pris en charge par l’État qui est notre Père qui êtes aux cieux, chacun aurait droit à un ticket dans sa vie mais seulement « aller ».

  2. Encore un bien beau texte, Carnets Paresseux. Comme j’aimerais par moment trouver un de ces puits.

  3. Et puits et puits…où est-il ce puits qui absorbe tout, bien mieux que ces serviettes qu’on nous vante à grands renforts de publicités?
    Novembre au soleil, un rêve aussi contrasté par rapport à la photo d’illustration que le vacarme et le silence…
    Déroutant 😊

  4. Le bleu du fond du puits ne serait qu’un cliché ? Un espoir inutile que l’on ne montre pas ? Faut juste vérifier, allez vite: une bonne corde et puis bien s’attacher !
    🙂

  5. Bon jour Carnetsparesseux,
    Je pensais que la narration du puits nous emporterait dans un monde parallèle … 🙂
    Bonne soirée.
    Max-Louis

    • Bonjour Max-Louis ; le souci des mondes strictement parallèles, c’est qu’ils ne se croisent jamais. Je préfère les mondes légèrement tordus, ou biaisés 🙂
      bonne journée !

  6. Un puits silencieux signe d’équilibre… ça fait rêver la ville 🙂
    Quand les mots portent autant que le récit, on aimerait bien que ça dure encore. Merci Carnets, la balade fut fort belle !

    • Merci Laurence ; tout ça, c’est de la faute à ta phrase d’introduction 🙂 🙂
      j’aurai bien aimé faire un texte plus long, mais… je préfère laisser travailler l’imagination des lecteurs.

    • Oh, merci ! je crois bien que tous tes textes nous montre une existence autrement. Claqueson, c’est juste la francisation du klaxon ; ce n’est que ce matin que j’ai compris que ça pouvait être « claque + sonne » ; de là à penser que le mot vient du français ? (un peu chauvin, non, comme remarque ?)

  7. Beaucoup aimé ce texte ! On y puise un moment de poésie. Et c’est vrai qu’il existe dans les grandes villes bruyantes des îlots de silence qui nous rééquilibrent.

  8. Bonjour,
    j’aime beaucoup ce texte fantastique… Un absorbeur de bruits comme les trous noirs dans l’espace absorbent la lumière…
    Bonne journée à toi,
    Mo

    • Merci Mo ; il y a quelque temps que l’idée de ce puits de silence m’est venue ; fallait attendre l’histoire qui irait avec, un peu fantastique, un peu rêvée (mais, parait-il, qui ne fait pas peur comme je voulais).

  9. Trouver le silence dans la ville, un rêve que l’on suit avec beaucoup de plaisir à travers ces lignes.
    C’est apaisant de se dire que les puits servent à recueillir les bruits du monde et les nôtres. De belles images dans ce texte plein de charme.
    Merci!

  10. Envoûtant ce puits. Bravo pour cette idée très poétique, qui résume pour moi je ne sais pas pourquoi, l’atmosphère de novembre… Belle soirée, Sabrina.

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