Levi-Strauss au jardin

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08/09/2018 par carnetsparesseux

Toute jeune, Claude Lévi-Strauss sait bien qu’elle a un homonyme célèbre. Elle sait aussi que cet homonyme est un ethnologue. Mais elle a d’autant moins envie d’en savoir plus sur le bonhomme que, de l’école au collège et du collège au lycée, ses camarades la moquent déjà suffisamment à propos d’un fabriquant de pantalon en toile denim.

Ajoutez à cela que sa fidélité aux paroles données lui a valu des déboires amicaux et sentimentaux, entre autre avec une potière jalouse à l’excès puis avec un garçon quelque peu baratineur qu’elle a, contre tout évidence, cru jusqu’à être cuite. Peu à peu, elle en est venue à entretenir sinon une certaine misanthropie, plus exactement un détachement organisé d’avec ses contemporains qu’elle préfère considérer d’un regard éloigné. Pendant de longs mois, elle rêve à l’autre face de la lune sans quitter sa chambre, seul endroit où elle se sente en sécurité (triste topique), protégée par l’écoute en boucle des  Saudades do Brazil de Tom Jobim.

Puis, un beau jour, Claude cesse de végéter, remet le pied dehors et se découvre une passion pour les herbes, les arbres et les fleurs. Elle se faufile le soir dans la serre municipale, et, à la lampe de poche, lit Pline l’Ancien, Dioscoride, Charles de l’Ecluse et les deux Jussieu, la fine fleur de la botanique. Une fois Linné acquis, elle dévore Dahlgren et Hennig : taxonomie et cladistique lui permettent d’appréhender les structures élémentaires de la parenté qui relie les mousses, les fougères et les plantes à graines.

Mais ça n’est pas encore assez ; alors, elle décide de voyager. De jardins botaniques en prairies humides, de steppes en mangroves, de forêts primordiales en toundra, elle accomplit sans même y penser un tour du monde végétal, la tête penchée vers le sol ou le regard perdu dans les frondaisons lointaines.

Rentrée aux pays, la voilà horticulteuse ; sur un lopin d’herbe grasse, parmi les bulbes et les racines, entre les feuilles et les bourgeons, elle essaie de nouveaux engrais mêlant (par exemple) du miel aux cendres. Avec le succès que l’on sait : en toutes saisons, agapanthe, baguenaudier ordinaire, cacalie écarlate, dahlia, épilobe à épi et cent autres plantes vivaces ou caduques poussent à foison dans son jardin. Elle fournit bientôt les herboristeries et les fleuristes des environs et au-delà. Sa réputation croit avec ses violettes : odorante de mars et d’avril, quatre saisons à fleurs doubles, pensée à fleurs panachées et roses, violette parme d’un bleu pâle violacé, et enfin les tricolores aux deux pétales supérieurs violet foncé et aux trois inférieurs au jaune mêlé de blanc.

Voilà qu’un jour un éditeur vient lui proposer d’écrire un livre sur le jardinage de la violette. Claude accepte avec réticence et n’accepte qu’une fois obtenu la garantie sans appel qu’elle choisira le titre et le sujet.

Qui est fort surpris quand il reçoit le manuscrit ? L’éditeur ! Délaissant les conseils pratiques sur le facile jardinage des variétés domestiques que tout un chacun peut rêver faire éclore sur ses plates-bandes, Claude s’est consacré à la violette des bois et des champs ; après une longue introduction qui développe à l’envi la question des rhizomes et des sols humides et frais, deux chapitres évoquent longuement les variétés des montagnes. Cinq autres développent, soutenus de descriptions minutieuses, les modes végétatifs des pensées des deux Amériques et de leur cousine la violette des steppes orientales. Loin d’être le pêle-mêle de coup-de-main de jardinage attendu, le mille-fleur d’astuces faciles du repiquage espéré, l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss est une véritable encyclopédie végétale raisonnée, tout entier consacrée à La pensée sauvage.

 

***

Déjà la rentrée (littéraire) ; l’occasion de découvrir quelques anonymes homonymes malchanceux. Illustration : la voiture électrique de Mme Arlette Dorgère de l’Athénée, fête des fleurs, 4 juin 1904. Agence Rol. BnF/Gallica. Quelques titres de la très riche bibliographie de Claude Levi-Strauss se sont glissés ça et là. Et pour en savoir plus sur les plantes, en théorie et en vrai.

 

41 réflexions sur “Levi-Strauss au jardin

  1. gibulène dit :

    c’est joli horticulteuse ! je rajoute à mon voca 🙂

  2. almanito dit :

    Quel destin! 😉 On savoure les trouvailles, les références, la malice, la poésie …tout en se cherchant, en vain hélas, un homonyme célèbre 🙂

  3. Décidément j’aime beaucoup tes homonymes anonymes. Hâte de lire le prochain sous ta plume.

  4. jobougon dit :

    Reine Claude et pensée sauvage, un magnifique ouvrage de l’auteur des cailloux parlants, plus connu sous le nom de carnetsparesseux, que nos lecteurs attendent de lire avec impatience.
    C’est la rentrée littéraire à n’en point douter.
    Vivement qu’il soit en vente. Je compte bien le lire en priorité.
    Merci Dodo pas si paresseux.

  5. « Trop de fleurs » !
    https://www.amazon.fr/Trop-fleurs-Jules-Verne/dp/2916136541

    Éclatant et très parfumé !

    😉

  6. L’éditeur dont le nom manque, hélas, se nomme Lévi-Stress : il commençait à se faire du mouron en attendant le manuscrit promis.
    Il avait déjà été sur les nerfs quand il publia « Tropique du cancer » d’un inconnu, Henri Mille-Hère.

    (Bel art de l’homonymie par un faux anonyme !) 🙂

  7. chachashire dit :


    anti inflammatoire.

    • 🙂

      observons qu’on distingue bien les deux pétales supérieurs violet foncé et les trois inférieurs au jaune mêlé de blanc (et d’un peu de bleu). Serait-ce une tricolore ? cocorico !!

      • chachashire dit :

        https://fr.wikipedia.org/wiki/Viola_tricolor : « Viola tricolor
        « La Pensée sauvage ou Pensée tricolore … »

        J’adore cette plante, très commune à une époque, et moins maintenant, car les parterres municipales se font plus frugales : les pensées multicolores qui les constituent sont des cultivars de la pensée sauvage, du coup quand elles grainent, ce sont des millions de semences minuscules qui se logent dans tous les interstices du ciment, du béton et de l’asphalte, pour fleurir à la 1ere occasion.

        Merci de m’avoir fait remarquer que franc. est un radical libre de base 😉 Et que la pensée se libère quand elle s’échappe des parterres officielles.
        ( du bon usage du féminin neutre )

  8. Leodamgan dit :

    C’est une belle performance textuelle qui m’a inspiré une admiration sans mélange…
    A part ça, penses-tu que je devrais essayer le mélange miel-cendres comme engrais? 😉
    Bonne soirée,
    Mo

    • Merci Mo ; je veux bien que tu essaie le mélange miel-cendre dans un tout petit pot, et que tu reviennes nous dire… perso je ne suis pas convaincu : on n’a jamais vu de ruche en fleur…

  9. iotop dit :

    Bon jour,
    D’entrée je ne connais pas l’original. En fait, c’est un avantage certain. (Quoi que j’ai entendu un certain Strauss pour une musique avec violons et autres). L’inculture a du bon.
    Mais je note en fin de lecture : « …l’ouvrage de Claude Lévy-Strass … ». Quid de Claude ? Claudication d’un s en u, l’u dans le s ?(me rappelle Gainsbourg, dont j’ai écouté quelques textes).
    Bref, une biographie qui du parfum, de l’arôme … en deux mots : du bouquet 🙂
    Max-Louis

    • Lévy Strass ??? Oups, je me suis pris les pieds dans le clavier: j’ai lu l’U sans l’écrire et grécquisé l’I, c’est bien sûr Levi-Strauss que je voulais écrire, 🙂

  10. Texte savoureux, finement ciselé comme toujours, jubilatoire à foison.
    Le fait qu’elle cesse de végéter pour étudier la fine fleur de la botanique, m’a remplie de joie !
    On s’assoie avec délectation dans votre jardin pour écouter pousser vos mots.

  11. emma dit :

    une belle trajectoire ! très admirateuse de l’horticulteuse – l’homonymie peut être lourde à porter, une de mes collègues porte le même nom qu’une femme politique de premier plan, ce qui lui vaut continument des lettres d’insultes.

  12. Aunryz dit :

    Marie-Christine m’a ôté les mots de la bouche (sourire)²
    Je me contenterai donc de bisser son texte
    d’un bravo-miam

  13. L'Ornitho dit :

    Voila une bien belle rentrée 🙂

    Ça redonne envie de remettre en route mes « oubliés de l’histoire »

  14. J.C.Auteure dit :

    Brillant ! Bien joué, cette biographie alternative d’une Lévi-Strauss alter et ego ! Voilà un petit moment que je flâne sur votre blog, et apprécie beaucoup votre plume, savoureuse, poétique, riche, pleine de sympathiques trouvailles.

  15. Caroline D dit :

    Encore de quoi mêler les historiens futurs. Ah, Carnets, non mais.

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