Ce que l’ombre dévore

Jour après jour, à longues rayures, la lumière repousse l’ombre autour du monde. En retour, à son heure, l’ombre s’allonge, grignote les collines, dévore les arbres et les gens.

Croyez-pas que ça lui plaise tant que ça, chaque jour dévorer, avaler tout cru le monde, les maisons et les bêtes. Elle aimerait mieux choisir ses plats et son moment, éviter le dur, l’amer et l’écoeurant, voir frissonner dans l’huile les lamelles d’oignon, sentir monter l’arôme du curry et goûter le ragoût qui mijote ? Sûr, une tasse de thé lui plairait aussi. Mais qu’elle se penche sur un livre de recette, qu’elle s’approche de l’épluche-légumes, des pots d’épices, de la coriandre, des carottes, de la cocotte ou de la sauteuse, aussitôt tout cela plonge dans son ombre et disparait. Allumer ne serait-ce qu’une bougie pour y voir clair ? C’est elle qui est écartée aussitôt.

Etonnez-vous alors que, de faim et de dépit, jour après jour, l’ombre mange le monde, avale la ville, dévore les forêts et les champs.

***

Pour l’agenda ironique de novembre, je proposais qu’on parle d’ombre. Et puis j’ai couplé avec une proposition de Pandora Black : une flash fiction (1000 signes max) ; ce dimanche, thème « nourriture ». 

Illustration (qui n’a presque rien à voir) : Blanc et noir, scènes amusantes, Benjamin Rabier, Gallica/BnF 

28 commentaires

  1. Midas transformait tout ce qu’il touchait en or mais cette ombre transforme tout ce qu’elle approche en obscurité, pauvre ombre!

  2. Attention à « la vitesse de l’ombre » (Jean-Marc Levy-Leblond) qui peut dépasser celle de la lumière.

    • L’ombre serait plus rapide que la lumière ? pourtant, elle nait de la lumière… et bêtement, je leur aurai attribué une vitesse équivalente.
      Je pense qu’il va falloir que je lise Levy-Leblond.

  3. Conte doux-amer de l’ombre, encore une histoire de contradiction existentielle, avec l’élégance de la légèreté! J’aime beaucoup, Carnets.

  4. Dès lors qu’il s’agit de cuisine, et son cortège de recettes en bonne gourmande je savoure, même s’il s’agit d’ombre.

  5. tiens, voila qui me parle, puisqu’il y a cinq jours j’écrivais « marcher sur son ombre »


    Quand tu prends de l’avance,
    sur le fil du soir…
    que dit ton ombre quand tu marches dessus ?

    Va-t-elle te peindre en noir,
    effacer tes traits de lumière
    comme par inadvertance,
    te laisser seul derrière,

    histoire d’un malentendu
    où ton vertige de façade
    part en capilotade,
    faire un tour
    vers d’autres contre-jours ?

    RC

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.