Le portrait du peintre (enfin la fin)

Heureusement pour l’histoire de l’art, le monde est vaste et la misère pullule. Le peintre se remet au travail, envoie des émissaires et des docteurs aux quatre coins de la planète et se prépare à redistribuer l’argent que les donateurs et les financiers qui spéculent sur la lente et inexorable création du plus incroyablement beau tableau du monde lui versent sans compter.

Afin de faire taire les rumeurs que pourraient susciter les immenses mouvements d’argent nécessaires à ses indispensables opérations de bienfaisance, il s’oblige désormais à jouer au peintre mondain. Après tout, il y a longtemps que le tableau n’a plus besoin de lui. Il vit sa vie propre, que les plus habiles des journalistes peinent désormais à décrire, épuisant leurs superlatifs devant l’indicible beauté qui explose sur la toile. Il doit aussi admettre – et c’est peut-être encore plus vexant – que l’arachnéenne toile de charité qui, depuis son atelier, est en passe de recouvrir le monde fonctionne désormais sans qu’il ait à faire le moindre geste. Enfin, puisque c’est le prix à payer pour être l’auteur du tableau qui plongera tous les autres dans l’ombre de l’oubli…

Résigné, il s’éloigne de l’atelier, dépense sans compter – une miette par rapport à ce qui entre et sort de ses comptes chaque jour – s’astreint aux premières, aux galas, aux alcools, aux excentricités et aux extravagances qu’on attend d’un génie fortuné… A ce régime nouveau pour lui, il se fatigue, s’enfièvre, s’affaiblit. La nuit, il cauchemarde et se réveille en craignant que la presse annoncera demain les nouvelles qu’il est seul à prédire : bientôt, grâce à lui – enfin, grâce aux hôpitaux, aux dispensaires et aux écoles que l’argent qu’il collecte et redistribue édifie à travers le monde – peste, malaria et coqueluche, ainsi que cent autres maux, seront éradiqués, la famine et l’ignorance, de simples souvenirs. Bien sûr, personne n’en soupçonnera la cause. Il a assez brouillé les pistes, et les pouvoirs publics seront trop occupés à s’en octroyer le mérite. Même les plus naïfs capitalistes, un instant déstabilisés, trouveront vite comment vendre de l’inutile à des populations heureuses de jouir du superflu en surabondance. Mais le peintre voit plus près et plus loin : comment fera-t-il faire, lui, pour achever son oeuvre, une fois la pauvreté et la misère totalement disparues ? Faudra-t-il se résoudre à faire la charité aux riches ? Si seulement ils acceptent. Ces gens-là ont peut-être aussi leur fierté.

Un soir, enfin, il regagne son atelier, soulève le voile noir et ose un coup d’œil au tableau. Il frémit devant la toile qui vibre devant ses yeux usés. Il n’ira pas plus loin. Il est temps d’achever son œuvre, de redevenir peintre. Il convoque le directeur du musée municipal et lui annonce qu’il désire céder le portrait pour un sou symbolique. Deux conditions seulement : qu’il soit exposé dès le lendemain et que le sou soit donné ce soir même au premier passant rencontré. Le directeur ne se sent plus de joie, promet tout ce qu’on veut et emporte illico la toile soigneusement enveloppée dans le lourd tissu.

Enfin apaisé – comme si l’ombre qui l’enveloppe depuis si longtemps se dissipait enfin – le vieux peintre esquisse, rouge, verte et jaune, trois petites pommes, s’amuse à ajouter une ombre bleue  dans un coin de la toile – depuis combien de temps avait-il abandonné son pinceau ? – puis dine et s’endort. Il ne se réveillera plus. Le lendemain matin, le directeur aura seul le privilège de faire tomber le voile noir et de présenter aux richissimes apifiou invités et aux caméras des télévisions du monde entier un petit tableau un peu terne, grimaçant et ficelé de couleurs criardes, joues rouges et  ronde, cheveux carotte, nez un peu comme çi et oreille trop comme ça.

 

* * * 

Pour l’agenda ironique d’octobre, le Flying Bum voulait qu’on cause beauté, avec un proverbe. Pour celui de novembre, je proposais qu’on parle d’ombre. Illustration :  Guiseppe Devers, peintre, photographie d’Adolphe Dallemagne, atelier Nadar, 1855-1871. Pop Culture/Mémoire.

 

28 commentaires

  1. Ah intéressante boucle avec une autre de tes histoires. Je j’aurai pas pensé à un tel « crossover » (incursion). C’est très habile et confirme ce que je t’ai déjà dit, tu sais raconter des histoires 🙂

  2.  » Faudra-t-il se résoudre à faire la charité aux riches « , j’adore.
    Belle fin aussi, la boucle est bouclée. Quand il saura peindre les pommes, il pourra peindre des dragons.

    • Je n’ai pas pu résister à l’idée de faire la charité aux riches 🙂
      peintre le portrait de l’énorme Afnor ? il faudra une grande toile et beaucoup de peinture bleu…

    • dupe, pas dupe, ou tardivement réveillé ? je laisse le lecteur choisir…
      rendons à César, c’est Julien Hirt qui m’avait suggéré une rencontre avec les petites pommes.

  3. Tout a une fin (il faudrait inventer un jour « l’œuvre éternelle » dont la contemplation le serait également.
    Un peintre se sépare toujours de sa toile : c’est le paradoxe. Ce que l’on tient le plus au monde doit s’en aller (dans un musée ou dans une déchetterie ou dans les mains d’un voleur). Il n’existe pas de permanence – sauf aux Urgences, et encore… – l’instant seul décide de la couleur à lui donner.
    Comme l’a dit récemment notre bien-aimé Président : « Ce n’est pas ma pomme » !
    Beau feuilleton pictural et moral que l’on peut, heureusement relire à tire-larigot. 🙂

    • Merci Dominique
      ah, qui inventera l’œuvre éternelle, perpétuelle, (unique, gratuite et obligatoire, par dessus le marché) ? 🙂 en vrai, l’impermanence est fructueuse, comme l’obligation de passer la main à u moment, au spectateur ou au lecteur. En tout cas, paresseux, ce passage de témoin me plait bien 🙂

  4. La morale est sauve ! le générateur s’éteint en même temps que son créateur ! tant pis pour les apifiou s’ins n’ont pas une apiend

  5. J’ai trouvé cette conclusion particulièrement bien menée et émouvante. Naturellement, je suis très heureux de cette apparition des petites pommes dans le rôle des muses.

    • Merci Julien ; tu avais souhaité dès le début un cross-over avec les petites pommes, je ne pouvais faire moins que les inviter à la fin. En revanche, le dragon est resté à la porte : les normes et l’art, ça fait un mauvais mélange 🙂

  6. J’ai avalé les mots, gloutonne que je suis pour lire d’une seule traite cette histoire au grand coeur. Ta chute est excellente ! Mais tout le récit l’est.
    Merci Carnets, ce fut un réel plaisir de lecture.
    Allez, je n’ai pas de portrait qui m’attend mais un arbre miniature à terminer, il ne va pas se faire tout seul celui-là 🙂
    (Retrouver les petites pommes c’est un peu retrouver ses amies, j’ai beaucoup de chapitres en retard dans cette histoire-là, je reviendrai, sois en sûr ! ) 🙂

    • Merci Laurence ; j’ai beaucoup aimé écrire cette histoire, ou plutôt la voir grandir d’elle même : j’avais la fin en vue depuis le début, mais au fur et à mesure, le milieu s’est rempli de péripéties qui ne demandaient qu’à être racontées.
      les petites pommes n’ont pas encore finies leur voyage, loin de là…et elles t’attendront avec plaisir.

  7. « auto-portrait du disparu »
    Le peintre est reconnu,
    comme le meilleur artisan
    pour créer des icônes.
    C’est sans doute un peu de divin
    qui fait sortir de l’ombre
    le visage d’un saint.
    Il était caché derrière
    le manteau obscur des pages,
    mais on ne connaissait
    pas encore son visage.
    Le regard est vif,
    interrogateur.
    On le sent prêt à parler
    à travers la peinture.

    Mais voilà que les traits
    deviennent ceux de l’artiste:
    c’est un auto-portrait
    qui passe à travers le miroir,
    devance le fond doré.
    Celui qui l’a peint
    se reconnaît ,
    s’identifie comme un imposteur
    voulant être célèbre,
    comme si on le désignait
    de la main.

    C’est sans doute sa plus grande erreur.
    Il se hâte de se diluer
    dans l’obscurité
    en repeignant tout en noir:
    – et tout s’éteint
    quand l’auto-portrait
    du parfait inconnu
    retourne dans les ténèbres
    ( porté disparu )…-

    RC dec 2022

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