Le portrait du peintre (suite de la suite)

« Te voilà plus beau que nature  » ! Pendant que l’assistance moque sa coquetterie, le peintre est bien forcé de constater  que la cicatrice qui barre sa joue a disparu du portrait. Il se souvient pourtant de l’avoir vu juste avant l’arrivée de ses invités… Mais alors, la mue n’est pas terminée ? Comment faire pour arrêter le phénomène ?
Le peintre n’entrevoit qu’une seule solution : ne plus être charitable. Finie la manne de la générosité, tant pis pour les pauvres ! Cela parait tout simple, sauf que c’est plus facile à dire qu’à faire, maintenant que sa réputation de générosité est bien établie : il est difficile de toujours refuser les sollicitations, les demandes d’aide, les mains tendues et les mercis prononcés avant même qu’il ait fait un geste…
Alors après avoir constaté les nouveaux progrès du tableau – disparue la mèche poivre et sel ; plus franc, le regard – de dépit, il tente le tout pour le tout et décide de faire le mal, sème une poignée de boutons de culotte dans la sébile d’un nécessiteux, resquille dans la file d’attente de l’épicier, puis retourne se planter devant son portrait en guettant les fruits de ses sombres manœuvres. Las, si quelques mèches se remettent à grisonner, si son oreille gauche retombe un peu, il constate que le sourire du portrait s’élargit et laisse entrevoir une dentition éclatante ! Que se passe-t-il ?

La réponse, glaçante, tombe après une nuit d’insomnie. En faisant ses courses, notre peintre apprend la bonne fortune d’un malheureux du quartier, qui, le matin même, alors qu’il recomptait sa maigre recette de la veille, a été abordé par un riche collectionneur de mercerie : le voilà riche – à son échelle – grâce à une poignée de boutons de culotte ! et au généreux anonyme qui les lui a donné la veille ! Comme si ce coup du sort ne suffisait pas, quand il passe, piteux, devant l’épicerie, il comprend, ébahi, que sa réputation est si bien faite dans le quartier que non seulement personne ne s’est offusqué de sa brusquerie de la veille, mais qu’au contraire on est fier de lui céder le pas ! Décidément, le crime ne paie pas…

Il rentre chez lui, s’enferme, et après deux jours et trois nuits de méditations en face-à-face avec son autoportrait, il comprend qu’il ne peut pas se mettre en travers de la destinée et doit sinon à proprement parler achever le tableau – un comble pour un peintre ! –  du moins faire son possible pour le voir atteindre la perfection. Il doit donc devenir généreux par obligation, et même, le plus généreux possible. Et puis il faudra masquer cette générosité pour éviter que les éloges publics ne contrarient ses efforts. Alors il établit son plan de marche : ne plus se contenter de donner trois sous aux pauvres de sa rue, mais penser et agir globalement, à l’échelle de la ville entière ; quadriller les quartiers ouvriers, la zone des docks et des entrepôts, les quais du fleuve et les faubourgs miséreux. Là, il trouvera assez de dispensaires à doter, d’orphelinats à combler, bref, de pauvreté à consoler pour parachever son tableau. Bien sûr, il lui faudra de l’argent, beaucoup d’argent. Facile, les mécènes, les galeristes et les amateurs d’art de tout poil y pourvoiront !

***

encore à suivre (le début est là)

Pour l’agenda ironique d’octobre, le Flying Bum voulait qu’on cause beauté, avec un proverbe. Illustration :  Guiseppe Devers, peintre. photographie d’Adolphe Dallemagne, atelier Nadar, 1855-1871. Pop Culture/Mémoire.

 

22 commentaires

  1. C’est inouï comme quelques mots dans une histoire bien racontée, peuvent venir remuer les consciences. J’aime beaucoup ce genre d’écrits 🙂

  2. Il ne lui restait plus qu’à offrir son tableau – après l’avoir recouvert d’un verre protecteur – à un groupe d’écolos « radicalisés » qui pourraient jouer tranquillement à un genre d’action painting… après être venus sur les lieux de leur futur happening en trottinettes électriques. 🙂

    • Offrir une peinture à l’huile à un activiste écologiste ? Délicat ! il risquerait, pour s’en remettre, d’aller coller une courgette sur un Arcimboldo 🙂

      • @ carnetsparesseux : quand ils se collent , on ne voit pas la différence avec ces légumes. S’ils offraient leur services, par exemple, au bateau « Ocean Viking », l’art humanitaire ferait un bon en avant.

  3. Est-il possible de conjuguer une générosité proche de la prodigalité avec un nombrillisme total, celui du peintre qui se refait le portrait encore et encore ? Peut-on être à la fois complètement tourné vers les autres et entièrement centré sur soi-même ? Je demande (littéralement) à voir.

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