Le portrait du peintre (suite)

Et ça marche : jour après jour, après chacune de ses bonnes actions, le tableau devient moins brutal, plus feutré ; le fond se dégage de sa brume maladroite, les traits du visage se recomposent lentement, mais sûrement. Mais alors, même en ce monde, être bon peut servir à quelque chose ! Alors il persévère, pour voir. Moitié par jeu, moitié pour tester ce pouvoir mystérieux, il alterne les phases d’intense charité et les semaines où il est plus chiche. La mue du tableau se calque sur le rythme, s’accélérant aux moments de grandes bontés, plus lente dans les jours d’étiage.

Une fois passé l’ébahissement des premiers jours, notre peintre se prend à espérer que ses autres tableaux muent à leur tour, s’embellissant au-delà de son propre savoir-faire. Il tente diverses manières, pensant fort à un tableau précis pendant qu’il laisse son tour chez l’épicier, ou songe à un thème en général, scène de chasse, portrait de groupe, nature morte ou paysage champêtre tandis qu’il donne la main à un déménagement.

Rentré à l’atelier, il se hâte de scruter ses œuvres en essayant de débusquer les changements. La désillusion, rapide, est à la hauteur inverse de l’espoir : ça ne marche pas. Plus exactement, ça marche, mais seulement avec son autoportrait de jeunesse Il doit se rendre à l’évidence : celui-là, il l’a peint avec toute la fougue et la maladresse de la jeunesse, alors qu’il croyait vraiment à la peinture et à son talent. Depuis, le métier est rentré mais l’enthousiasme est passé. La bonté ne suffit pas, évidemment ; il faut aussi la foi ; après tout, celle-ci est réputée déplacer les montagnes, alors, pensez, une fine couche de peinture sur une toile ?

Il en prend son parti ; après tout, sa clientèle n’a jamais trouvé à redire à ses tableaux et les paie toujours un prix, sinon mirobolant, du moins suffisant pour vivre et renouveler ses huiles, ses pigments et ses cadres.

Quoiqu’il en soit, au bout d’un mois de bonté redoublée, l’autoportrait peint il y a trente ans commence à lui ressembler, d’abord vaguement – on dirait un lointain cousin – puis, par étapes, de plus en plus précisément – un frère, puis lui, enfin. Lui tel qu’il est aujourd’hui, aussi nettement qu’une photographie. Par prudence, il a gardé le secret jusque-là et recouvert le tableau d’une lourde étoffe. Maintenant que le portrait est achevé il décide de mettre ses amis dans la confidence. Le tableau dévoilé lui vaut des louanges si chaleureux qu’ils en sont un peu vexants : des années durant, aucun de ses amis n’avait décelé ne serait-ce que les prémices d’une telle finesse dans son travail ?

Et puis, comme il vient de donner en catimini une petite somme à un collègue désargenté, l’ami resté devant le portrait l’interpelle : « Mais dis donc, tu t’es flatté ! Elles sont passées où, tes pattes d’oie et ta cicatrice ! Te voilà plus beau que nature !»

***

encore à suivre…

Pour l’agenda ironique d’octobre, le Flying Bum voulait qu’on cause beauté, avec un proverbe. Les autres textes et le tableau de vote sont là.

Illustration :  Guiseppe Devers, peintre. photographie d’Adolphe Dallemagne, atelier Nadar, 1855-1871. Pop Culture/Mémoire.

 

40 commentaires

  1. On avait enfin découvert le nom de l’inventeur du changement automatique d’esthétique d’un tableau – comme il existera plus tard un changement annuel d’heure dans la nuit qui se fera, sans que l’on ait à y toucher le moins du monde, sur les appareils connectés type smartphones ou ordinateurs.

    Ainsi, le peintre, aussi fort qu’un PDG de la Silicon Valley, pouvait se reposer tranquillement après avoir démontré que la peinture à l’huile – avant de subir peut-être un jour l’outrage d’un militant de « Just Stop Oil » – ce n’était vraiment pas difficile ! 😉

  2. Toujours aussi passionnante ton histoire.
    Mais s’il avait peint des pommes, peut-être n’aurait-il pas eu tous ces problèmes.

  3. Il va devoir commettre quelque chose de moche pour récupérer la cicatrice et ses quelques rides, aïe ça ne va pas être facile de maintenir le juste milieu 😉

  4. Au fond, je crois que ce qui me fascine le plus à ce stade, c’est le double sens du titre. Après tout, ce texte évoque le portrait que peint notre ami le peintre, mais en même temps, il constitue un portrait littéraire de ce personnage d’artiste. A voir lequel, au final, sera le plus ressemblant.

    • tu as raison, mais il faut que j’avoue que le double sens est involontaire : décalquant le portrait de Dorian Gray et ayant la flemme de baptiser mon personnage (je ne le fais jamais), il ne me restait que son métier pour le qualifier 🙂

  5. Et me voilà à me poser la question de ce que révèlerait une vie entière de bonté, et quel est le visage de la sainteté pour chacun de nous. Peut-être qu’au bout le tableau lui donnera à voir le visage qu’il aura au Paradis. 🙂

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