Dans la fourmilière

Tout à l’heure, en faisant les courses, j’ai rencontré un fourmilier. Un fourmilier ?  Oui. Le mieux est sans doute de tout raconter depuis le début. L’épicier pesait mes patates quand il a dit : mais qu’est-ce qu’est-ce que c’est que c’est ? » et il a ajouté : « C’te bête , là, devant le cyclo-pousse du fromager ! » Il avait quitté la balance des yeux et son regard s’était perdu derrière moi, au delà de la vitrine. J’ai regardé aussi, et c’est là que je l’ai vu, derrière les boites de petits pois empilées, les bottes d’asperges, les caissettes de fruits des îles et les rideaux Vichy un peu recuits de lumière et de poussière. Dans la rue, éclairée de loin en loin par les lampadaires qui s’allumaient lentement, chaloupant entre les voitures stationnées, une silhouette longue et large, dégingandée, haute comme ça et longue à peu près comme ça. 

L’épicier a contourné son comptoir et on s’est avancé tous les deux jusqu’à la porte. Là, il a dit : « Ben ça alors, un… un pangolin ! Ici ! dans ma rue ! Ah, ils se fichent bien de nous ! » J’ai fait un pas en avant pour mieux regarder et j’ai répondu, poliment  « Non, c’est plutôt un fourmilier, je crois ». Mais avant que j’ai seulement pu expliquer au patron que le pangolin était plutôt asiatique ou africain et caparaçonné d’écailles beiges comme l’écorce du poirier, tandis que le fourmilier, américain, est couvert d’un pelage sombre parfois bicolore, j’ai entendu le rideau de fer gronder derrière moi et me suis retrouvé devant l’épicerie fermée, avec mes courses posées par terre. J’ai juste eu le temps de me dire « Mais il ferme de plus en plus tôt ! » que la grosse bête s’est approchée de moi. J’ai entendu le cliquetis de ses griffes sur le bitume, un bruit étrange et beau qui détonnait dans le brouhaha de la ville. Elle avançait lentement, l’air circonspect. Ou alors c’est l’air que tous les fourmiliers ont, et qui n’est pas du tout circonspect – c’est difficile à dire, l’air des gens quand on les rencontre pour la première fois – à plus forte raison pour les bêtes.

Le fourmilier s’est faufilé entre deux pare-chocs et s’est arrêté au bord du trottoir. Il hésitait – j’aurais dit ; mais c’était peut-être simplement le froid de l’asphalte sous ses pattes ? ou alors, sa drôle de démarche ondoyante, qui me faisait croire qu’il hésitait, et en vrai il n’hésitait pas du tout. Il m’a salué très poliment. En retour, je lui ai dit je ne sais quelle banalité, peut-être « Oh, ça doit changer de la forêt amazonienne » en montrant d’un geste vague la rue les voitures les immeubles, bref, la ville. Et il m’a expliqué, que, justement, il était venu pour ça ; qu’il avait appris – de quelque bavard d’explorateur au coin d’un feu de camp, ou d’une coupure de presse échappée d’une malle des indes, il ne savait plus exactement – que la grande ville était une vraie fourmilière, et c’est précisément ce qui l’avait pousser à tenter le voyage. De l’exotisme à l’envers, j’ai pensé, mais avant même que je le dise, il a repris : « Le voyage, la découverte, l’exotisme, oui, un peu, mais la faim, surtout », et j’ai pensé à la folie de ce monde où les bêtes quittaient leurs forêts pour essayer de trouver à manger en ville. Alors comme l’heure tournait je lui ai proposé de venir manger avec moi à la maison. Il a reniflé mon sac de courses en dardant sa longue langue rose. Il a eu l’air déçu, à moins que ce soit l’air que les fourmiliers ont naturellement – c’est difficile à dire quand on n’en rencontre rarement. En tout cas il a décliné mon invitation,  toujours très poliment, puis il a disparu entre deux voitures arrêtées.

Alors je suis rentré tout seul en me dépêchant vue l’heure qui passait. Et je me suis fait la réflexion que dans dix minutes il n’y aurait plus personne dehors et que cette nuit la ville n’aurait pas du tout l’air d’une fourmilière. Et tous les restaurants étaient fermés, qu’est-ce qu’il allait trouver à manger ? C’est à ce moment là que j’ai vraiment compris ce que le fourmilier avait espéré trouver dans la grande ville, et sa déception.

 

***
Pour l‘agenda ironique de mai, un poème animalier.

illustration : Tamanoir, Johann Christian Schreber, Die Säugthiere in Abbildungen nach der Natur, mit Beschreibungen, 1774, Biodiversity Héritage Library,

 

40 commentaires

  1. Les villes sont des endroits bien étranges, quoique beaux parfois, mais bruyants. Et les rencontres qu’on peut y faire rendent banal l’improbable.

  2. Une lecture délicieuse, j’aime ton univers où l’impossible a rendez-vous avec la réalité, tu serais copain avec Marcel Aymé que ça ne m’étonnerait pas 🙂

  3. tu te réincarneras en un gentil animal exotique , extra terrestre peut être …
    Merci pour cette histoire , j’aime écouter les animaux parler !!!

  4. Une fois passées entre tes lignes, carnets, ces bestioles ne me semblent plus si étrangères.
    J’irai même jusqu’à dire qu’une certaine familiarité me les rend sympathiques, au point que j’envie presque cette chance que tu as eue de croiser la route de ce si charmant spécimen.

  5. La magie de tes histoires c’est qu’elles n’ont rien d’improbables. 🙂
    Merci pour cette nouvelle participation poétique. J’en viendrais presque à apprécier la ville.

  6. J’aime beaucoup l’improbable et surtout le drôle pour n fourmilier qui avait sans doute doute des fourmis dans les pattes. Mer.rci de m’avoir divertie

  7. Non, mais vraiment c’est évident, il cherchait sa fourmilière. Il cherchait juste l’amour de sa vie. A chaque fourmilier, sa fourmilière. C’est pour cela qu’il a décliné l’invitation. Il voulait un rendez-vous amoureux.

  8. Une lecture très agréable…j’ai l’impression de l’avoir vraiment rencontré ton fourmilier…Encore un à qui l’on a fait de fausses promesses…et qui les as crues…!

  9. Comme j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en faire l’expérience, la ville n’est pas épargnée par les fourmis. Je pense qu’en s’entêtant, le fourmilier saura trouver ce qui lui convient !

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