Le poulpe et la fermière

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Le soleil perce à peine au-dessus du toit de la ferme, qu’elle a déjà nourri les poules, lavé le sol de la cuisine, coincé une cale contre la porte de la grange pour tout à l’heure sortir le tracteur rouge et donné leur pâtée à Radar qui rêve et Pataud qui dort encore. Faisant cela elle songe, la fermière, qu’il lui faudrait huit bras pour faire tout ça : au fil du jour qui vient elle sera lingère, jardinière, cuisinière et puis mécanicienne et encore volaillère ; fermière, quoi.

Elle empoigne l’arrosoir et va à la fontaine. C’est là qu’elle la voit, dans la cuve de pierre, nageant une nage lente et chaloupée, la drôle de bête oblongue et irisée propulsée par cinq, six, sept, huit bras ondulant dans l’eau claire, laissant un sillage de minuscules bulles couleur de champagne. Elle n’en a jamais vu mais elle sait que c’est un poulpe. Elle le regarde avec attention, sans s’étonner de son allure. Pourquoi le serait-elle : il a un bec ? elle en a vu d’autres, rien que dans la basse-cour. Il aime l’eau ? Comme les canards. Ses huit longs bras ? Et pourquoi pas ? Elle se dit qu’un poulpe, ça va dans l’eau salé ; alors qu’est-ce qu’il fait là, dans l’eau douce de la fontaine ? Mais puisqu’elle le voit, c’est qu’il est là. Est-ce qu’elle rêve ? Non, c’est pas son genre. D’où il vient ? De loin, sûrement, peut-être d’une île, et certainement pas en limousine ni en cyclo-pousse. Le certain, c’est qu’il est là. Il repartira sûrement. Tout à l’heure ou demain. D’ici là, que faire ? Que faire d’un poulpe dans une ferme ? Rien. Devant cette évidence, la fermière pose son arrosoir, s’assoit sur la margelle, et suit des yeux les allers et retours lents et incessants de la bête. Loin au-dessus, le soleil tourne lentement dans le ciel et pousse les ombres aux quatre coins des murs de la cour.

Et voilà que dans la basse-cour, une poule s’arrête de picorer, se dandine une seconde d’une patte sur l’autre, puis, de son bec, répare d’un tortillon de fil de fer ramassé dans la poussière la clôture du jardin, mettant en sécurité les tournesols anémiés. Comme en écho, les autres poules, fières et stupides, leur ailes comme balais, se mettent au ménage de la cour. Et puis les canards égoïstes et goguenards délaissent leur flaque pour s’emparer de la bassine où trempe le linge à laver ; l’un étale le savon avec ses pattes palmées, l’autre chasse la mousse et rince, deux autres encore l’essorent de leurs becs plats, et tout à l’heure, à force d’envols et de bonds, tous ensembles ils l’étendront sur le fil qui court le long du muret. Radar, qu’on dit aussi Olibrius, arrête soudain de chercher son ombre et compte les poussins. Pataud sort de son sommeil pour se glisser sous le tracteur et chercher, derrière l’armure rouillée du capot, d’où fuit l’huile qui perle en goutte à goutte. Même le dindon se met de la partie : haussé sur ses maigres pattes, son maigre cou tendu, il rabat les pousses basses du framboisier sans qu’éclate le moindre fruit.

Puis les poussins qui pioutent sans bruit filent sous le poirier, retournant doucement les fruits tombés pour qu’ils ne talent pas. Ensuite, ils écosseront les pois, ratisseront les plates-bandes, et peut-être même que la plus sage des poules écrira au Crédit agricole.

Quelle est la cause de cette activité soudaine, surprenante de la part de tous ces paresseux égoïstes et insouciants ? Est-ce parce qu’elle, la fermière, a inexplicablement arrêté sa ronde incessante ? Se rendent-ils compte qu’il est temps que chacun fasse sa part avant que la ferme aille à vau-l’eau ? Ou bien est-ce l’influence secrète de ce drôle d’animal qui huite à l’infini entre deux eaux ? Ou encore à la conjonction invisible d’une étoile et d’une planète qui rodent là-haut dans le ciel clair ? Est-ce que par-dessus le marché un orignal sorti de la forêt va passer le portail pour proposer ses services ?

La fermière n’en sait rien, et, disons-le bien net, elle ne s’en fiche un peu. Assise sur la margelle, elle regarde le poulpe étincelant qui nage dans le bassin ; et écoute – bruit étrange et beau – le chant de l’eau qui danse entre les tentacules fluides et la pierre de la cuve.

Sa journée passe, légère.

 

***

Écrit pour les Plumes chez Emilie  et pour l’Agenda Ironique de mai.

Illustration : Férussac et Orbigny, Histoire naturelle générale et particulière des céphalopodes acétabulifères vivants et fossiles…  BnF/Gallica

51 commentaires

  1. Qu’elle est chouette ton histoire Carnets ! et quelle est la fermière qui ne souhaiterait pas ce poulpe dans la fontaine ? encore un petit bijou à mettre dans nos coffres !

  2. J’accueillerais volontiers aussi cet animal qui huite à qui mieux mieux et donne le bon exemple 😉
    Rappelons nous de Paul le Poulpe qui avait tenu en haleine tous les amateurs de foot…
    On ne s’intéresse pas assez à ces octopodes!

  3. Chouette le pouls peut côtoyer la fermière, c’est le linger qui va êt’ content (et le soleil qui n’est plus las, et les canards plus qu’égoïstes, et la fontaine à l’eau si bue, et l’arrosoir bien empoigné, et les murs droits enfin r’trouvés).
    🙂

  4. Que c’est bien raconté !!!
    Je me suis laissée bercer par tes phrases et ton histoire,
    comme un enfant dans son berceau…

    Ton univers est vraiment singulier, un peu entre « Beatrix Potter » et « La ferme des animaux »…

    En tout cas, on aime ! 🙂

    Beau week-end…
    sous le soleil !

  5. Waw, j’ai aimé; que dis-je, j’ai adoré. Dès les premières lignes, l’histoire m’a emportée. Parce qu’il faut bien le dire:ce poulpe dans cette ferme, ce n »est quand même pas banal. Loin s’en faut. Mais d’où vient-il ? De loin, ça c’est clair comme l’eau douce du bassin de pierres dans laquelle il baigne ….
    Et d’ailleurs, pourquoi pas d’une île, me dis-je ( l’île de Ré, par exemple), mais comment…. oui comment est-il arrivé jusque là, dans cette ferme de notre France profonde ? Sûrement pas en cyclo-pousse. Aussi bravo 👏 j’ applaudis bien fort, moi qui attend de voir comment ce mot va être amené dans les récits des participants…. Un mot, rien qu’un mot qui promet de nous faire voyager et ouvre grand les portes de notre imaginaire…. Bien vu, Laurence.
    En tout cas, oui, j’ai aimé l’atmosphère de ce petit conte – mesdames messieurs, je crois que nous tenons notre gagnant, même si, tout ça ne dit pas comment ce poulpe est arrivé-là. A suivre ? La réponse dans l’agenda ironique de juin, peut-être, non ? 😉

  6. Bon jour Carnetsparesseux,
    Le mot Radar dans ce lieu m’a bien fait sourire et cela m’a fait penser au professeur Radar dans Bibi Fricotin … 🙂 (je compte plus mes décennies ni les siècles)
    Et puis le Crédit patate (s) dans ce contexte qui ne fait pas d’agios ici … 🙂
    Il y a une belle richesse dans ce texte qui porte entre la réalité et surréalisme nos yeux émerveillés ..
    Bonne soirée à toi.
    Max-Louis

  7. La fermière sait maintenant qu’un autre monde existe, qu’elle peut repousser les frontières de son petit monde, sans l’annuler pour autant. Elle accède à sa vie intérieure. J’avoue que j’attendais cela mais vous l’aviez bien compris.

  8. J’ai vécu ton histoire comme un roman qui débute la saga de la famille d’une ferme où il va se passer une drole d’histoire puis elle finit sur des phrases poétiques ! on appelle ça le talent non ???

  9. Quelle merveille ton texte !
    A te lire pendant quelques minutes j’ai oublié tout le tumulte d’une vie ordinaire pour entrer dans l’extraordinaire.
    Merci Carnets.

  10. J’ai failli m’asseoir sur la margelle. L’histoire était trop belle et la fermière méritait bien son quart d’heure de pause. Mais les « huitements » de ce poulpe aux bulles de champagne m’auraient endormie, hypnotisée et j’aurais risqué de le rejoindre au fond du puits ! Pas de ça Lisette ! L’hypthétique arrivée de l’orignal m’a sortie de ma torpeur ! Ouf ! Sauvée ! 😀

  11. J’aime vraiment beaucoup ce conte, Carnet. Toute cette activité en quasi silence au son de l’eau. La qualité sous-marine de l’invité surprise imprègne le texte.

  12. Ce petit monde est merveilleux et merveilleusement conté. J’ai un faible pour Radar qui abandonne son ombre pour compter ses poussins. Je l’accueillerais volontiers chez moi.

  13. Ce texte magnifique me touche énormément. J’aime l’irruption du singulier dans l’ordinaire, et j’aime encore plus que, au fond, ça n’ait pas énormément d’importance. C’est comme si une vérité fondamentale se cachait entre ces lignes, juste hors d’atteinte, comme dans un poème de Robert Frost.

    Naturellement, j’applaudis également « huiter », qui est immédiatement adopté.

    • Merci Julien ; ton appréciation me touche beaucoup, et ta lecture éclaire mon histoire (je sais rarement ce que veut dire ce que je raconte) : oui, c’est bien ça, il se passe soudain un truc incroyable, qui change tout, et, au fond, ça n’est pas très important 🙂
      Sinon, j’ai utilisé huiter dans le sens de « faire des huit » (j’ai même pensé que ça pourrait être des huit horizontaux, signe de l’infini, et que le poulpe serait une manifestation de l’infini dans le fini de la ferme, mais devant l’impossibilité de l’exprimer sans faire une phrase super lourde et fastidieusement explicative, j’ai laissé tombé 🙂 ) ; et puis, ensuite, je me suis dit que « huiter » pouvait aussi exprimer « ce qui se fait avec huit pattes ». Bref, un mot, deux sens et une métaphore un peut trop ambitieuse…

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