Un dragon, ça change tout !

« Il nous faudrait un dragon… », dit la petite pomme rouge.

Un dragon ? Il y a un silence, assez long, pendant lequel les petites pommes verte et jaune vérifient qu’elles ont bien compris ce que la petite pomme rouge a dit. Un dragon ? Tout autour du pommier règne le même silence : feuilles, ramilles, racines, l’herbe verte sur la colline ronde, et même les montagnes dans le lointain, tout le monde se demande s’il a bien entendu ! Un dragon ?

Et puis la petite pomme verte rompt ce silence et s’exclame :

« Mais oui, un dragon ! et la petite pomme jaune dit à son tour : bien sûr, tout serait plus facile avec un dragon ! »

Comme les petites pommes disent ces mots, les ramilles et les feuilles du pommier ne peuvent s’empêcher de bruisser, et les ramilles et les feuilles des bosquets alentours font de même, tandis que la rivière qui coule en contrebas de la colline glougloute soudain, joie et surprise mêlées : dire que personne n’avait pensé à un dragon ! Bien sûr que ça change tout, et tant pis pour les fermières et les chevaliers qui voudraient y redire quelque chose ! Seules les montagnes restent coites, ainsi que la petite pomme bleue, mais personne ne s’en inquiète : les montagnes bavardent peu, sauf lors des avalanches, et la petite pomme bleue, il faut bien avouer que dans l’effervescence générale tout le monde l’a oubliée !

 

La petite pomme verte demande alors : « Mais où trouver un dragon ?

Et les deux autres petites pommes répondent tour à tour : – Facile, comme on fait tout le reste ! – En chantant ! »  Sitôt dit, sitôt fait. Et voilà leur chanson :

 

Trois petites pommes

cherchent un dragon

avec une large gueule rouge,

avec deux grands yeux jaunes,

de longues ailes écaillées de vert.

 

Un dragon pour protéger

les pommes rouge, jaune, verte,

des fermières et de leur panier,

des crocs des croquants,

et puis des sabots des chèvres.

 

Un dragon pour les emmener

bien haut par-dessus le pommier

par-delà la colline ronde

loin de l’herbe verte et des bosquets

et des montagnes rouges et jaunes.

 

Un grand dragon pour les conduire

à tire d’aile jusqu’au palais du roi

à tire d’aile rouge

tire d’aile jaune

d’aile verte.

 


Tout en chantant, voilà que la petite pomme jaune a l’impression que le frais parfum des ramilles et de l’herbe a laissé place à un air plus frais, et, semble-t-il, mêlé d’une senteur de souffre chaud, une senteur jaune qu’on imagine jaillissant d’un long mufle cornu. La petite pomme verte, elle, s’aperçoit que le miroitement des feuilles qui les entourent d’ordinaire s’est transformé en autant d’éblouissantes écailles d’un vert vif. Ce que voit la petite pomme rouge ? Là où tout à l’heure il y avait les branches du pommier, elle voit désormais un large dos bosselé par des épaules noueuses d’où partent des pattes épaisses et griffues, et deux grandes ailes qui battent en cadence dans l’air glacé, et, derrière tout cela, une longue queue fouettant les nuages ! Un dragon ? Un dragon ! Mais alors, elles ont réussi ! Grâce à leur chanson, les voilà sur le dos écailleux d’un dragon ! Et pas n’importe quel dragon, mais celui qui, grâce à leur chanson, va les conduire jusqu’à la cour du roi ! Sans cesser de chanter, la petite pomme rouge se penche prudemment, toute étourdie et essoufflée de ce succès, et découvre tout en bas le monde tout petit si petit, les arbres ramenés à la taille d’une feuille, les collines réduites à la taille d’un bosquet. La petite pomme jaune se penche à son tour pour voir que même les montagnes ne sont guère plus grosses que des cailloux, et que les déserts jaunes survolés sont pareils à la poussière du chemin qui serpentait au pied de la colline ronde où était planté le pommier où elles poussaient. Autour d’elles, emportées par le dragon qu’elles ont appelé de leur chant, les nuages qui étincellent sous le soleil tout proche sont comme de petits moutons dociles. Les fleuves et les bras de mer qui défilent tout en bas sont semblables au ruisseau de là-bas.
Comme tout cela est loin, comme cela est petit, et comme la petite pomme bleue a eu raison de les pousser à partir, à voir le monde ! Dire qu’elles n’étaient que trois petites pommes au beau milieu de la campagne, et que, grâce à leur chant, voilà ce qu’elles chevauchent un dragon qui file sur les vagues du vent !
A son tour, la petite pomme verte se penche, ébahie et fière malgré le vertige qui la rend plus verte encore. Elle hèle les deux autres petites pommes : « Là, en bas, au détour d’un fleuve, ces tours, ces remparts, ces oriflammes qui claquent au vent, ces toits qui miroitent au soleil, n’est-ce pas le château du roi ? »

 

à suivre

***

4e épisode du conte pour l’agenda ironique  de février. Frog proposait qu’on cause dragon et quête de trésor. Et il faut trois mots, qui arriveront dans un prochain épisode : baragouin, buffle [j’ai mis mufle, ça compte ?] et méphitique.

illustration : enluminure, Dragon, fleurs et fraises, XVIe siècle,  Bibliothèque municipale de Toulouse/Gallica

52 commentaires

  1. Si j’en crois l’éminent montagnologue F’Murrrr, dans son œuvre de référence « Le Génie des alpages (quatorze tomes parus) », les montagnes parlent, et elles sont-même plutôt bavardes.
    En tout cas, tu nous tient en haleine, Carnets Paresseux.
    Bonne journée.

    • ‘Videmment, si tu invoques F’Murrr, mes montagnes n’ont plus qu’à rien dire 🙂 🙂
      à propos d’haleine, j’attends avec impatience qu’un opérateur (est-ce bien ainsi qu’on nomme les créateurs d’opéra ?) invite les trois pommes et leur dragon sur une grande scène 🙂

      • J’ai fait une recherche dans mon livre sur l’opéra sur la chaîne de caractère « pomme ».
        Je trouve Guillaume Tell, de Rossini, qui doit tirer une flèche dans une pomme posée sur la tête de son fils. Et dans, l’Or du Rhin, de Wagner, les pommes qui donnent la jeunesse à ceux qui les mange (mais ça, j’en ai parlé dans Fafner et le ville étrangère 😉).
        Sinon, en musique classique, mais non opératique, j’ai la cinquième symphonie de Beethoven, et son fameux Pomme, pomme, pomme, pomme introductif. L’histoire de la musique ne nous dit pas si ces pommes étaient rouge, jaune, verte et bleue.
        Il faudrait demander à Olivier MESSIAEN, qui était synésthésiste, i.e. il associait les couleurs à la musique (il parlait d’un accord bleu, ou rouge…) mais comme il est décédé, il ne pourra pas nous apporter ses lumières.

        • Oh, je te remercie ! De mon côté, chassant les pommes d’or des Hespérides, je déniche Issé (1697), pastorale héroïque sur un livret d’Houdard de la Motte, ou passe une Hespéride (gardienne des pommes du jardin), un ballet de Colin de Blamont (1737) et Nicola (ou Nicolo) Conforto, auteur de la cantate Gli Orti Espéridi en 1751… mais de part et d’autre, pas de pommes qui chantent…
          et parlant des Hespérides, je découvre que le tableau d’Ewdard Burne-Jones contient presque un indice pour les trois petites pommes….

  2. Joli but que ce palais printanier, pourront-elles y chanter à gorge déployée… Vous nous tenez en haleine !

  3. Les voyages forment la jeunesse…parfois à l’arrivée on a de la compote…
    Je souhaite aux pommes
    de garder la forme 😉

  4. Nous sommes tous sous le charme………. enfin sous le pommier en l’occurrence ! que nous réserve cette épopée ????? Carnets tu sais retenir l’attention de ton auditoire 😀

    • un dragon fructivore, voire végétarien, ça se peut ? hé, pourquoi pas ?
      Merci Mo ; le conte prend ses aises avec l’histoire que j’avais en tête, et je m’amuse beaucoup à le suivre !

  5. Un dragon, un vrai, étincelant et bosselé, et qui vole haut haut haut ! Ca valait le coup de l’attendre, çui-là ! Vivement la suite !

    • je me suis dit que depuis le temps qu’on l’attendait, ce fichu dragon, il fallait en profiter pour faire un tour !
      et même deux, avec le prochain épisode…

  6. Je l’ai pris en cours ce texte, car j’ai accumulé bien trop de retard de lecture ces dernières semaines, et j’ai été enchantée ! Je m’en vais lire les premières aventures de ces « apple » qui rêvent « big ». Merci pour ce feuilleton enfantin, mutin, et pas que. Belle journée, Sabrina.

    • Merci Flying Bum ; j’ai essayé d’imaginer le vol en dragon (c’est une occasion qui ne se refuse pas !) et de décrire aussi précisément que possible (ça n’arrive pas très souvent, autant le faire bien)

  7. Toujours très amateur de cette série. Les chansons sont ici particulièrement délicieuses, de même que le portrait fragmentaire du dragon. Mes enfants, qui la découvrent après moi avec beaucoup de plaisir, m’ont réclamé la suite !

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