Le conte des trois petites pommes

Il était une fois trois petites pommes, l’une jaune, l’autre verte – et la dernière est rouge – qui étaient accrochées aux branches d’un arbre – un pommier, comme de juste – planté tout en haut d’une colline ronde. Et ces trois petites pommes passaient le plus clair de leur temps à chanter. Et voilà leur chanson :

« Trois petites pommes
crochées à la branche
la première est verte
la deuxième est jaune
la troisième est rouge »

Leurs voix claires de petites pommes étaient si légères que, captivées, les feuilles du pommier les écoutaient sans se lasser, ainsi que les ramilles et même les branches qui ont l’air si sérieuses qu’elles faisaient semblant de ne pas écouter mais ne pouvaient pas s’en empêcher. La chanson continuait ainsi :

« Trois petites pommes,
laquelle tombera (chantait la verte), roulera (chantait la jaune), mûrira (chantait la rouge)
dans l’herbe verte
dans l’herbe jaune
dans l’herbe rouge ? »

Tapie au pied de l’arbre, l’herbe écoutait avec ravissement les trois voix des petites pommes qui chantaient en canon ; et pas seulement parce que la chanson parlait d’herbe jaune, verte ou rouge, même si c’est bien agréable d’être le sujet d’une si jolie chanson. Et pas juste l’herbe sise entre les racines, mais aussi l’herbe qui poussait dans les champs alentours ; et aussi les bosquets plantés en contrebas de la colline, et le chemin qui zigzaguait en poudroyant au bord de la colline, et même la rivière qui coulait au pied de la colline : tous écoutaient avec grand plaisir les trois petites voix claires et légères et la chanson fraiche et naïve. Et il faudrait même ajouter que parfois, les nuages dans le ciel bleu s’arrêtaient pour écouter, et je ne serais pas plus étonné que ça que les montagnes dont les crêtes neigeuses s’alignaient à l’horizon arrêtaient de temps à autre ce qu’elles faisaient pour écouter les trois petites pommes, tellement leur chant était beau et saisissant.

Bien sûr, tout ne s’arrêtait pas vraiment, et en tout cas pas tout le temps, car cela aurait été fort dérangeant pour la marche du monde. Par exemple, il y avait des jours et des nuits, le soleil et la lune passaient dans le ciel. Mais il n’est pas moins vrai que, quand il approchait du pommier planté sur la colline, le vent soufflait plus doucement pour que son sifflement ne gène pas le chant des petites pommes ; et les feuilles du pommier bruissaient tout bas, faisant attention de rester bien dans le rythme de la chanson ; et même celles des bosquets alentours. En bas de la colline, la rivière essayait de ne pas glouglouter trop fort sur les cailloux du gué. On dit que même la pluie tombait avec précaution quand les trois petites pommes chantaient.

Un beau jour, on entendit un murmure, une petite voix minuscule qui se glissait entre les trois voix claires des petites pommes. « Oh, qui ose se glisser dans le chant des trois petites pommes ? », se demandent alors l’herbe, les feuilles, les ramilles, les racines, les bosquets, les nuages et même les montagnes. Surprises, les trois petites pommes se sont tues.  Elles regardent autour d’elles, et voilà qu’elles aperçoivent, juste au dessus d’elles, une pomme, toute seule sous sa branche, une pomme qu’elles n’avaient pas vue, une petite pomme ronde et bleue. Et au même moment, tout le monde, montagne, nuage, herbe et même les racines, voit cette pomme bleue qu’on avait pas vue.

« Oh, bonjour, petite pomme bleue, demande la pomme rouge, veux-tu chanter avec nous ? » Et tout le monde se dit que la pomme rouge a bien parlé, et tout le monde attend la réponse de la petite pomme bleue. Oh, si elle répondait oui, on entendrait la chanson des pommes chantée à quatre voix !! Mais voilà que, de sa toute petite voix, la pomme bleue répond  : « Franchement, chanter sous votre branche, ça vous suffit ? Vous êtes vraiment les reines des pommes ! »

à suivre…

***

pour l’agenda ironique  de février Frog propose qu’on cause dragon et quête de trésor (enfin, c’est plus compliqué que ça, pour en avoir le coeur net, faut aller lire chez Frog). Et il faut trois mots, qui arriveront dans un prochain épisode : baragouin, buffle et méphitique.

illustration : enluminure, Dragon, fleurs et fraises, XVIe siècle,  Bibliothèque municipale de Toulouse/Gallica

54 commentaires

  1. J’ai une idée sur ce que pourrait être la pomme bleue mais je suis presque certaine de me tromper. J’attends la suite avec impatience ! Et aussi : qu’il est plaisant ton paysage, on aimerait s’y promener…

    • Oh, c’est un paysage tout simple, rond comme une colline. S’y promener ? avec du coton dans les oreilles alors !
      moi aussi j’attends la suite…. ce n’est qu’à la fin qu’on sait si on s’est trompé :p

  2. Un conte aussi charmant que le chant des pommes. Quant à moi, je n’ai aucune idée sur rien et je dois me retenir de manger la pomme rouge. Chanterais-je mieux si je la mangeais ? En même temps, il est si joli de l’entendre ou de t’entendre la raconter.

    • Merci Joséphine ; attention, si tu manges la pomme rouge, adieu le chant des pommes à quatre voix !! (à moins que tu ne veuilles la remplacer dans le pommier ??)

  3. Suite ou pas suite, ce conte est extraordinaire et je crois qu’à la première occasion, après m’en être régalé moi-même, je vais en faire lecture à mes enfants.

    • Merci Julien ; je compte sur toi pour me dire les réaction de tes enfants !
      la suite est prévue, elle aura lieu, reste à démêler les zigzagues de l’histoire….
      Et ce que je trouve extraordinaire, c’est la capacité des lecteurs a accepter que trois pommes chantent merveilleusement 🙂 !

  4. Il est trop mignon, ton conte des trois petites pommes, Carnets Paresseux !
    Je suis pressé d’avoir la suite.
    Qui est cette mystérieuse pomme bleue, réussira-t-elle à rompre la subtile harmonie des petites pommes verte, jaune et rouge ? S’agirait-il d’une orange bleue échappée d’un film de Tintin, et habilement déguisée en pomme pour qu’on ne la retrouve pas ?

    • En écrivant, j’avais en tête une ambiance façon Silly Symphony 🙂 devant la rudesse des temps, j’ai fait le choix d’écrire naïvement des choses jolies… (enfin, faudra voir la suite)
      Qui est cette pomme bleue, si c’est une pomme, et pourquoi est-elle là ? là aussi, faudra voir la suite

      • Belle référence, les Silly Symphonies.
        Aux fêtes, je me suis posé une question en lisant ton conte : est-ce que, en écoutant le chœur des trois pommes, les poussins ont cessé de piouter pour les écouter ? 😉

        • les Silly Simphonies, pour le côté jovial un peu forcené et speed…
          très belle question ! je n’avais pas songé à un cross-over entre la série des pommes et celle des poussins 🙂 🙂 (pour moi, c’est encore deux mondes séparés, mais je ne sais pas tout) ; je crois que les poussins pioutent quoi qu’il arrive ; quand ils cessent, je pense qu’ils sont devenus poules ou poulets.

  5. La petite pomme fera attention (ou GAFA) à ne pas se faire croquer par le méchant loup… Mais Barbe-Bleue la protège, je crois, il est descendu de son nuage par une échelle de coupée. 🙂

  6. Merci carnets
    pour ta colline tranquille
    (je m’y suis vue marcher)
    ton chemin qui zigzague
    et ces bosquets et cette rivière
    bref, pour ce morceau de rêve tendre
    au bon parfum de pommes…
    à vite la suite…

  7. Bon jour Carnetsparesseux,
    Je me demande comment interpréter la remarque de la petite pomme bleue tout à la fin de ce chapitre …
    En tout cas un conte qui a bon jus 🙂 En attente de la suite …
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis. On peut soit interpréter la remarque de la petite pomme bleue (en bien ou en mal…), soit attendre la suite pour savoir (et on peut aussi faire les deux !)
      mais, ce qui est sûr, c’est qu’avec des pommes il risque d’y avoir des pépins !!

    • prescience ? il sera question de compote dans un prochain épisode
      (mais pas dans le prochain)
      car si les pépins sont bien à l’abri, dans la pomme,
      la pomme, elle
      n’est pas à l’abri des pépins

      Bienvenue Alaouet !

  8. Une narration en spirale sur le rythme de la chanson qui va du pommier a la rivière et aux montagnes, puis revient aux trois pommes. Jamais vu de pomme bleue, ou bien elle a oublié de respirer, ou bien c’est un extra terrestre qui s’est trompé de corps. A suivre…

  9. Ah, Carnets, me voilà, le sourire aux lèvres, comme une gamine, les yeux émerveillés, toute ouïe et heureuse de te lire. Je ne connais pas ta voix, mais je l’entends, comme dans tous ces contes narrés à haute voix et je m’imagine dans l’atmosphère feutrée d’une fin de journée à écouter l’histoire de ces trois petites pommes (et tant pis si à l’heure qu’il est, je devrais être en train de nourrir les miens) 🙂

  10. Voilà je repars depuis le début. je retrouve ici ce qui m’a charmée dans votre blog : vous excellez à rendre une atmosphère, la nature parle, devient extrêmement vivante: on entre dans le tableau et on s’y sent bien. On écoute de toutes ses oreilles.

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