Une histoire de canetons

« Un petit canard,
nage dans la mare
là ! là ! quelle histoire !

« Deux petits canetons
font, dans l’eau, des ronds,
devine où ils vont ?

Trois gentils coin-coins
qui jouent au pingouin
font bien du tintouin ! »

Là, d’un reflet soudain, la fenêtre de la cuisine rappelle la gamine qui chantonne sa comptine dans le jardin : vite, il est temps de rentrer dans la maison, c’est l’heure du repas ! Vite elle court vers la porte, grimpe presque d’un coup les trois marches, se glisse dans le vestibule, faut encore se laver les mains et puis faudra se hisser sur la chaise, et enfin, perchée, manger ! Dehors, plus rien ;  interrompu, le chant, interrompue, la comptine, abandonné, le canard, à la rue, les deux canetons, délaissés, les trois coincoins ! Mais oui mais non. Ce qui se passe ? On ne sait pas. Et même si, ce serait si difficile à expliquer et surtout à se faire comprendre que ça n’est pas la peine d’essayer. On peut juste dire ce qui arrive : même une fois que la fillette a filé, la comptine n’a pas fini, et le petit canard est toujours là, dans la mare ; les deux canetons font encore des ronds dans l’eau, et les trois coin-coins continuent leur jeu du pingouin.

Et ça ne s’arrête pas là : quatre volatiles à pattes palmées apparaissent, puis cinq bestioles à bec plat, puis six emplumés flottants, puis… pas la peine d’insister, vous avez saisi la situation ! Bientôt la mare est couverte de canards, puis ça déborde sur la rive pelée et vaseuse, puis hop, en voilà un, deux quatre, sur la pelouse, et bientôt trois autres sur le perron ! Voilà ce qui se passe quand on interrompt une comptine un peu idiote ; peut-être pas à chaque fois, mais vaut mieux être prévenu, ça peut arriver. Et là, ça arrive, et pas qu’un peu.

La petite famille est à peine attablée, ignorante de ce qui arrive dehors, que déjà, dehors, la cour devant la maison est remplie à ras-bord de canetons ; il y en a dans le potager, dans les buissons, évidemment sur le parterre de fleurs, et jusqu’à la grille d’entrée. Le temps de servir la salade de tomates, et voilà qu’il y en a jusqu’aux appuis de fenêtre en ferronnerie, tandis que la petite porte en bois du fond du jardin cède sous leur poids et qu’ils se répandent à travers champs. Au rôti, il y a belle lurette qu’ils auront franchi la grille et couvert la route, envahi les villas voisines. Avant le dessert, la place du village aura disparu, les toitures des maisons et même le clocheton pointu de la mairie en seront jonchés. Même, sur la pointe du clocher de l’église, on verrait un ou deux col-verts qui paraderaient à côté du coq imbécile.

Et encore, c’est une simple comptine d’un plus un, pas une progression arithmétique, au carré ou au cube ! Parce qu’alors il y en aurait jusqu’aux collines, à cette heure, des canetons, et avant le soir, à ras de l’horizon ! La terre (on parle de la planète) serait bientôt écrasée sous la masse plumeuse qui déborderait des nuages, en route vers la lune et les étoiles, à la conquête des espaces infinis !

Oh, ça pourrait finir très mal, cette affaire ! Et justement, comment ça va finir ? Disons, pour cette fois, parce que le monde va déjà assez mal et que les canetons n’ont rien demandé, disons qu’à peine la table débarrassée, la gamine est montée jouer dans sa chambre et que sans même y penser, elle a repris la comptine, et, heureusement pour la planète, sur le mode descendant (de toutes les façons, elle ne sait pas encore compter jusqu’à trois cent seize mille onze cent trente-vingt-huit, le chiffre exact des coincoins répandus dans la contrée au moment où elle s’y remet, alors il n’y avait aucune chance qu’elle poursuive au delà ; et donc elle reprend à huit) :

« Huit jolis colverts
attendant l’hiver,
gobent un gras gros vers »

Et voilà que d’un seul coup la place du village, le champ du père Bougon, le petit bois derrière la route et toutes les toitures d’ici à là sont débarrassés des bêtes à plumes !

« Sept vilains coin-coins
(pires qu’un maringouin)
font trop les malins ! »

Et voilà qu’il n’y a plus un volatile palmé dans la cour de l’école, et là-haut perché, le coq du clocher se retrouve tout seul ; mais il a l’air toujours aussi bête. Et ainsi de suite, six, cinq, quatre, trois (et certains fermiers seront même bien surpris de voir que leur basse-cour s’est évaporée, partie à la suite de la comptine !), puis il ne reste plus que deux petits canetons se baladant encore sur les plates bandes. Devine où ils vont ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, c’est que quand la petite fille se tait, il n’y a plus qu’un petit canard qui nage dans la mare, et qui rêve à allez savoir quelle incroyable conquête de la terre et du ciel. Là ! là ! quelle histoire !

***

illustration : Prosper Alphonse Isaac Gallica/BnF

43 commentaires

  1. Et tu crois que ça marche aussi avec les virus à couronne? Parce que dans ce cas, faudrait la chopper, la gamine qui sait compter jusqu’à plus qu’imaginable …;)

  2. En fait ce qui est magique avec toi, c’est que toujours l’imaginaire se déborde joyeusement, à l’image des canetons, qui sont partout partout, et quand tes histoires sont finies, on se trouve un peu seul comme le clocher. Seulement on a gagné le souvenir des canetons. Ca fait tellement plaisir de poser un peu mon tas de copies trop réel pour venir me promener ici, chez toi.

  3. On se marre, l’invasion des canetons est un signe de liberté de la presse toujours résistante (je m’abstiendrai de l’adjectif présidentiel « résiliente »).

    Et pour les comptines, c’est toujours agréable ici de ne pas trop compter ! 🙂

  4. Oh c’est chouette, ce petit tour poétique à la basse-cour, cet air de la campagne 😉 et soudain je me souviens en chantant: « il y a six oiseaux sur un arbrisseau, six beaux oiseaux sur un arbrisseau, et si l’un s’envole, s’envole avec le vent, il y a cinq oiseaux sur cet arbrisseau… » et ne me demande pas pourquoi ma mémoire a commencé à 6 😉

    • Merci Julien ; je me suis vraiment amusé en l’écrivant ; je voulais un truc un peu plus léger que l’actualité !
      heureux d’avoir pu résoudre le problème de l’échiquier et des grains de riz – par une petite marche arrière
      🙂

    • au début, je voulais juste écrire une comptine avec des canards, et puis j’ai abdiqué à « quat’canards… », ça ne sonnait vraiment pas bien… et j’ai laissé l’histoire partir à sa guise !!!

  5. Faut que j’en parle à ma soeur qui aime les canards – voilà enfin le moyen d’en avoir plus sans se ruiner ! 😀 Très jolie histoire, Carnets !

  6. Les p’tits Saturnins coin-coin,
    Mais quel est donc ce si joli jaune, poussin ?
    Ce si joli duvet qui va, se multipliant au gré d’une comptine, colorer la campagne que regarde le clocher ?
    Cette histoire de petite fille toute fraîche d’innocence est belle comme, comme quoi, je ne saurais dire, mais fait du bien à lire.

    • Merci, Jobougon ; sais tu que je n’avais même pas pensé à Saturnin ? 🙂
      (c’est une histoire qui est venue un peu en vrac, et qui m’a fait du bien à écrire)

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