S’en fiche, le poussin, de l’anapodoton !

L’aube claircit à peine le ciel d’encre qui pèse sur la ferme posée dans la plaine hérissée de chaume et de neige, comme un lac de nuit au ras des collines.  Dans la cour noyée d’ombre, close d’une large ceinture de bâtiments dont les tuiles luisent de givre, seule une petite boule de plume se dandine à petits pas.  S’en fiche, le poussin, de l’aube et du ciel noir. S’en fiche de la plaine enneigée, comme du givre qui craque en étoile à chacun de ses pas – petits pas de poussin premier sorti du poulailler où les autres dorment encore, boules jaunes pales blotties dans la paille jaune. S’en fiche, comme de la petite boule de buée qui se dessine devant lui à chacune de ses brefs respirs. S’en fiche même du froid de canard qui s’agrippe à son duvet. S’en fiche. Tout comme il se ficherait de la pluie s’il pleuvait : il est réveillé, il a faim, il faut manger, voilà tout.  Alors il avance d’un, deux, trois pas dans la faible lumière du matin, pioute, picore, recommence. Voilà ce qui importe. Un temps pour piouter, un temps pour picorer ; un temps pour se dandiner, un temps pour picorer encore, un temps pour recommencer. Voilà tout.

Le ciel se teinte de rose mièvre. L’échappé du poulailler sera bientôt rejoint- il s’en fiche. Sous l’auvent de la grange, il y aura, toutes plumes ébouriffées, deux ou trois poules dandineuses, et, près de la mare, trois canards qui baisseront le bec vers la vase gelée. Au coin du potager, le dindon se haussera ridiculement, à moitié caché par les laisses d’épinard dont les larges feuilles en conque ombrent les concombres, masqués ou presque par la silhouette famélique des tournesols. La fenêtre embuée de la cuisine s’ouvrera brusquement et la fermière jettera dans la cour une feuille de journal rouleboulée d’où s’échapperont trois plumes et quatre fanes de carottes. Pour l’heure, personne. Le poussin n’aperçoit ni Pataud ni Olibrius (çuilà qu’on appelle aussi Radar). Ouskilson les chiens ? à la niche ? S’en fiche ! S’en fiche par insouciance de poussin, mais aussi parce qu’il sait qu’il y a un temps pour que les chiens soient là et un temps ousqu’on les voit pas. Pareil pour le tracteur rouge. Son heure viendra.

Tandis que le poussin picore, une forme lourde et haute se dessine derrière le porche demi ouvert. La bête s’ébroue sous la neige qu’elle pellette de ses larges bois, tourne le flanc au vent qui siffle, frissonne du haut de sa lourde bosse peulue. Le poussin s’arrête, bat des paupières : le lourd animal disparait puis revient comme un hoquet. Ses sabots cornus cognent sur le tambour de boue glacée du chemin, ses bois appuient sur les battants du portail. Voilà que la bête renâcle, ravale un brame enroué, puis file en galopant  vers la forêt sombre et froide qui enserre les champs qui entourent les murs qui ferment la cour. Un orignal ? C’est pas la Saskatchewan, ici ! Le poussin ne se pose même pas la question. Pour lui, ça pourrait aussi bien être un léviathan, un girafon, un dronte ou un anapodoton. S’il savait ce que c’était.

Mais il sait pas et il s’en fiche. Alors, il pioute, baisse la tête et le bec, et seul sous le ciel immense, retourne à son picorage.

***

L’agenda ironique de novembre demandait un anapodoton, une référence à l’Ecclesiaste et un bretzel liquide mandrikien (presqu’habilement éludé) ; l’occasion d’un nouvel écho du matin à la ferme.
Illustration : Armoiries de Bernard Galinier.  BnF/Gallica

31 commentaires


  1. Peut bien s’en ficher le poussin
    de l’aube et du ciel noir
    quand sa journée commence
    sur un vent de poème.

    « L’aube claircit à peine
    le ciel d’encre qui pèse
    sur la ferme posée dans la plaine
    hérissée de chaume et de neige,
    comme un lac de nuit
    au ras des collines. »

    C’est qu’il demeure encore
    qu’anapodoton ou non,
    Sasketchewan ou pas,
    y a de ces mots qui l’aiment
    et picorent avec lui.
    Même quand son ciel se teinte
    d’un certain rose mièvre.

    On est poussin ou on l’est pas.

  2. Merci Carnets Paresseux, de ta participation.
    (Entre nous, il a bien raison, le poussin, de s’en fiche de l’anapodoton).
    Je retiens, entre autres perles de la plus belle eau, « un temps pour piouter, un temps pour picorer, un temps pour se dandiner, un temps pour picorer encore, et un temps pour recommencer ». 🙂
    Ouïe ouïe ouïe, ça va être dur de choisir entre toutes ces participations.

    • mais bien sûr qu’il a le droit ! cela dit, je ne l’imagine pas si charmant, mais surtout têtu et opiniâtre, avec peu d’intérêt pour le reste du monde (= ce qui ne se mange pas)…mais si tu le vois charmant, il doit l’être !!

  3. Trop mignon le poussin qui vit sa vie de poussin ( le pioupiou, j’ai envie de dire) sans se poser de question. Elle est pas belle la vie de poussin ?! 😉 En tout cas, il a tout compris, lui: il est dans l’instant, ici maintenant. Il fait de chaque instant son éternité. Et nous devrions en faire autant. L’anapodoton dans tout ça ? Euh, on s’en fiche et puis voilà.

    En tout cas, voter pour l’un plutôt que pour l’autre m’est d’ores et déjà impossible. J’ai aimé ces textes. Celui ci est super craquant.

    Bravo 👏👏👏

    • « le pioupiou, j’ai envie de dire » ; hé bien figures-toi que le titre provisoire était « S’en fout, le pioupiou » !!
      🙂
      quant à l’anapodoton, j’ai toujours pas bien compris en quoi ça consiste… si ça se trouve, il y a une phrase dans le texte qui anapodotone, et je serais le dernier à la trouver !!

  4. Le matin à la ferme sous le regard d’un poussin « je-m’en-fichisme », ça pimente le réveil matinal (et tant pis si on est le soir) 🙂
    Toujours bon de te lire, Carnets.

    • le bretzel était allusivement planqué parmi les concombres (masqués, d’après la bd de Mandrika…). J’avoue que c’est une astuce avec une longue ficelle….
      j’imagine l’anopodoton comme une espèce de gros dinosaure à grosses pattes et long cou gracile, et une petite tête d’herbivore… mais je peux me tromper !

  5. Oh pov’ poussin, s’il savait… Il fait bon retrouver cette basse cour et toutes ces références… Je l’apprécie sucré ou salé, mais liquide je n’ai jamais goûté, je vais de ce pas (et masquée) me rapprocher du concombre… 😉

    • Qui sait ce que nous révélera ce Nikita-ci alors 🙂
      (réflexion très temporelle pardon,ben oui, suis resté ici-bas finalement).

      • Et dans cette basse-cour, quelqu’un sera-t-il sacrifié pour Thanksgiving ? ou se contentera-t-on d’une glace au concombre pour le dessert ? C’est pas bon hein!? 😉

    • Merci Mo ; je reconnais que l’argument du « on s’en fiche » est une bonne trouvaille pour écrémer les « contraintes » qui enquiquinent l’auteur 🙂 🙂

  6. Très craquant ce piou-piou, et même si le Bretzel a dû fondre dans la mare, on a vu un concombre masqué bien caché; l’anapopodon, lui est de toute façon un animal bien trop gros pour entrer dans une cour de ferme; bien fait qu’il n’y soit pas … merci pour le retour de la ferme !

  7. Bon jour Carnetsparesseux
    Diantre ! fichtre ! Programme matinal d’un poussin lambda haut en couleur (même en jaune) 🙂
    Max-Louis

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