L’odeur de la pluie au Mexique

1. Je pose la première carte à côté de moi, sur le banc. Cinq, c’est le parapluie. Un parapluie brillant sous la pluie diagonale, sa toile noire curieusement tendue par les baleines et ce manche qui se finit bizarrement, comme par une roulette… fantaisie du dessinateur, pauvre diable qui s’est cru du talent et qui gagnera sa vie à dessiner des jeux de patience et de loto ? Ou alors au Mexique ils ont des parapluies à roulette ? Qu’on appuie par terre pour ne pas se donner la peine de les tenir à bout de bras ? Qui servent de canne par un bout et de parapluie par l’autre ?

2. Après tout pourquoi pas ; mais ça ne me dit rien de l’odeur de la pluie, là bas. Froide et humide, dirait la plupart des gens. Sauf que froid et humide, ça n’est pas une odeur. Tiède, où salé, non plus, d’ailleurs. Une senteur de sous-bois, feuille qui dégoutte et mousse détrempée ? Oui, ça pourrait mieux y ressembler, mais ça ne me convainc pas complétement. Je me dis qu’on ne sait pas toujours ce qu’on sent ; alors, comment sentir ce qu’on ne sait pas ? C’est comme d’être enfermé dans une bouteille, si cette image a un sens. Faut imaginer, patiemment. De la patience, ça tombe bien, j’en ai trouvé un jeu au fond d’un tiroir.

3. Je retourne la carte suivante : sept, l’échelle.  Posée sur un sol rose, appuyée contre un mur bleu. Je la regarde et je compte instinctivement. Hum, elle a huit barreaux qui contredisent le chiffre de la carte. A moins que.. oui, c’est comme dans les problèmes de clôture, de piquet et de longueur de fil barbelé à l’école : il y a huit barreaux, soit, mais qui délimitent sept espaces. Il y a donc bien une logique entre le chiffre et son illustration. Enfin, peut-être.

4. L’odeur de l’échelle ? Je n’ai jamais songé à en renifler. J’imagine un vague parfum d’encaustique, puis je me dis que non, cirer une échelle doit être dangereux. Je pose la carte numéro sept à côté de la cinq, en laissant un espace entre les deux, au cas où je tirerai la six, ensuite. Je regarde le parapluie, puis l’échelle, puis de nouveau le parapluie.

5. Je reprends le paquet de carte et j’en tire une autre : quatre. Je la pose à côté de la cinq ; ça prend forme, si ensuite je tire la deux j’aurais (deux trois quatre) une tierce, et si c’est la six qui sort, quatre cinq six sept, ce sera un quatrain. Tiens, justement, c’est el catrin, le mirliflore tiré à quatre-épingles. Bon présage ?

6. C’est le genre de gars a ne jamais passer sous une échelle et qui ouvre son parapluie pour traverser la rue, peur que le soleil gâte son teint. Bref, un fier couillon du dimanche ! L’air d’un zigue au parfum ! Ah ah ! lui, facile, musc, gomina et violette, à la Valentino, son idole. Après tout, pourquoi pas ? Est-ce si grave d’être un rudolfidolâtre du dimanche ?

7. Je tire une dernière carte : l’heure est grave ! Série gagnante ? Non, c’est le 29, roulez tambours, c’est perdu ! La fortune sourira une autre fois ! Je ne cherche même pas à imaginer l’odeur d’un tambour, et ramasse les quatre cartes en me demandant si le mirliflore aurait osé jouer du tambour sur l’échelle en brandissant un parapluie. Et moi, je l’aurais fait ?

8. Comme je rebats le jeu avant d’entamer une nouvelle partie, j’entends tinter des piécettes dans la poche de ma veste. Sans trop y penser, j’en sors une, deux, les tiens un instant devant mon nez. Mais non, évidemment, l’argent n’a pas d’odeur.

***

Pour l’agenda ironique d’octobre, Victorhugotte demandait une histoire (un peu mélancolique mais pas du tout autobiographique) avec une odeur en huit étapes passant par quatre cartes d’un loto mexicain. Illustration : Emilio Lauro, Jardin Ezbekiyeh, le Caire, 1900 (BnF/Gallica) et Don Clemente, pasatiempos gallo. Musique : Graj skrzypku, graj ! paroles de Zdrojewski et Biderman, musique de Władysław Lidauer, chant Olga Mieleszczuk, piano Hadrian Tabęcki, violon Grzegorz Lalek, contrabasse Wojciech Pulcyn.

36 commentaires

  1. Parcours intéressant.
    Un jeu qui peut se renouveler a l’infini, porte ouverte à une miriade d’histoires surréalistes ou non…
    Comme d’habitude l’exercice est pour vous une promenade et pour nous un plaisir à chaque ligne !

    • Merci Marie Christine ; la promenade a été un peu compliqué, avec à un moment une version un peu mélodramatique, que (vue l’humeur des temps) j’ai ramené à une proposition plus légère de porte ouverte, comme vous dites ; oui, je pense qu’on peut jouer à l’infini avec ce jeu de passe-temps !

  2. J’aime beaucoup cette histoire, avec le « fier couillon du dimanche » qui ne doit jamais passer sous une échelle et toutes ces odeurs… d’automne ? Très belle musique, merci 🙂

    • Merci Agnès ; la musique s’est imposée dès le début, même si proposer un tango polonais pour évoquer le Mexique peut surprendre…
      et le fier couillon aussi s’est imposé, avec le sourire 🙂

  3. Bravo, Carnets pas si paresseux que cela, pour vous être ainsi « mouillé » jusqu’à sortir votre dernière carte sonnante et trébuchante.

    Il est vrai que vous êtes un peu aidé par ces illustrations toutes plus jolies les unes que les autres et que votre prestidigitation textuelle a même réussi à faire disparaître le mot « pétrichor » que je m’attendais à voir forcément surgir au détour d’une de vos lignes bizeautées ! 😉

  4. Ces cartes-ci disent plein qui vaille, à l’opposé de celle annotée par mademoiselle Le Normand du mois de juin.
    Vous nous racontez une bien jolie histoire de pluie, de patience et tutti quanti.
    Rigolo cette association avec une musique des pays de l’est, plus loin que l’ex RDA (c’est vrai aussi que sa composition est antérieure à l’ex et à la RDA tout court).

      • Puisque Alain n’est plus, je n’oserai plus commenter vos blogs si attrayants.
        Restera la lecture silencieuse et muette près de cet El Catrin jonché sur son échelle sans voir le parapluie pare-sa-bêtise aussi et le bruit du tambour qui soustrait le tonnerre.
        Tout cela a une forte odeur d’asphalte mouillé (ben oui, j’suis sur l’autoroute).

  5. Bravo !
    Pour ma part, j’ai tenté le coup…mais je ne suis pas arrivée à conclure…(bloquée par les huit étapes, c’était un peu trop pour moi…:-)

    Ce qui est rigolo, c’est que j’avais aussi placé, dans ma tentative inaboutie « L’argent n’a pas d’odeur » !

    • il n’y a rien de tel que les proverbes et les dictons pour raconter des histoires 🙂
      sinon, pour les étapes, j’avoue qu’après avoir pas mal tournicoté, je me suis décidé à écrire tout d’affilée comme ça venait et à rajouter les chiffres à la fin 🙂 🙂

  6. J’ai trouvé en lisant
    sur un presque novembre
    deux quatrains semés
    dans l’odeur de la pluie

    Froid et humide
    ça n’est pas une odeur
    tiède ou salé
    non plus d’ailleurs

    Cirer une échelle
    doit être dangereux
    et tu laisses un espace
    entre les deux

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