Le Corbeau et le Cheshire

Keski va raconter le renard ? Jusque là tout va comme ça doit : j’suis haut perché, les serres crochées dans la branche, la vive rémige au repos et le fromage calé dans le bec, prêt à écouter la danse des mots que la bête couleur d’incendie va lancer. Une fois encore, pour plaire à Monsieur Jean, on va jouer à goupile-ou-face à qui aurait le fromage et l’autre la leçon, sourde oreille de mon côté, habile babil de l’autre. Et à la fin, quoi qu’il déclare, je le laisserais gagner. Hum, il tarde à se lancer. Est-ce bien le bon goupil ? Vu d’ici, tout petit là-bas en bas au ras de la souche, me faudrait une longue-vue pour vérifier…. et puis je ne lui ai jamais vraiment prêté attention. Ce qui importe c’est ce qu’il dit. Enfin, pour ce que j’en vois, petite tête rouge, dos rouge, longue queue rouge, si ce n’est lui, c’est au moins quelqu’un des siens. Chut, il commence. Je tends l’oreille :

Tout flivoreux vaguaient les borogoves
Les verchons fourgus bourniflaient
.

Flivoreux ? Verchons ? bournifler ? Mais j’entrave rien à son baratin ! Bien sûr, le tremblement du vent qui gésit dans les branches, l’incessant froufrou des feuilles et même l’entêtant parfum de lait caillé, j’ai beau en avoir l’habitude tout cela me brouille l’oreille et les sens. Mais keski dégoise le chafouineux retors ? Est-ce que, poussé par les vents de la fable j’aurais crossé le channel ? Où alors Maître Jean s’était fait lewiscarroller ! Me voilà comme étranger en terre familière. Le rouquin d’en bas chuchote maintenant d’abominafreuses polimaties, de mergnifiques enchanquises auxquelles je capte que pouic. Enfin, juste assez pour saisir que quelque fatamalice m’a envoyé pile dans une insolitude artificelle, mirififique délibule peut-être, mais née de l’esprit amupliqué d’un écriberlu au créaginaire fatibulant. Aïe, on dirait bien que je suis atteint, moi aussi ! Que faire ? Si je reste, qu’est-ce qui va arriver next ? Des bouteilles qui me diront « bois-moi », des gâteaux qui lanceront  « mange-moi » ? Et ensuite ? Des lampes à huile qui hurleront « éteins-nous » ?

Au pied de l’arbre, le goupil a disparu ; a-t-il filé aux trousses d’un lapin blanc, à la chasse au Snarcq  ? Voilà que l’arbre à son tour s’évapore ! C’est éléphantastique ! N’empêche, ce genre de truc, ça n’arrive pas si on fait attention…  En tout cas bien tant pis pour la morale, plus de renard et plus d’arbre, je me r’envole et je passe mon chemin. Un coucou – si j’ose dire – aux cousins d’Angleterre et hop là, cap à l’est ! Sauf que, zut alors, dans cette fichue fable je ne vole pas ! Haut perché je suis, même sur un arbre fantôme, haut perché je resterais….  Mais ? Mes plumes deviennent grises, puis brumeuses, puis transparentes.. une aile, l’autre, et ça y est, invisible le piaf !  Dans l’air, perché au dessus de la plus haute branche, ne vague plus que mon bec, large et jaune, et qui sourit ! Un bec qui sourit et vague dans l’air sans son piaf ? Ça peut arriver, la preuve !

Et puis voilà que mon bec disparait à son tour… Ne reste, flottant dans l’air, seul entre ciel et sol, que le fromage – du Cheshire, évidemment. Délivré, libéré, mais penaud et paumé, je l’entend qui soliloque avec son drôle d’accent : « J’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici. »

Qu’eut-il mieux fait que de se plaindre ?

***

Pour l’agenda ironique de septembre, fallait se glisser dans la peau d’un animal éventuellement imaginaire (et inviter Lewis Carroll, deux fois). Pour les Plumes chez Emilie, y avait des mots de feu. Et, l’un poussant l’autre, je suis allé en chercher d’autres chez Onésime, l’écriberlu de GibulèneIllustration (qui n’a rien à voir, quoi que…) : Paris, Agence de presse Mondial Photo-Presse, 1922, BnF, Gallica.

46 commentaires

    • Merci ! quand je ne sais pas trop quoi faire, je me rabats sur cette fable, le renard et le corbeau sont toujours partants ! ce matin, le corbshire est toujours transparent, mais il reprend de la plume et du bec 🙂

      • Bonjour Carnets paresseux et bravo à cette équipe délicieuse. Souhaites-tu être l’organisateur prochain, faire tandem ou pas ? Belle journée à toi
        Véronique

  1. Jolie performance !
    J’aime la liberté de vos contes et votre amour pour les mots. Lewis a trouvé son maître !
    « l’esprit amupliqué d’un écriberlu au créaginaire fatibulant » produit des merveilles, on dirait. On en redemande 🙂

  2. Seriez-vous un farceur ?
    Vous postez un cliché « Tout va disparaître » alors que vous revenez.
    C’est malin !

  3. Rectificatif: « Nous allons disparaître ».
    Cette période existanciée m’emmêle les pinceaux. Heureusement, je suis -comme vos lectrices enchanquises- sous le charme salvateur de vos fables.
    😀

  4. Chester, c’est un fait, est un fromage, et une ville itou, l’un donnant son nom à l’autre, à moins que ce ne soit l’inverse, mais la ville se trouve dans le Cheshire (sans Thé, aurait dit le chapelier). Santé !

  5. Bon jour Carnetsparesseux,
    Diantre, cette phrase est tout à fait étonnante :  » insolitude artificelle, mirififique délibule peut-être, mais née de l’esprit amupliqué d’un écriberlu au créaginaire fatibulant. »
    Comme quoi l’ère du créaginaire est bien commencé grâce à toi 🙂
    Max-Louis

    • la phrase est construite avec des mots proposés par Gibulène pour un agenda ironique d’il y a deux ans. Je me suis dit qu’il était temps de les ressortir du dictionnaire 🙂

  6. trop top Carnets, t’es de loin le plus imaginatif d’entre nous ❤ si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un aurait dit Alice !

  7. J’ai lu très lentement, quelquefois en trébuchant sur certains vocables si farfelus que j’en suis restée aussi ébaubie que réjouie. Tu t’es bien amusé, j’en suis sûre mais puis-je te poser une question ? Prends-tu régulièrement ta température ? Par les temps qui courent, attention…un excès de fantaisie pourrait faire monter le mercure et te laisser perché très longtemps sur ton arbre. Vérifie la date de prévention du camembert. 😀

  8. J’arrive la dernière pour saluer le maître et dire combien je suis admirastouflée ! Non seulement c’est virtuose, mais c’est beau – vivant, quoi ! La vive rémige, c’est toi qui l’as !

  9. J’arrive après la bataille, et je ne vais pas fabuler longtemps, j’ai beaucoup aimé, tous les ingrédients y étaient, la fantaisie saupoudrant le tout ! Chapeau (avec lapin blanc dedans) ! Belle journée, Sabrina.

  10. En revanche, j’ai conservé le T d’origine!
    Parce que les T, c’est mieux!
    (Pardon c’est dimanche et tu sais à quel point j’aime le dimanche…Surtout le soir, avec la nuit qui tombe de plus en plus vite ! Bref, on en reparlera je pense 😁)

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