Le retour de la plage

Il n’est même pas du tout seul : au même instant, un vieux monsieur insomniaque à Perros-Guirec, deux amoureux aux Sables-d’Olonne, trois pêcheurs de crabes de Kinkerque-Crique, une poète élégiaque à Saint-Jean-de-Luz, un douanier au bout de sa tournée au bord des Calanques – et cent autres quidams ailleurs – font la même et déconcertante expérience que le mioche : entre la terre ferme et la mer jolie, il n’y a plus de plage ! Eux-mêmes ne sont bientôt plus seuls : dans les heures qui suivent, à mesure que les réveils sonnent et que monte le soleil, toutes les populations riveraines, autochtones et vacanciers confondus, font le même et cruel constat : à la place des plages, y a rien.

Le môme ? Après un moment à contempler ce rien qui s’étend entre terre et mer, il s’ébroue, rescalade la dune et regagne le pavillon où les parents entament le petit déjeuner. Juste à temps : la côte est bientôt bordée de barrières métalliques et de trois rangs de képis, de bobs et de caméras. Pas possible de seulement songer à remettre les pieds dehors.

Alors la journée se passe à suivre les actualités sur la petite télé du salon. Autant dire pas grand chose. Les camions télés dépêchés sur place, après trois ou quatre interviews de quidams embêtés ou d’élus hébétés, rendent l’antenne l’un après l’autre : quoi qu’on fasse, rien, ça ne rend rien à l’écran. Ne reste qu’à suivre la ronde sur les plateaux des experts qui passent bien et des témoins un peu people. Et si les plages ne reviennent pas, s’alarment les uns ? Et si le phénomène s’étend, demandent les autres ? Si la côte disparaît à son tour ? Si la mer s’efface ? On a beau discuter de tectonique des plaques, de dérive des continents, invoquer l’Atlantide, relire Nostradamus, rien n’explique ce rien.

Des réunions de crise qui se succèdent ne sortent que des rodomontades martiales : la flotte de guerre patrouille en mer, l’armée de terre vadrouille en arrière des côtes, les services de renseignement tendent l’oreille, bref le phénomène est circonscrit et ceux qui ont fait ça n’ont qu’à bien se tenir. – ou des promesses dilatoires – les estivants privés de plage sont priés d’aller jouer aux boules et visiter les musées, qui, promet le secrétaire d’état à la Culture, vont faire l’objet d’un grand plan de modernisation pour pouvoir accueillir tout le monde. D’autres imaginent envoyer les gens à la campagne, avant qu’un habile lobbying auprès du ministre de l’agriculture stoppe cette idée folle : entre les récoltes qui s’achèvent et les épandages d’engrais et d’insecticides, ça n’est pas vraiment le moment de rameuter trop de gens à travers champs. Les rares scientifiques que les journalistes débusquent se grattent la tête. Faut un certain culot pour reconnaître publiquement être spécialiste en rien. Quant à donner des crédits pour étudier précisément rien du tout, le ministère n’y est pas très porté. Bref, tous les acteurs autorisés nagent en pleine purée.

Le lendemain, les plages ne réapparaissent pas. Ni le jour d’après, ni, autant le dire tout de suite, de tout l’été.
Les vacanciers privés de sable sont restés quand même, et s’occupent comme ils peuvent, sans bouée canard, sans château de sable, sans baignade mais pas avant trois quarts d’heure après manger. Et pourquoi pas ? Ça n’est pas si difficile à imaginer. De temps à autre, depuis les promenades de bords de mer ou les plates-formes des phares, on vient à tour de rôle jeter un œil sur le vide qui s’étend entre terre et mer. Aussi vite qu’elles avaient commencé, les discussions se sont éteintes. L’opinion générale tient en deux mots, que résume un plagiste assez heureux de n’avoir, pour une fois, rien à faire en août : ce rien, c’est quelque chose. Pourquoi tenter d’expliquer l’inexplicable, alors que c’est déjà une jolie chance d’être là pour le voir.
Le môme, lui, ne dit rien, et vaque à ses affaires, affaires de môme, sérieuses et qui ne regardent que lui. S’il a son idée sur la question, s’il y songe seulement, allez savoir.

Et voilà la fin août. Tout un chacun fait ses bagages, remonte dans une voiture, un autobus, un train : adieu les vacances, en route pour la maison et à l’année prochaine ! Le lendemain, à son tour, toute cuivrée de soleil et détendue par un bel été de farniente, la plage fait de même et rentre de vacances dans l’indifférence générale.

***

Pour l’agenda ironique d’aout, chez  Max-Louis Iotop, fallait parler de plage. Le premier épisode était ici
illustration : Plage et jetée-promenade de Trouville, août 1906, agence Rol, Bnf/Gallica.

15 commentaires

  1. Les retrouvailles entre la plage et l’océan promettent d’être torrides alors !
    Carnets Paresseux, entremetteur géographique, qui l’eut cru 😀 !

  2. Pour des personnes comme moi un peu lassées du flot touristique d’été, le texte est savoureux 😉 mais plus sérieusement j’ai vu en l’espace de 15 ans deux plages proches de chez moi disparaître sous la montée de la mer.. J’espère qu’elles sont aussi parties en vacances mais j’en doute…

  3. Re Bon jour Carnetsparesseux,
    Une suite au superbe développement qui nous mène sur les reliefs de la société d’aujourd’hui et ce rien qui donne toute sa lumière … sur une fin inattendue … Bravo !!!
    Max-Louis

  4. Donc ce hiatus faisait partie structurante de la pièce ! la plage en vacances, évidemment. Epatant. Et nous autres hébétés qui nous grattions la tête. Joli portrait du cirque des spécialistes et des médias. Une belle allégorie de ce que nous vivons. Et je ne parle pas du style qui parle à tous. Bravo.

  5. Parallèlement à ce phénomène particulier (mais inéluctable, d’après des « experts » scientifiques sur plateaux), la télévision avait grandement profité de l’actualité maritime : le nombre de plages de publicité avait décuplé !

    (Jolie parabole bien orientée) ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^____________________^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

  6. Elle ne perd rien pour attendre, la plage de retour de vacances : au boulot derechef avec tous les retraités qui prennent leurs vacances en septembre… 😉

  7. une photo pour son émergence
    et un texte pour son érosion…
    autour d’une plage qui s’efface
    et réapparaît transformée…
    voilà qu’au *détour de tes phrases*
    je déterre un parfum de fable… (faut dire aussi que j’aime creuser)
    sur sabliers et paradigmes…
    Bonne semaine, cher dodo.

  8. La vacance de la plage fait plaisir à lire pour la rentrée! L’imaginer reposée et soustraite au nettoyage de fin d’été , quel bonheur !
    Bon week-end, carnets paresseux et merci pour cette fable
    Véronique

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