Cap’tain Camus !

Camus a-t-il lu Camus ?
La question, aussi absurde qu’elle puisse paraitre aux exégètes de l’existentialisme, appelle pourtant une réponse bien simple : Non !
En effet, l’Albert Camus qui nous intéresse ici n’est pas né près de Bône un an avant la Première Guerre Mondiale, mais un siècle plus tôt dans un petit port de l’Atlantique.
Lorsque son histoire commence, il est capitaine du Seul-après-Dieu, un joli brick qui cabote entre les tropiques. Cap’tain Camus mène son équipage avec une poigne de fer. Non qu’il soit particulièrement rude, mais c’est juste qu’il pense que chaque chose à une place : poulies, cordages, vergues, perroquet, tout, jusqu’au plus petit filin (on pourrait aimablement poursuivre la nomenclature pittoresque des pièces qui composent l’accastillage d’un navire jusqu’à plus soif et au delà, mais ça n’est pas le propos), tout, donc, sur le pont, dans la cale et la timonerie, tout doit être rangé, c’est sa devise.

Alors, un beau matin, voilà qu’il contemple le Seul-après-Dieu qui file bon plein sous le vent, misaine et trinquettes bordées pile comme il faut, et les petites silhouettes de l’équipage qui, le long du sabord ou dans les haubans, fait semblant de ne pas regarder vers l’île où ils ont planté leur capitaine, les pieds dans le sable. C’est qu’après une dernière corvée de rangement – celle de trop – , les vauriens ont débarqué l’Albert à terre !

Pas méchants, les mutins lui ont bâti vite-fait une petite cahute à la lisière de la mangrove et laissé un fourniment de barils, vêtements, outils en tout genre. Et un fût de rhum en sus. Ce qu’il fait, le cap’tain ? Il commence par agonir d’injures choisis son équipage en fuite. Et puis lorsque la pomme du grand mat a disparu derrière l’horizon, les pieds dans l’écume des vagues qui roulent sur la plage, l’oeil vague et l’écume à la bouche, il se dirige d’un pas lent vers sa cahute et commence à déballer et ranger ses petites affaires.

Comment il occupe les jours qui passent ensuite ? pêche, bricolage, rangement, cueillette, jardinage… un parfait petit Robinson ! Ordonné en tout, il note dans son carnet ce qu’il a fait et ce qu’il doit faire. Il pointe aussi les petits verres de rhum qu’il s’octroie chaque soir – car il a découvert plusieurs façons d’accoutumer la magie flamboyante du rhum aux fruits de l’île – au passage un excellent remède contre le scorbut et l’ennui. Le rituel est immuable : il revêt sa redingote la moins élimée, plonge son gobelet d’étain dans le tonnelet, puis s’assoit sur le sable, et écrit dans son carnet, sous la date du jour : Le premier rhum. A partir de là, son écriture commence à dérailler ; lui aussi : il se demande ce qu’il fait là, se remémore sa vie d’aventure et se souvient soudain qu’il s’est fait marin par amour d’une Bell’Iloise – ou plutôt par dépit amoureux. Alors, page après page, il détaille les attentions qu’il lui a témoigné, les petits bouquets de fleurs, les boites de chocolat, et, en retour, les vexations subies, les faux espoirs qu’elle a fait naître dans son cœur naïf, les sourires, les minauderies, les revirements, jusqu’au jour où excédé il s’est embarqué sur la mer jolie. Disons-le, rien ne dit que ce qu’il écrit soit vrai : était-elle aussi méchante, la jeune Bell’Îloise ?  Elle en pinçait peut-être pour lui, et il n’a pas su le deviner ; et même, si elle n’était pas particulièrement intéressée par ce freluquet à redingote, ou serait le mal ? Et puis c’était il y a si longtemps…  De là en en faire la responsable des tempêtes qu’il a essuyé, des nuits de veille sous les étoiles, du mal de mer et même de sa situation actuelle et navrante, il n’y a qu’un pas qu’il a bientôt franchi : décidément, elle lui aura gâché la vie !

Et puis un matin, voilà une voile à l’horizon ! Vite il allume un feu, répond aux signes que lui adresse le gabier de vigie, et bientôt le voilà à l’arrière d’un canot qui le conduit à bord de la goélette salvatrice. Adieu l’île, la cahute, le gobelet d’étain, le tonnelet vide et le petit carnet où il a étalé ses déboires et dont la page de garde porte un rageur :

La Peste.

 

 

* * *

La série des vies improbables des anonymes homonymes de célébrités continue : après Sand, Perec, Levi-Strauss, Balzac, Kant, Hugo, Proust, E.-L. James,  Céline, Dostoïevski, Tolstoï, Queneau, et Alexandre Dumas, voilà Albert Camus. Le prochain ? On verra bien. Comme parfois, des titres de l’autre Camus se sont glissés ici ou là.

Illustration : Nicolas-François Gromort, Spécimen des caractères d’affiches, vignettes et fleurons des fonderies et stéréotypie, 1837. Gallica/BnF.

ps : ne ratez pas la chute !

28 commentaires

  1. Bon jour Carnetsparesseux,
    Diantre, le mot  » brick » me fait penser à Loti ou Verne. Un texte qui demanderait de la longueur tant la lecture nous embarque à belle allure sur un tableau vivant d’un homme de caractère … et la chute est inattendue … j’adore 🙂
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis ; j’aurais bien aimé faire durer l’histoire, pleine d’images de livres d’image 🙂
      mais j’aime bien aussi le format court du billet qui oblige a aller vite (et mieux vaut, je crois, frustrer le lecteur plutôt que l’ennuyer à la longue)

  2. À vue de nez, son appendice était camus. Son combat contre la solitude lui permit de remettre à leur place ces injustes. La mer avait lavé les souvenirs de sa Nobelîloise : la mort heureuse serait automobile plus vite qu’imprévu.

  3. Pêle-mêle des deux Albert
    Il arrive bientôt à Belle Île où -soudain- il entend les paroles d’une chanson bien connue (un siècle plus tard): « Dis, quand reviendras-tu ? ».
    Mots qui ne s’adressent pas à la peste et au combien salvateurs de sa mélancolie!

    • je n’avais même pas pensé qu’il pouvait s’agir d’un journal de confinement… mais oui, écrit sur une ile aux confins, ça colle !
      merci pour la lecture 🙂

  4. J’aurais bien lu plus longtemps aussi, au moins jusqu’à l’apparition de Vendredi. Quand on pense que lui non plus n’a rien fait de sa boîte à outils…

    • Désolé, je suis paresseux 🙂 et puis je crois, comme dit à Iotop, qu’il vaut mieux frustrer le lecteur que l’ennuyer….
      mais oui, j’ai complétement zappé Vendredi 😦

  5. Salut,

    Super texte comme d’habitude.
    On sait maintenant comment la Peste fût lancée.
    Pour un appendice nasal, camus est synonyme de camard.
    Car nez, paresseux ou pas, il n’aime pas quand la peste il lance.

    @+

  6. délicieusement technique ce petit récit de haute mer ! et dire que mon voyage à bord du Belem risque bel et bien de tomber à l’eau à cause de cette peste de cov…. dont nous tairons le nom.

  7. Je sais que je me suis déjà exprimé à ce sujet, mais comme dans le Mythe de Sisyphe, je m’y remets: tout ceci est si fin, si drôle, si étonnant, si bien tourné, que cela serait bigrement joli, imprimé sur du papier, dans toutes les librairies de France (et ailleurs).

    • Merci Julien, ça me flatte beaucoup ! on y songe,on y songe…. je me demande juste (une fois oublié les aléas de la chasse à l’éditeur) si la répétition des jeux de mots finaux ne risque pas de lasser, et si le format 500/700 mots n’est pas un peu court pour un recueil.

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