Les framboises de l’aube

Ce matin, par dessus la haie du jardin, je discute avec monsieur Popples, mon voisin. Arrivé dans la nuit, j’espérais voir la première aube ; lui, il revient de je ne sais quelle course dans la campagne : je l’ai vu se faufiler à travers le verger noyé d’ombre et de brume, emmitouflé – monsieur Popples – d’un long manteau sombre, ganté et chapeauté comme un épouvantail en rupture de champs.

Il s’est arrêté net à ma vue, m’a salué poliment, a posé le seau de framboises qui brinquebalait à son bras et maintenant, par dessus un gros massif de pensées encore toutes chiffonnées par la nuit et qui n’attendent que le premier soleil pour s’épanouir, nous échangeons les nôtres, beaucoup plus banales et que le jour n’embellira pas, elles.
Je lui montre du bras le nichoir des mésanges de l’an dernier, il me raconte en peu de mots l’histoire de sa cabane à lapin et m’indique le coin de mur où coconnent les papillons. Bref, on cause d’un peu de tout, laissant de grands silences qui ne gênent ni l’un ni l’autre ; on se demande connaissance et comtoise, comme on dit par ici.
La discussion arrive sur les renards et les loups qui reviennent dit-on dans les collines, se coulant inaperçus entre les bois et les vallons. De là, sans doute sous l’influence de la grosse lune ronde qui vient de se coucher derrière les taillis, on en vient à causer lycanthropie. Monsieur Popples me raconte quelques histoires terribles sur les loups-garous qui terrorisaient le canton en courant les chemins creux sous la pleine lune argentée ; étonné de son sérieux, je tente de prendre ces contes à la blague, il m’assure qu’il n’y a pas de quoi rire, qu’il n’y a pas si longtemps certains hommes-bêtes faisaient trembler de pleins villages claquemurés dans l’église à chaque pleine lune !
J’essaie de détourner le sujet en  évoquant d’autres bêtes, comme le lapin garou. Le visage caché sous son vaste chapeau, monsieur Popples prend le parti de sourire :
« Oh, si on admet le loup, il n’y a pas de raison que d’autres bêtes échappent au garoutage :  des lapins, comme vous dites ou des poules poussant d’effrayants Kot-kots à travers les basses cours, et pas seulement…
– Pas seulement ?
– Imaginez qu’un garou se fasse les dents ou les griffes sur un arbre… voilà un pommier, un murier ou un chêne garou ! On pense jamais aux plantes ; évidemment, c’est moins spectaculaire, car même à la pleine lune l’arbre ne court pas la campagne, il restera bien cramponné par ses racines. Mais imaginez qu’un bûcheron imprudent s’en approche, imaginez qu’il s’écorche à une branche, et hop, le voilà garouté  à son tour.
Je tente de visualiser un bonhomme qui se couvre d’écorce à chaque pleine lune…  Monsieur Popples ajoute :
« On fait toute une histoire des victimes de la bête, mais c’est pas facile non plus pour le garouté ; imaginez le cauchemar quand la lune arrive, et puis la nuit de course, et puis l’aube, quand la métamorphose s’inverse, que la force, le pelage, les griffes et les dents disparaissent – c’est le regard qui change en dernier – et que ne reste plus que la crainte d’être découvert, traqué ! jamais en sécurité… paf ! une balle d’argent est très vite arrivée… pas une belle vie ! »
Je reste songeur un instant, fixant le seau de framboises de mon voisin, qui reprend :
« Oh, je vous donnerais des confitures, promis. Pas la belle vie, d’accord, mais il y a des compensations ; je connais un coin fameux où personne n’oserait aller. »
Comme je le remercie en bredouillant, voilà que les premiers rayons du soleil percent à l’horizontal entre les arbres, à hauteur d’homme. Le visage de mon voisin sort de l’hombre et je me fais cette réflexion absurde :
« Tiens, monsieur Popples a des yeux de framboises ».

***

Pour les Plumes d’Asphodèle sur le thème tous aux abris, fallait logorallier les mots sécurité, jardin, créativité, nichoir, coconner, kot, protéger, courir, claquemurer, cabane, pensée, bras et bon. J’en ai profité pour glisser l’agenda ironique de mars chez Jobougon ousk’il fallait parler de la folie de mars et placer la phrase « Monsieur Popples a des yeux de framboises et se demande connaissance et contoise ». J’ai coupé la phrase en deux et estimé que la folie du monde était assez visible ces jours-ci pour que ça ne soit pas la peine d’en parler plus.
Illustration : Framboisier Victoria, Hortalia, Bibliothèque de la Société nationale d’horticulture de France, fonds ancien.

51 commentaires

  1. Le Coronagarou, qui devrait bientôt atteindre le pic du Canigou, est hélas moins visible que les lycanthropes et les Popples un peu people…

    Ordonnance gouverne(et mentale) : la confiture de framboises devra être dorénavant remplacée par le confinement des Françoise. 😉

  2. Encore un régal plein d’humour, ce récit. Les framboises me faisaient envie mais finalement, non. Pas même en confitures, non, non 😉

  3. Whouahou ! Je suis toute lougarouttée par ce fabuleux conte à penser de l’idée debout.
    Tout de même, avoir un voisin comme Popples, je me demande si c’en est une bonne.
    Aussi, j’ai vérifié que d’ici la fin du mois, nous sommes à l’abris du risque, et que d’ici avril, la prochaine pleine lune étant le 8, la science aura trouvé un vaccin efficace.
    C’est une excellente idée, cet hombre au tableau.

  4. Inconsciemment mes doigts viennent d’effleurer les égratignures sur mon bras gauche que de nouvelles ronces y ont laissées hier quand j’ai nettoyé aux pieds de mes framboisiers 😉 alors j’ai vérifié la lune… Ouf… mais c’est que tu aurais fini par me foutre la trouille 😉 Joli conte

  5. Bonjour,
    De fil en aiguille on se pique à la curiosité de cette conversation dont : « on cause d’un peu de tout » mais qui va bifurquer mine de rien à la garou et tisser à l’humour à l’exemple tel que : « … même à la pleine lune l’arbre ne court pas la campagne … » le trouble s’installe quand l’on sait que :  » le visage caché sous son vaste chapeau » de l’inquiétant la contamination garoutique n’est pas loin … tout cela est framboisement bon 🙂
    Max-Louis

  6. Ton récit lu ce matin est comme une balade vers les histoires d’antan. Et la balade est fort jolie, les mots roulent comme le chant des galets dans la rivière.
    Ah, et bien entendu, mention spéciale pour  » les poules poussant d’effrayants Kot-kots » 🙂
    Bravo Carnets

  7. Ah ! j’aime mais wordpress ne m’autorise plus à cliquer comme d’ailleurs je ne peux plus visualiser les messages dans la fenêtre de droite, bizarre.
    Je rêverais d’avoir été garoutée par un framboisier. Superbe histoire !

    Prends soin de toi Carnets ;o)

  8. A l’aube, où murit la framboise, qu’il est doux de ne rien faire, si ce n’est lire ce fabuleux récit de Carnets Paresseux.
    Merci

  9. « on se demande connaissance et comtoise » ? Une conversation minutée ? J’en doute. Les histoires de loup garou ont eu l’air de te tétaniser un moment. Je suis déçue de ne pas avoir vu de poussins pioupioutant alors que les poules KOTKOTAIENT à qui mieux mieux ! 😀 Bonne soirée.
    PS : j’en mangerais un plein seau de framboises ! J’ai failli écrire UN SAUT 😀 tellement j’en avais envie !

  10. Goûteuse et bienveillante cette conversation de voisinage.
    Mais pas très patriote
    te rends tu comptes qu’un service gratuit (toute la convivialité l’est)
    prive l’état d’une TVA dont il a tant besoin
    pour …
    enfin pour …
    (je me souvenais d’un truc urgent par les temps qui courrent
    mais comme celui dont je te parlais
    j’ai oublié)
    fait peur tout de même
    ton Popples extra-hombre.
    ___
    (Me fait penser à un footeux
    qui pour son malheur
    et celui de son équipe
    à chaque coup
    franc
    boise.

  11. C’est magnifique. On commence sur une tranche de vie champêtre à la Bouvard et Pécuchet, et voilà que la conversation dérive sur le thème de la lycanthropie, comme elle le fait parfois. Et cette fin!

    Ce qui me frappe avec ces exercices imposés auxquels tu participes, c’est que jamais je ne me sens capable d’identifier les passages obligés. Je reçois ça comme des textes littéraires réalisés sans handicap, et ça n’en est que plus impressionnant.

    • Merci Julien ; les contraintes sont pour là pour m’enquiquiner, moi, pas pour gêner le lecteur.
      Elles donnent la couleur, la direction, le ton ou quelques détails (ici, la phrase de fin est une des contraintes : et c’est elle qui justifie tout ce qui précède)
      et puis j’ai utilisé un joker : une très courte nouvelle de Brautigan, lue il y a très longtemps, parle d’un framboisier et d’un loup garou… il n’y avait plus qu’à partir de là, et développer 🙂

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