l’Abime abymé

Aujourd’hui, je rendrais compte d’un livre qui s’intitule l’Abime abymé. Le nom de l’auteur ? il est imprimé sur la couverture, cela suffira à son appétit de gloire. Le premier chapitre s’ouvre sur la scène classique de l’auteur à sa table jonchée de papiers empilés ou épars sous le rond de lumière de la lampe ; l’homme écrit fiévreusement. Figure rebattue et doublement : l’écrivain est en retard. Le temps presse ; l’éditeur bientôt viendra tambouriner à la porte. Heureux auteur, me suis-je dit, qu’un éditeur vient relancer juste que chez lui. Mais ne nous moquons pas, il est aux abois !
Voilà que quelqu’un s’est introduit chez lui – comment, malgré la porte close ? Le narrateur ne le dit pas et c’est là une excellente trouvaille, ne jamais expliquer, dire et voilà tout. L’intruse -c’est une femme – commence par réciter un quatrain aussi mièvre qu’énigmatique :

Est-il plus tard
que tu ne penses ?
comme par hasard,
le temps repasse.

Puis elle propose à l’auteur de lui offrir dix jours, ceux-là même que la trop longue année julienne avait grignoté sur la marche du soleil et qui furent supprimés lors la mise en place du calendrier grégorien, faisant succéder au jeudi 4 octobre 1582 le vendredi 15 octobre. Jours entre parenthèses qui peuvent donc se glisser entre l’aujourd’hui du récit et le mot fin sans bousculer le temps présent, sans demander de rallonge de l’éditeur impatient. Ce qu’elle veut en échange ? Son âme ? Ses droits d’auteurs ? Une dédicace ? Là encore, l’auteur ne le dit pas ; au lecteur qui adore jouer aux devinettes de s’en débrouiller. Une seule obligation est formulée, clin d’œil à la peau de chagrin balzacienne : il faudra repasser à un autre le mistigri des jours inemployés. Car il n’est ni le premier, ni le dernier à se voir proposer ce temps perdu. D’autres avant lui en ont usé, et celle qui les lui offrent s’en est elle-même servi en son temps.

L’auteur ne tergiverse pas, son personnage accepte ; c’est encore l’occasion de les féliciter : combien auraient tiré à la ligne sur les hésitations morales du héros velléitaire ? Pirouette, voilà le sujet du livre révélé et l’occasion d’une nouvelle mise en abyme : ce qu’il advint de par le monde grâce à ces dix jours égarés, qui permettent aujourd’hui à l’auteur d’écrire précisément le livre qui raconte leur histoire.

La suite sera donc le récit des dix jours d’écriture et celui de la longue chaine des bienheureux qui eurent recours aux dix jours perdus. Citons, pêle-mêle, Henri IV qui cuit et recuit sa poule au pot, le lapin de Lewis Carroll rattrapant enfin son sempiternel retard, Christophe Colomb qui déborde ainsi le délai de trois jours et découvre le nouveau monde, et encore les quatre filles du docteur March usant, elles, de ce temps en rabiot pour mener à bien leur doubles et triples journées de femmes.
L’auteur convoque même un courant schismatique professé vers 1756 sur les bords du lac des Quatre-Cantons pour justifier l’apparition dans cette liste de Dieu, qui aurait profité des jours surnuméraires pour parfaire sa création…
Il y a aussi une palanquée d’écrivains, bien évidemment, de saint Jérôme peinant à parachever sa traduction du Tétralogue aux Immortels de l’Académie – boucleront-ils ainsi le dictionnaire ? – jusqu’à Balzac écrivant en loucedé les Quatre Mousquetaires pour dépanner Dumas et même Marcel Proust… astuce que l’auteur aurait pu s’épargner.

Le lecteur attentif se demandera comment saint Jérôme, né longtemps avant 1582, peut profiter des jours advenus après lui ? Et Dieu ? L’auteur, comme Julien Hirt, est certainement un fervent défenseur du droit à la suspension de l’incrédulité ; il évite de s’en expliquer. Il nous évite du même coup l’ennui de développements sur la trame du temps linéaire ou circulaire et la précession des équinoxes, procédés dont trop d’auteurs, de Musso à Eco, ont abusé pour noircir des pages. On peut donc l’en remercier.
En revanche, on regrettera qu’une fois son livre édité il ne m’ait pas fait bénéficier à mon tour des jours surnuméraires d’octobre 1582, car, toujours en retard sur tout, je n’ai pas encore dépassé le troisième chapitre que déjà je dois rendre ce compte-rendu.

 

* * *

Pour l’agenda ironique de février, Jacou voulait qu’on cause des jours égarés lors de la remise à zéro des compteurs entre calendrier julien et grégorien ;et puis fallait placer Henri IV, les quatre mousquetaires, les quatre filles du docteur March, et le lac des Quatre Cantons ; ne pas dépasser 29 phrases ; insérer un quatrain, et glisser ça et là des mots comportant le suffixe tétra. J’en ai profité pour inaugurer une rubrique de compte-rendu de lecture ; pas en avance sur mes lectures, j’ai pris modèle sur José Luis Borgès, qui estimait qu’un compte-rendu de lecture se suffisait à lui-même, et pouvait aussi bien éviter au lecteur de lire le livre qu’à son auteur de l’écrire (d’après ce que je m’en rappelle).

Illustration : Le professeur Charles Frederick Marvin avec le calendrier perpétuel de son invention, Keystone/Agence Rol, 1924. Gallica/bnF

 

12 commentaires

  1. Joli compte rendu d’un livre peut-être pas si imaginé (ou imaginaire) que ça…

    Après tout, on peut se mettre à la place d’un auteur ou d’une « autrice », avec une certaine hauteur de vue ou une hautrice de plafond et vogue la galère, l’éditeur a tort de toute façon, son statut est toujours à la même place (pas loin de la forteresse de Besançon), dans le Doubs abstiens-toi mais fonce, la folle du logis ne compte pas les jours, le calendrier est à détricoter – et vive les Tricoteuses de la Révolution (pas celle de celui qui emploie ce terme à l’envers dans un livre « présidentiel ») ! 🙂

  2. Barbara a son idée là-dessus :

    « … Dis, au moins le sais-tu?
    Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère
    Que tout le temps perdu
    Ne se rattrape plus… « 

  3. J’ai tout de suite pensé à Borgès, un de mes auteurs favoris, qui a effectivement usé du stratagème plus d’une fois. Mais de toute manière, les parallèles ne manquent pas entre lui et toi: tous deux, vous avez le don de bâtir l’intrigue d’histoires courtes sur des idées si riches que d’autres auteurs en pondraient des volumes entiers.

    • Merci Julien ; petite (!) différence entre Borgès et moi, je pense qu’il sait très bien où ses histoires courtes vont conduire le lecteur, alors que les miennes, dictées par la paresse, laisse le soin au lecteur de tracer son chemin
      🙂

      • Je dois dire que quand je pense « auteurs paresseux », je pense toujours à Borgès et à toi. Tous les deux à brandir votre paresse et à enfanter des textes si bien charpentés qu’on a beaucoup de mal à imaginer qu’ils aient pu être échafaudés par un esprit débonnaire.

        • Merci Julien ; c’est malin, du coup je vais aller voir à la librairie s’ils ont un rayon « auteur paresseux », ça pourrait être un créneau.
          Et promis, je vais moins brandir ma paresse (un truc de moins à faire) 🙂

  4. Bravo à toi !

    Les écrivains et les dates butoir…voilà un beau sujet !
    Ces dates qui, bizarrement, arrivent toujours trop tôt…

    Mais, sans la date fatidique, l’écrivain écrirait-il ?
    Rien n’est moins sûr…
    C’est toujours dans l’urgence que la plume « court, court, court » sur le papier…

    Alors dix jours de rab, oui, pourquoi pas, mais gardons la date butoir,
    qui, malgré son côté anxiogène, fait créer des merveilles !

    Et puis profitons de notre 29 février très prochain
    qui, lui, contrairement aux dix jours du calendrier susdit
    est un jour bien concret et bien réel…
    qu’on peut remplir à ras-bord !

  5. Je suppose que cette histoire (qui excelle à nous perdre dans l’abyme et nous en ressortir essoré) se passe à Landry, petit village, (où Malicorne assurent qu’il y a des filles à marier)
    et tout cela
    à fond de cale …
    (… Landry y est )

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