Noir d’encre

Personne ne m’attendait à la gare.
Qui se dérangerait avant l’aube pour accueillir un simple vérificateur-adjoint chargé d’une obscure inspection administrative ?
Laissant derrière moi les lueurs jaunes des lampes à arc de la gare, j’ai pris la longue rampe de la route qui descend entre deux champs sombres. Après cet exténuant voyage par le train de nuit, marcher sous les étoiles est un plaisir. D’après le dossier que j’ai étudié pendant le voyage, le bourg n’est pas loin. J’y serais avec l’aube.

Je marche. Une brume blanche lève au fond des prairies. Des collines se silhouettent derrière les rangs d’ombres d’arbres dressés sur les talus. Là haut, les étoiles s’éteignent une à une. Je dépasse la forme estompée d’un panneau d’entrée de ville. On dirait que la nuit s’épaissit, comme pour résister à l’assaut de l’aube. J’entre dans ce coton noir en allongeant le pas. Quelques minutes plus tard, mes pas sonnent plus secs, comme sur des pavés. Je dois être arrivé au faubourg. Mais je n’en distingue rien. J’imagine des maisonnettes dispersées, des ruelles, des jardins ouvriers clairsemés entre des ateliers, mais je ne les vois pas. Tout est noir.

Je continue vaille que vaille, accompagné par l’écho de mes pas sur le pavé. Même si l’obscurité me ralentit, je devrais avoir atteint le quartier des abattoirs ou la caserne des pompiers. Or, je ne vois rien. La ville est toute entière plongée dans un chaudron obscur, et moi je suis perdu au beau milieu. Le jour devrait pourtant être levé. Comment savoir ? Je n’aperçois même pas le cadran de ma montre. Dire que je n’ai ni briquet, ni allumette… Pas une lumière ne perce. Ni le quinquet d’un bistrot tôt ouvert, ni la lanterne de la pharmacie de garde. Pas même la sempiternelle bougie à la lucarne d’un poète insomniaque.

Prudent, je me plante au milieu de la chaussée, loin des obstacles tapis dans l’ombre. Mais est-ce qu’on me blague ? Non, les médisants du bureau n’ont tout de même pas le bras assez long. Une jacquerie locale ? Une grève ? Il ferait beau voir. Une fois la lumière faite là-dessus je leur mitonnerai un rapport dont ils se souviendront !

Je me remets en marche, essayant de deviner autour de moi la masse des gros immeubles qui doivent border la place du marché, l’hôtel des topinambaulx où une chambre m’attend, la mairie chapeautée d’un campanile où un jacquemart découpe les heures en tranche égale. Quel silence, aussi. Même si les habitants sont cloîtrés chez eux par ce brouillard de suie, je devrais avoir entendu la cloche du beffroi, le claquement des sabots et les cris des bêtes qui attendent dans les enclos de l’abattoir…
Il faut croire que le voile noir tendu entre la ville et moi étouffe tous les sons. Je n’ose parler, même entre mes dents, de peur de ne pas entendre ma propre voix.

Que s’est-il passé pendant que je tentais de dormir dans le train ? Quelle catastrophe inouïe a emporté cette bourgade insignifiante ? Pourtant, je sens – faute de la voir – la ville tout autour de moi, tendue de noir et silencieuse, mais présente. Pour chasser la panique qui monte, mon esprit s’accroche aux plus petites choses. Je me rappelle qu’hier – seulement hier ? -, apprenant ma mission, signe d’une possible promotion et à tout le moins l’occasion d’une escapade loin du bureau, j’avais esquissé un entrechat – bondit comme un dindon, a dit mon collègue jaloux – et renversé mon encrier sur le registre ou s’alignaient les villes de ma tournée.
Et puis me reviennent les mots du sous-chef de bureau : « d’un trait de plume, je peux rayer une sous-préfecture de la carte ! les gens sans imagination n’imaginent pas le pouvoir de l’encre et de l’administration ».

Et si c’était vrai ? Et si c’était ma faute, cette obscurité sans faille ? C’est idiot, et pourtant, épouvanté, je ne vois pas d’autre explication ! J’essaie de me raisonner ; non, je ne peux pas avoir fait disparaître un chef-lieu sous une tâche d’encre ! D’abord, une ville, c’est quoi ? Un nom sur une liste ou des rues, des gens, des commerces, des maisons ? Des rues ou des lettres ? C’est quoi une ville, une typographie ou une topographie ?
Un choc front contre métal interrompt ma litanie ; mes mains tendues trop tard découvrent l’obstacle, devinent un réverbère et, je ne sais pourquoi, je songe : l’essentiel est invisible pour les yeux.

 

***

Pour l’agenda ironique de janvier, Vérojardine voulait qu’on cause de villes italocalvinienne, qui « comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre » avec les mots entrechat, rampe, jaquemart, topinambaulx, dents, dindon ; et qu’on finisse par la célèbre phrase du Petit Prince.

Illustrations : Eugène Trutat, Demeure surplombant une ville éclairée la nuit, Allemagne, vers 1900. Gallica/bnF

 

51 commentaires

  1. Quelle angoisse! Mais tout de même il me semble que ça m’aurait mis la puce à l’oreille de savoir que j’allais dormir à l’hôtel des topinambaulx! (ha ce mot que je viens de découvrir chez Laurence, je m’en délecte 😉

  2. Quand le noir soulage… quelle atmosphère , heureusement que l’essentiel est invisible pour les yeux , et la brume nous reçoit dans la ouate et une plume magnifique…

    • Merci Vérojardine ; je viens de me rendre compte que cette histoire est une métaphore de l’auteur perdu dans la contrainte de l’agenda et qui butte contre la seule source de lumière disponible 🙂 🙂 🙂

  3. Mission accomplie… avec réverbère à l’appui (si l’on peut dire).

    Atmosphère brumeuse à souhait – comme l’esprit et l’encre qui transforme la géographie en palimpseste : l’effroi du beffroi a sonné l’heure du réveil brutal ! 🙂

  4. On ne dit pas un poète insomniaque mais un animal (a)social nocturne, fait de plumes et de ta/âches noires.
    Et puis, je lis, sans rapport avec cette nuit lugubre, que « le mot TOPINAMBAULX » n’est pas valide au scrabble… à bon entendeur ! 😀

  5. Les champs sombres et les étoiles
    La brume et les collines
    La forme estompée d’un panneau
    Et tout ce coton noir…
    Ne manquait plus qu’un bruit de pas
    Dans le chaudron obscur…
    Et voilà qu’il survint
    Suivi d’un long silence…
    La table était mise
    pour y faire goûter l’essentiel.

  6. C’est quand même un comble, que de traverser une ville plongée dans un noir d’encre pour aller se cogner le front sur un réverbère qui n’éclaire pas, ni sans qu’une lumière en jaillisse…!!!
    La formule qui vient à l’esprit du héros ne donne guère que plus d’opacité, non ?
    Car au fond, la question pourrait se formuler ainsi :
    Qu’est l’essentiel invisible pour les yeux ?
    Et j’en rajouterais une qui serait :
    L’essentiel est-il unique et du même ordre pour tout les êtres humains ?
    Mais là, ce serait dépasser largement le sujet de l’atelier et sortir de l’invention prosienne(1) pour entrer dans le débat philosophique…
    Après tout, les allant-de-soi tacites, si on les interroge, ne semblent plus si évidents ensuite.

    Quoiqu’il en soit, s’il est dans le négationnisme du jour le plus total, ce noir d’encre n’en est pas moins l’occasion de déployer les sens nécessaires ici, sens peu sollicités en d’autres circonstances.

    L’idée d’écriture est lumineuse, carnet, lors qu’elle fait naître, tel Pierre Soulages dans son travail d’artiste, un point de vue différent éclairant des éléments collatéraux. (Clin d’œil à Véronique pour le noir soulage).

    (1) J’ai hésité à écrire « prosaïque », et adjectivé prose de la sorte, prosaïque étant péjoratif dans l’une de ses définitions, mon commentaire risquait de prêter à confusion.

    • Je n’ai pas réfléchi à tout ça 🙂 mais oui, l’essentielle question de l’essentiel est complètement passée sous silence dans ce mini conte ; je suis épaté par ce que les lecteurs tirent d’un texte. Et c’est peut être bien ça, la part invisible et essentielle de l’écriture : ce que l’auteur n’imagine pas et qui éclot dans la tête des lecteurs 🙂
      merci Jo !

  7. C’est à la fois délicieusement amusant d’absurde et de merveilleux, et franchement terrifiant, sans jamais totalement balancer d’un côté plutôt que de l’autre.

    • Merci Julien, ça me touche beaucoup. Je l’ai pas vraiment cherché (je n’ai pas pesé les phrases dans ce sens là), mais si le texte reste sur la corde raide, entre absurde souriant et franche trouille, je suis ravi
      (heu, tu crois que j’aurai du choisir entre trouille et sourire, trancher la question à un moment ?)

      • Non, pas du tout, ça fonctionne parfaitement comme ça. J’ai trois enfants en bas âge et en les voyant grandir, cela m’a fait comprendre que le rire et la terreur sont deux sentiments beaucoup plus proches qu’on ne l’imaginer en général.

        • Merci Julien ; tu as raison, les deux sentiments sont très proches : deux façons de réagir à la surprise et à l’inattendu ; alors je vais continuer à mélanger les deux (comme si je le faisais vraiment exprès…)

    • Merci Marinade ; je trouve que plus l’histoire est absurde, plus il faut poser le décor et le rendre réaliste… pour la chute, elle était imposée par la phrase du Petit Prince (et par un siècle et demi de blagues à base de choc contre un réverbère 🙂

  8. Pourquoi ai-je pensé tout du long à Tchernobyl ? Obnubilée, sans doute, par le mot « vérificateur », qui a résonné (raisonné) en moi comme liquidateur . Très beau texte.

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