Les heures pas perdues

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11/05/2019 par carnetsparesseux

 

Un ami nous raconte l’histoire qui lui est arrivée. En voyage, sa voiture arrêtée par une panne mécanique dans une improbable bourgade, il demande l’heure du prochain train qui lui permettra de rejoindre la grande ville la plus voisine. On lui répond : « Ce soir.
– Ce soir, d’accord, mais à quelle heure précisément ?
– Pas d’heure. Ce soir, ou demain matin pour le train suivant ; voilà tout ».

A-t-il affaire à un original renfrogné ? Pas du tout. L’homme lui explique benoitement que, sur l’ensemble du territoire de la commune, les heures ont été supprimées par arrêté municipal : partant, plus d’horaire…  Oh, pas supprimées par idéologie ! Simplement, on a remarqué que les gens passaient trop de temps à regarder leur montre. Du temps perdu pour ainsi dire pour rien : quelle importance qu’un magasin ouvre à neuf heures précise si on fait ses courses en fin de matinée ?

Est-ce vraiment utile que l’autobus quitte la place de la Mairie à treize heures trente-deux précisément, si, en se dépêchant, on ne peut qu’espérer y arriver entre la demie et moins-le-quart ? Sans compter que courir pour attraper le bus (une vraie roulette avec les retards et les correspondances !) ou ne pas rater le film, c’est source d’accident, de stress, de fatigue, et finalement de dépenses pour la communauté. Sans compter le coût d’entretien des horloges.

Notre ami nous explique encore que son hôte lui a dit que la population a d’abord abandonné les secondes. On s’était rendu compte que tout le monde les avait en horreur : trop nombreuses, fuyantes, fatigantes à compter et qui servent à quoi ? Pour les minutes, ça n’a pas été si facile : l’Amicale des Oeufs-Coque a joué la montre. Et puis quelqu’un a fait remarquer qu’à l’oreille, lorsque l’eau froufroutait dans la casserole portée à feu vif, immanquablement l’œuf était pile cuit coque, mieux qu’au chronomètre.

Quand il s’est agi de liquider les heures, on a craint une levée de bouclier du monde du travail, patrons et ouvriers enfin ligués dans un réflexe de saine solidarité. Hé bien oui, tous d’accord, mais pour virer les heures : plus d’horaire, de pointeuse, juste du travail fait ou à faire. Et en cas d’urgence on module, en prenant le temps qu’il faut, bien sûr, histoire que quand c’est fini on n’y revienne plus.

« Mais maintenant, comment ils font pour être à l’heure » ? a demandé une amie d’un ton  pincé qui masque mal un léger vertige.

– Maintenant, ils se donnent rendez-vous dans la matinée ou dans la journée, ou le soir, s’ils aiment mieux ; plus de risque de retard : on se rencontre quant ça se trouve. Les bus partent quand il faut, et les boutiques s’arrangent pour être ouvertes quand viennent les clients, et ferment quand il n’y a personne : un coup à prendre, c’est tout. Car débarrassé de ses horloges, le temps passe de façon moins saccadée ; selon notre ami qui est resté quelques jours là-bas, il coule comme un sirop, frémit comme un duvet sur lequel passe le souffle d’un vent léger, ou court comme l’eau d’un ruisseau. Il suffit de trouver le bon tempo et on a le temps qu’on veut.

Ce que notre ami ne nous dit pas c’est que pendant son séjour là-bas, il a fait une bonne affaire. La municipalité lui a cédé pour rien toutes ces secondes, ces minutes et ces heures qui ne leur servaient plus à rien. Maintenant, revenu à la ville, il les revend à des gens importants, des hommes toujours pressés qui n’ont pas une minute à eux et qui ne s’accordent jamais une seconde de répit dans leur course à la fortune.

Alors, pendant que chacun de nous s’émerveille de cette simplicité retrouvée ou  récrimine contre ce n’importe quoi en regardant en douce son petit écran où clignotent les rappels des rendez-vous vraiment importants, je me demande s’il va oser (cela pourrait jeter un froid) passer parmi nous pour proposer, à la sauvette, si on a une seconde, de jeter un coup d’œil à ces heures de temps libre, comme neuves, jamais servies. Et je me demande aussi combien il vous offrirait, chers lecteurs pour les trois ou quatre minutes que vous venez de passer à lire cette histoire.

 

 

 

***

Pour les Plumes d’Asphodèle sur le thème Frissons, fallait logorallier les mots aimer, duvet, feu, film, froid, frôler, froufrouter, horreur, roulette, risque, reflexe, sirop, temps et vertige. J’ai pris mon temps, et lu l’idée initiale chez Guillaume Sire.

Illustration : La plus grande horloge du monde à Londres. Agence Mondial,1932.  BnF/Gallica

57 réflexions sur “Les heures pas perdues

  1. Frog dit :

    Haha, très joli ! G. Sire apprécierait certainement cette histoire, il préconise justement l’abandon de ce découpage du temps.

  2. Le lapin blanc en eut été tout désorienté !

    • Au contraire : plus jamais en retard, il aurait pu prendre le temps de chercher ses gants…; en revanche, la Reine aurait du trouver un autre motif pour ses « tranchez-lui la tête ! »… mais elle a de la ressource 😉

  3. Adrienne dit :

    ça me rappelle la réflexion du petit Prince à propos du marchand de pilules pour la soif 😉

  4. lecanardquifaitcoincoin dit :

    Difficile de dire si ce serait l’enfer ou le paradis sans une montre ! Parfois l’un parfois l’autre ! Adieu les habitudes !

  5. almanito dit :

    Oups, ça devait se passer chez moi où la notion du temps varie d’un individu à l’autre, par exemple « en début d’après-midi » se comprend entre 11h du matin et 16 ou 17h quelque soit la nature du rendez-vous 🙂 Très déstabilisant pour les non avertis. De même on te regarde avec une stupéfaction mêlée d’ ironie si tu te déclares « pressé ».

  6. Ah que j’aime cette histoire pleine de trouvailles et d’imagination. Que les hommes politiques s’en inspirent serait le bienvenu. C’est ce qui manque le plus aujourd’hui et partout : l’imagination. Bon, quand est-ce que tu deviens président de la république pour trouver de nouvelles inspirations vers d’autres aspirations, hein ? Quand ?

  7. À la bonne heure ! 🙂

  8. C’est subtil et si bien conté qu’on ne compte pas les minutes passées à lire !

  9. Je m’y voyais déjà! Sans cette chaîne….quelle détente! 🙂

  10. Domi Amouroux dit :

    On se croirait dans une nouvelle de Marcel Aymé. Bravo et merci.

    • Merci Domi ; ce que tu dis me touche, car Marcel Aymé est un de mes écrivains préféré, et je me demande souvent comment, à ma place, il raconterait ceci ou cela 🙂

      • Domi Amouroux dit :

        J’adore Marcel Aymé et en lisant ses Nouvelles complètes parues chez Gallimard il y a quelques années, je me suis régalée, spécialement dans ses histoires où le temps est escamoté de main de maître. En tout cas, bravo à vous pour vos écrits. Charmez-nous encore de votre talent.

  11. « Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. »

    Enivrez-vous, Baudelaire, Les petits poèmes en prose (extrait)

  12. Amicale des oeufs coque, froufrouter… j’adore !
    Quant au temps qui passe inaperçu et dont on ne se tracasse plus, suffit d’aller en Chine et de revenir avec cette sage habitude.
    Toujours un plaisir de prendre ces minutes pour te lire. La paresse n’a pas de limite. Ses heures ne sont jamais comptées.

  13. iotop dit :

    Bon jour,
    Un texte surréaliste ou/et d’anticipation …structuré au tempo d’un phrasé aux petits oignons … je goûte avec délice ce territoire de marge sociétale et d’une idée de revendre du temps non périssable à un autre monde (qui me rappelle ce fil « time out ») qui s’engloutirait à la peine perdue à une éternité humaine … chronophage … 🙂
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis ; je suis parti d’une idée lue chez Guillaume Sire cette semaine et j’ai essayé de la faire tenir dans un format court (du coup, j’ai pris des raccourcis et imaginé des situations que je n’ai finalement pas écrit -autant d’espace laissé à l’imagination du lecteur 🙂 )

  14. La Licorne dit :

    Ah, ah…extra !
    Plus de temps perdu…et tout le monde est content…
    Sauf Proust, le pauvre, qui ne peut plus partir à sa recherche…;-)

    Magnifiquement écrit…comme d’habitude (et même plus que d’habitude).
    Un régal.

  15. Caroline D dit :

    Pour moi qui aime attendre
    et avoir de ce temps
    dont on dit qu’il est perdu,
    cette histoire est aussi tendre
    qu’un souffle chaud du vent
    sur mes épaules nues…
    Et cette photo, mais cette photo.

  16. gibulène dit :

    Le principe de la montre Durr ou de la slow watch, là où la réalité rattrappe la fiction, dans un sens ou dans l’autre, peu importe là aussi !
    https://www.huffingtonpost.fr/2014/02/01/durr-montre-sans-cadran_n_4701087.html
    https://fr.slow-watches.com/fr/the-store/
    😉

    • Je ne connaissais pas ces montres… la Durr me parait.. dure ! un bip toutes les 5 minutes, bof 😦 mais l’idée de ses concepteurs (ou même le seul fait d’avoir réfléchi au décompte du temps) mérite une minute d’admiration !

  17. Leodamgan dit :

    Ô temps, suspends ton vol…

  18. Il y a un temps pour tout, les temps sont durs, on ne peut vivre de l’air du temps. Mais qu’il est bon de venir respirer l’air de ce blog où les minutes passent aussi vite que des secondes. Prendre du bon temps ici est loin d’être du temps perdu. Il n’y a pas une seconde à perdre, la vie est si courte.
    Merci à vous pour cette jubilation dont j’avais bien besoin ces temps-ci 🙂

  19. Ghislaine dit :

    Quel plaisir à te lire……….. Le temps je ne l’ai pas vu passé !

  20. juliette dit :

    c’est excellent 😊 j’ai pris un très bon temps en te lisant …
    ah ! l’abolition du temps qui nous presse comme autant de citrons …
    PS : ça fait des années que je vis sans montre et presque sans réveil , ce même en travaillant et je suis toujours à l’heure ( oui j’ai quand même une pendule chez moi ) et autre PS les animaux se débrouillent très bien sans compter le temps … je m’entends

  21. LydiaB dit :

    Encore un texte génial ! J’ai eu l’impression, au début, de lire du Devos !

  22. patchcath dit :

    C’est un peu le rythme d’une journée romaine, différente suivant les saisons. Curieux et original récit, un peu comme l’auteur, peut-être.
    J’ai une pensée pour mes ancêtres horlogers…
    En voici un autre qui chante d’arrêter le temps https://www.youtube.com/watch?v=iToH6GuN2S4
    😉

  23. Du coup « Les heures pas perdues » ont le goût durable des choses. 🙂
    Excellent texte Carnets !

  24. emilieberd dit :

    Bravo!!! Rien de plus à ajouter… 😉

  25. En tout cas, lire ce texte n’est pas du temps perdu, c’est drôle, original et philosophiquement séduisant !

  26. Nadège dit :

    “Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.” Proust…

  27. Plus de temps perdu, qui coure ou à gagner… fallait y penser!

  28. Vérojardine dit :

    Voilà un texte qui fait sortir direct de la pieuvre du machinal ! très beau texte , merci et vive l’abolition des secondes

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