Tout un hiver, seule, en Cocagne

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15/03/2019 par carnetsparesseux

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.
Qui ça ? Mais voyons, une fois la dernière page lue, toutes et tous, les héros de contes. La reine, le roi, leur descendance princesses et princes, le tailleur, sa femme la couturière, petits tailleurs et cousettes leurs enfants, tous et toutes croissaient et embellissaient en genre et en nombre, tout réjouis de vivre heureux entourés de beaucoup d’enfants. Tous, sauf la mégère. Elle vivait seule, car mégère est un mot qui n’a ni masculin ni descendance ; elle n’avait donc ni pégère, ni méfille ni figère.

Mégère pensait que cette multiplication de fratries débordantes entrainerait fatalement des catastrophes, une famine, ou pire. Mais il était visible que sa crainte de disette était utopique : car dans tous les jardins du royaume de Cocagne, les fleurs, les herbes et les légumes croissaient et poussaient à qui-mieux-mieux. Dans tous les champs, le blé et, sous la terre fertile, les bonnes racines, carottes et patates, faisaient de même. Les granges croulaient sous le foin et la paille ; les étables débordaient de vaches et de veaux. Enfin, dans les basses cours, les poules, les coqs, près des mares les canards, jars et oies et dans l’enclos cochons noirs et truies roses vivaient heureux, sans souci et avaient beaucoup de poussins, de canetons et de cochonnets. Il faut dire à la vérité que certaines bêtes disparaissaient régulièrement pour réapparaitre dans la cuisine du château, métamorphosés en jambon, poulet rôti ou au pot, en consommé ou en gratin. Quoi qu’il en soit, certes au prix de ce petit désagrément enduré par certains, le royaume ne courrait pas le moindre risque de famine.

Les jours et les nuits passaient donc en fêtes et célébrations, agapes et banquets. Au fil du temps, le « beaucoup d’enfants » du début devint vraiment beaucoup d’enfants. Les mitrons et les mitronnes du boulanger et de la boulangère s’alignèrent bientôt sur trois rangs derrière le pétrin. Plus loin, les boutiques de tissus débordaient de tailleurs, de couturières, de petits tailleurs et de cousettes. Du faîte des toits, roulaient de riants ramoneurs et ramoneuses suivis de guirlandes de ramoneuses et ramoneurs leurs enfants. Au château, enfin, les hautes tours étaient emplies de princes et de princesses au maillot, tandis que les remparts croulaient presque sous un amas confus de chevaliers, chevalières, chevalons et chevalettes. Quant aux cuisines, n’en parlons pas : il fallait au cuistot et à la cuisinière un certain talent pour y serrer une louche, tant les marmitonnes et les gâte-sauces s’entassaient entre four et garde-manger.

Jusqu’au jour où, par la force des choses, le royaume de Cocagne fut comble, débordant, outreplein. Ce jour-là, sous le poids de la foule qui remplissait la salle du trône, le grand baldaquin s’effondra sur la reine. Le conte censure ce que cria alors le roi. Le certain, c’est qu’il fut décidé que dès le lendemain tout un chacun, père, mère, fille et fiston, veaux, vaches, cochons, partirait en forêt (il y avait une grande forêt tout autour du royaume). Guidés par le bucheron et sa bucheronne, aidés de leurs bucheronnettes et de leurs ramassent-brindille, on défricherait les clairières, on dépasserait les bornes, on essarterait les futaies, on conquerrait de nouveaux territoires, bref, on agrandirait le royaume de Cocagne. Sans même y penser, on oublia de prévenir la mégère.

Au petit matin, tous partirent donc en forêt, suivis des canards, coqs, lapins, lapereaux, poussins et petits mitrons, dans une joyeuse bousculade. Ce que nul n’avait envisagé, c’est que les arbres et les buissons de la forêt auraient, eux aussi joliment poussés : entre les troncs râpeux et les fougères cinglantes, la marche se révéla vite très harassante, et la grande troupe bientôt dispersée en petits groupes égarés parmi les ronciers  (d’autant qu’on avait négligé de se munir de petits cailloux).
Deuxième surprise, les petits habitants de la forêt avaient eux aussi gentiment crus et embellis. Le feuillage était rempli de jolis oiselets, oiselles et oisillons chantants et voletants. Les branches craquaient sous le poids des gentils écureuils et écureuilles (sans parler de leur écureuillichons). La mousse était couverte de piquantes hérissonnes, accompagnées de leurs hérissons et de leurs petits hérissonnoux, tandis que le sol miné par les terriers creusés par la gent taupière s’effondrait  sous les pas. Et puis il y avait les autres : on croisa bientôt de larges hordes de loups et de louves suivis d’une houle grise de louveteaux à la faim aigüe. Ceux qui arrivèrent jusqu’aux montagnes qui bordaient l’horizon rencontrèrent enfin de nombreuses bandes de jeunes dragonneaux qui avaient indubitablement le même sale caractère que les dragonnes et les dragons leurs parents.

Sur ces entrefaites – mince de manque de chance – vint l’hiver, qui fut rude et froid cette année-là. Voyant tomber sur les alentours la neige épaisse depuis la fenêtre de la plus haute tour du château de Cocagne, la mégère ne s’illusionna pas longtemps sur les chances de voir revenir qui que ce soit. Elle en prit aisément son parti, rencognée bien au chaud, et vécut longtemps, heureuse et solitaire.

 

 

***

Pour les Plume d’Asphodèle sur le thème d’après la fin du conte, Émilie voulait qu’on emploie les mots suivants : merveilleux, consommer, mariage, souci, fleur, mégère, fratrie, utopie, harasse, histoire, fertile, illusion, célébrer, conte et censure. Et en faisant mes petites recherches, j’ai découvert que Christiane Taubira, avant moi, avait cherché en vain le masculin de mégère. Les autres textes sont là.

Illustration : Prosper-Alphonse Isaac, SourisBnF/Gallica

42 réflexions sur “Tout un hiver, seule, en Cocagne

  1. almanito dit :

    Un conte à l’envers, pour une fois c’est la mégère qui gagne et pourtant ça reste un très beau conte.
    Petite remarque: assassin bourreau et monstre n’ont pas de féminin …mais ange non plus me diras-tu 😉

  2. iotop dit :

    Bon jour,
    Énorme ! Œuvre ciselée aux petits oignons … un texte de l’imaginaire qui nous emporte dans les contrées lointaines de l’anti-conte … et à foison toutes les panoplies des espèces qui s’entrecroisent et vivent ensembles … et puis cela me fait penser à La Fontaine … 🙂
    Max-Louis

  3. La mégère s’était hissée en haut du mât de Cocagne.
    D’une manière assassine, la monstresse (un peu bourrée) s’écria : « Que le coq monte, la poule est au pot, tôt ! » 🙂

  4. Frog dit :

    😂 Que ce fourmillement est plaisant !

  5. Moralité : l’extinction des espèces, c’est pas la faute à nous, ni à la mégère, c’est la faute à l’hiver !

    • L’hiver n’y est pour rien ; je dirais plutôt que la faute est aux contes qui s’arrêtent sur une fausse fin. Si on pousse la curiosité une page plus loin, tout fiche le camp, dans tous les sens. Moralité : il ne faut jamais arrêter une histoire sans bien verrouiller la fin.

  6. Leodamgan dit :

    Le problème de surpopulation semble réglé pour les habitants et animaux du château, donc…
    Morts de faim ou exterminés par les loups, monstres et dragons?

    • pas si sûr, l’humain – même de conte de fée – à de la ressource et des capacités de pillages et de gaspillages assez merveilleuses 😦
      alors je ne sais pas qui sortira d’entre les brumes de l’hiver…. et je laisse la mégère profiter tranquillement de ce répit 🙂

  7. victorhugotte dit :

    Ca depasse les bornes! 🙂 tres marrant.

  8. patchcath dit :

    Il est beau ce fourmillement que tu décris 😉 et une mégère solitaire n’est plus mégère du tout.

  9. Lilousoleil dit :

    ouf quel texte qui se lit sans pause au milieu ! avec le sourire

  10. Adrienne dit :

    excellent! excellente aussi l’idée du retournement de situation 🙂

  11. Ghislaine dit :

    Quans c’est la vilaine qui gagne c’est Pô juste lol

  12. emilieberd dit :

    Je l’aime bien ta Mégère ! Loin de la multitude qui croît et y croit encore !
    Mais comme on dit dans une célèbre série (pour autant qu’on la regarde), l’hiver vient !
    Trop choupinous, les herissonnoux

    • Au début je ne savais pas trop quoi faire d’elle, et puis tout doucement elle s’est imposée….jusqu’à devenir l’héroïne, tranquille 😉
      les autres ? ils sont bien braves, mais « les braves gens n’aiment pas que / l’on suive une autre route qu’eux »… même si cette route mène à la forêt pleine de loups et d’hérissonnoux plein de piquants 🙂

  13. LydiaB dit :

    Quelle imagination débordante ! Et comme c’est toujours superbement écrit, c’est toujours un vrai régal de te lire !

  14. Les écureuillichons sont très folichons ! Un texte très savoureux, et la mégère finira sans doute par trouver son « pégère » un jour ou l’autre …

  15. Célestine dit :

    Un conte fourmillant et foisonnant écrit avec talent…
    Mais c’est normal, puisque c’est toi.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  16. chachashire dit :

    outreplein – voila tout est dit. J’aurais bien aimé lire ce que la censure nous a caché. Non parce qu’on est quand mème à la veille de ne plus vraiment pouvoir s’exprimer, et du coup lire , entendre, donc il serait tout de mème judicieux d’ne profiter tandis que le sol est encore un peu humide, pour pousser , grainer, pour que ça repousse après.

  17. Effectivement, ton récit foisonne de réflexions et situations très actuelles, et j’aime particulièrement cette façon d’interpeller le lecteur parce que le conte reste un bon moyen de raconter des histoires et tout autant de révéler des vérités et/ou mettre en avant des actions égoïstes et des actes parfois inconscients, parfois conscients que l’Homme continue à perpétrer en débit du bon sens.
    La chute, cynique à souhait, est parfaite ! 🙂

    • merci Laurence ; l’histoire s’est construite un peu au fil du chemin, à partir de l’idée idiote que tant qu’à être heureux et avoir beaucoup d’enfants, les personnages des contes pourraient être très très heureux et avoir vraiment beaucoup d’enfants 🙂
      la mégère (obligée par les mots imposés) et venue en contrepoint, et puis de zigzag en zigzag….
      mais je pense qu’il y a encore des pistes à y explorer (sans se perdre entre les arbres)

  18. Ce serait presque une ode au contrôle des naissances. Du coup la pléthore conduit au manque et à la solitude.

    • Une ode au contrôle des naissances, je ne sais pas ; en tout cas un avertissement contre la surcroissance absurde et l’expansion à tout crin !

      Ou plutôt, comme dit dans le commentaire cidsus, je ne sais pas trop ce que raconte ce conte ; il y a des pistes qui mériteraient un petit détour. L’idée qui me trotte dans la tête, c’est que les héros de contes, débarrassés de leur mission (dragon à zigouiller, trésor à découvrir, etc etc) risquent de sombrer dans un bonheur proliférant et finalement idiot ! Quant à la mégère, je la vois seule mais bien contente.. à voir donc, et peut-être à suivre

      • Oui j’aimerais bien en connaître la suite. la mégère, je ne la vois pas confite en solitude. C’est la magie des histoires, on a envie qu’elles continuent. Et vos idées nourrissent ma réflexion. Conte très philosophique, en tout cas, c’est ainsi que je le lis.

        • de mon côté, si j’y reviens, plutot qu’une suite au conte, je repartirai du début.. (il y a des trucs qui viennent s’intercaler) avant de voir s’il y a la place d’une suite.
          Mais si vous voyez que l’histoire continue, je serais ravi de lire votre version. Il ne faut surtout pas hésiter, le conte appartient à qui les raconte (et à qui les rêve)

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