Après, longtemps après la fin

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02/02/2019 par carnetsparesseux

Autant le dire de suite, dans l’ici dont je parle ici, il n’y a ni bête ni plante. Et encore moins trace ou souvenir des œuvres de l’homme : abonnement gratuit, bretelle, centrale thermique, nuisette, casseroles, gratte-ciel, frangipane, trépan, barrage à voûte, tradition opiniâtre, arnaque téléphonique ou bruyant tarabiscot – est-ce là son dernier exploit ? – de tout cela ne reste qu’une cendre fine mêlée à celle de la terre, simple boule morte tournoyant dans le vide.

Qu’y a-t-il alors ? Il y a, couche sur couche, le ciel immobile caparaçonné de nuages opaques qui pèsent sur la terre sèche où rien ne bouge, pas même la lourde poussière acre qui couvre le sol dur. Encore en-dessous, couche sur couche, il y a la pierre stérile, en un enchevêtrement invisible qui plonge aux racines éteintes du monde.

De temps en temps, les lourds nuages qui masquent le ciel se crevassent. En tombent des gouttelettes argentées qui strient de raies laiteuses les vapeurs fuligineuses avant de rebondir sur le sol vitrifié en soulevant la poussière brune. Indifférentes à tout, sauf à la gravité, les gouttes d’eau et de mercure ruissèlent entre les rocs brûlés, chicots noirs qui ponctuent la plaine rouge. Par endroit, elles s’insinuent entre les craquelures de la terre durcie et creusent leur chemin dans les veines du sol. Le plus souvent, elles se perdent dans le tréfonds des pierres concassées.

Parfois, la coulée s’infiltre plus avant au cœur des micas et des poussiers écrasés. Renforcée par les apports irréguliers d’autres fissures collectant les eaux acides, elle force sa voie jusqu’à une poche de gaz brulants qui, libérés, délivrés, fuitent en grésillant : rien ne résiste à leur passage, ni la boue vaporisée, ni les rochers émiettés, ni la poussière calcinée. Arrivé à la surface, le souffle projette le tout dans l’air brumeux : dispersées, les miettes, éparpillées, la poussière et les fragments, parmi les fumerolles qui montent du sol noyé sous la pluie qui tombe désormais sans relâche, tantôt fine bruine, tantôt lourde drache crépitante. Par endroit, des sources enfouies sourdent entre deux cailloux, formant des flaques huileuses où s’affolent des courants épais qui roulent comme en musardant entre les panaches gazeux qui signalent ici et là d’autres éruptions souterraines.

D’autres fois, une goutte atteint une poche d’humus enfouie au trente-sixième dessous de la croûte recuite. Là, dans l’obscurité rêche de l’envers du monde, elle effleure sans le savoir (comme le saurait-elle : on parle d’une goutte d’eau mêlée de poussière et d’acide !) une fève écrasée, quelques spores durcis d’une souche de champignons ou un brin desséché et patient de lichen. Patient ? Vraiment ? Comme s’il espérait quoi que ce soit. Il serait plus juste d’écrire qu’il ne meurt pas, qu’il ne vit pas. Très exactement il végète, neutre et impavide. Au contact des acides mêlés à l’hydrogène et à l’oxygène de l’eau et du mélange composite (déchets et nids bactériens en sommeil) que la goutte a ramassé en chemin, vont-ils se dissoudre, les spores ? Se racrapoter, la fève ? Pourrir, le lichen ? Ça arrive, le plus souvent.

Mais ici ou là, suivant le dessein oublié d’un arcane surprenant, un minuscule miracle s’accomplit, et pollen, lichen, spores ou bactéries sortis de leur sommeil se lancent obstinément à la conquête du monde.

 

***

Pour les Plume d’Asphodèle sur le thème du dessous, Émilie voulait qu’on emploie les mots suivants : abonnement, affoler, arcane, arnaquer, bretelle, envers, fève, musarder, nuisette, noir, tradition,trente-sixième, tréfonds et  tarabiscot. Et puis ici, Julien Hirt parlait des histoires sans personnage. Celle-ci est pour lui.

illustration : Ballin, roches schisto-calcaire du Dauphiné, 18e siècle. BnF/Gallica

47 réflexions sur “Après, longtemps après la fin

  1. Adrienne dit :

    ah bravo! ingénieux moyen de placer les mots et de faire une histoire tout à fait différente!

    • Merci Adrienne ; oui, je me suis débarrassé des mots qui m’embêtaient en les faisant disparaître dès le début, pour raconter une histoire de dessous le ciel et le sol 🙂

  2. Ghislaine dit :

    Racrapoter hein ?? attends je reviens je vais consulter mon pote qui sait tout…
    ah oui j’ai trouvé
    je serai moins bête ce soir !!!

    • Oui, Ghislaine, « racrapoter » : la première (et seule) fois où j’ai entendu ce mot, c’était dans la chanson « les vieux » de Jacques Brel. Faut croire que ça m’a marqué, même si je ne m’en sers pas souvent 🙂

  3. Ton texte m’évoque aussi « longtemps, longtemps avant le début », la théogonie d’Hésiode… la création du monde : « Au commencement était CHAOS, puis vint GÊ …  » Gê, Gaïa, la Terre-Mère qui conçut, avec Ouranos, les géants, les monstres marins, des Moires, le dieu Pan et bien d’autres divinités encore parmi lesquelles les Titans, dont le dernier, Cronos, sera le père de Zeus.

  4. « Géologie, mon amour » ; c’est ce à quoi j’ai pensé en te lisant.
    Très beau texte, puissamment vivant.

    • Merci Marguerite ;il faut que j’avoue que je n’y connais rien en géologie, j’ai juste empilé des strates de mots « qui font genre » ; j’ose à peine imaginer la tête d’un géologue lisant ça 🙂

  5. patchcath dit :

    Quel texte! au sujet original ! et ces images comme « se racrapoter la fève » 😉 Merci de ce lien

  6. emilieberd dit :

    Je reste sans mot…

  7. jobougon dit :

    Moi aussi, je reste sans mot !!! Mais quel brio !
    Superbe. 😀

  8. C’est juste magnifique…
    Oh là là !
    Magnifique.
    Faire du vivant vibrant troublant, avec du mort, mais du mort mouvant. Vraiment c’est terrifiant, magnifiquement terrifiant. Je suis scotchée. Tu m’as scotchée ! 😉

  9. Hamilcar B. dit :

    Superbe ! Mais… une histoire sans personnage ? vraiment ? qui est donc le je-narrateur dans la première phrase ? 😮

  10. Je n’aurais jamais imaginé qu’on pourrait parler de géologie à partir de cette liste de mots – quelle habileté ! Et ça donne en plus un très bon texte.

  11. Tout pareil que Camille… qui le dit si bien.
    Bravo Carnets !

  12. Leodamgan dit :

    Une histoire de fin du monde? Quand nous aurons pollué et détruit notre planète? C’est très minéral et très humide, tout ça, avec à peine un soupçon de micro-espoir végétal.

    • Une fin d’un monde, oui. Pas forcément du aux hommes – mais ils restent les premiers suspects. Et puis un possible redémarrage ; j’ai confiance dans le végétal, pour ça. Mais oui, il va falloir attendre un peu avant de se redemander (dans l’option la plus optimiste) « que faire en notre jardin » 🙂

  13. gibulène dit :

    Un récit à la HG Wells, et un décor qui pourrait intéresser JL Besson, t’as tout juste !

  14. Quand le dernier de son espèce, le dodo, raconte la fin du monde… bien raconté, d’ailleurs!

  15. LydiaB dit :

    C’est original et tu as su contourner l’obstacle pour mettre ton propre mot. Ce « tarabiscot » n’était pas facile à placer !

  16. Nadège dit :

    Et bien, quelle atmosphère, quelle intensité dans ce texte!

  17. celestine dit :

    Glaçant et prémonitoire…
    Un monde sans trépan ni abonnement téléphonique, d’accord.
    Mais quel dommage qu’il faille aussi renoncer aux nuisettes à fines bretelles, non ? 😉
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  18. Julien Hirt dit :

    C’est extraordinaire. Poignant, viscéral, très bien écrit. Qui a besoin de personnages?

  19. Aunryz dit :

    Très beau texte
    émouvant … (on se sent très proche de ce chaos)
    et
    confiant en la Vie … (que certains nomment Dieu)
    Merci beaucoup.

    je ne peux m’empêcher de penser
    en écho
    à la chanson de Pete Seeger

    (extrait)
    God bless the grass that breaks through cement
    It’s green and its tender and it’s easily bent
    But after a while it lifts up its head
    For the grass is living and the stone is dead
    And God bless the grass

    God Blesse The Grass

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