C’est dit, je pars !

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18/01/2019 par carnetsparesseux

L’idée m’est venue quand, à l’instant précis où je passais sa porte, j’ai vu la boulangère jeter un coup d’œil sur l’horloge derrière le comptoir. Pas pour voir si j’étais en retard ou en avance (ça n’arrive jamais), mais comme pour vérifier sa pendule. D’accord, j’ai ma petite routine : je pousse chaque matin la grille du jardin qui grince – la grille, pas le jardin – à l’heure où le clocher sonne l’heure pile, je prends mon pain à et-quart, puis je traverse le marché à la demie juste avant de passer à l’épicerie à moins-vingt. Et ainsi de suite. Oui, je suis aussi prévisible que là-haut, la course des étoiles et des planètes – en moins spectaculaire. Mais de là à ce que les commerçants du quartier se servent de moi pour régler leurs horloges !

Alors je me suis dit qu’il était grand temps de changer. Sur le trottoir devant la boulangerie, j’ai pris ma décision : la visite au fruits-primeurs attendra ! En quelques enjambées, j’ai traversé la Grand-Place avant de tourner à gauche et prendre derrière la mairie. Rien que cinq minutes de baguenaude, ça n’était pas l’aventure. Et puis en marchant vite, je pourrai quand même passer prendre mes légumes avant midi.

Marchant à travers les ruelles, entre les courettes et les jardinets exigus, je respire. L’inattendu transforme ce minuscule détour en bouffée de vacances ! Au bout de quoi, dix, vingt minutes ? je me reprends : assez folâtré, il est temps de revenir. Quoique ? Si je poussais jusqu’à la gare ? Passé le carrefour, j’en ai pour cinq minutes, et en attrapant le bus, je serai de retour bien avant la clôture du marché.

Une fois là-bas, je grimpe sur la grande passerelle en béton qui enjambe les voies ferrées. D’en haut, je regarde les quais, le ballast et les faisceaux de rails. Un convoi manœuvre lentement derrière le triage, à grand cris de frein et de fer cogné. Une vague curiosité teintée d’ennui me mord : ces wagons, ils sont en partance, eux. Et si je me glissais dedans ? Ni vu ni connu ! Pourquoi ne pas m’offrir une journée buissonnière ? Débarquer ce soir dans une ville étrangère, avec des rues nouvelles et remplies d’inconnus. Pouvoir hésiter, devoir demander mon chemin, trouver le gite et le couvert, manger hors de ma cuisine, déserter mon traversin, dormir dans un lit de hasard ! Chiche ! Je reviendrai demain et je ne dirai rien à personne. Le silence, c’est la meilleure excuse.

Ou mieux, ne pas revenir : embarquer à l’aube, gagner d’autres rives, traverser les océans, passer au-delà de l’horizon. Nostalgie des livres d’aventure de quand j’étais petit ? Et alors, depuis le temps que je rêve de voyage, il est temps de voir le monde. Personne ne le fera pour moi. Alors je me glisse le long du talus, entre les herbes rêches et le cailloutis de la voie ferrée et je songe : oui, mettre la voilure, quitte à pelleter le charbon en soute ou devenir gabier pour payer mon passage. Puis franchir les déserts à dos de lama, caboter sur l’eau turquoise d’un lagon dans une barque vermillonne, courir la toundra derrière un traineau carillonnant. Devenir explorateur de pays perdus, pirate des mers salées, trafiquant de pacotille et de colifichets. Goûter des fruits inconnus, boire l’eau des puits et les liqueurs de tubercule, ouvrir des routes aussitôt englouties par la forêt, franchir des cols sous la neige, des caps dans la tempête et des crêtes éternellement embrumées. Vivre de contrebande, chasser le papillon, m’habiller de plumes d’autruche. M’égarer en chemin, dormir dans les bois et sur le sable.

Et même – pourquoi pas ? – un beau jour, revenir. Débarquer du train un matin de marché avec des malles pleines, un grand chapeau en cuir et un anneau à l’oreille. Remonter les rues devant les voisins et les badauds qui me regarderaient passer comme des vaches – révérence gardée – regardent passer l’express !  Je les saluerai poliment, et, eux qui n’auraient su que vieillir ici verraient dans mes yeux l’éclat des soleils de pays qu’ils ignorent.

Oui, bonne idée, revenir. D’ailleurs, c’est drôle comme ma longue marche rêveuse – tiens, les lampadaires clignotent dans la lumière rase du jour qui tombe – m’a ramené jusque devant la grille de la maison. Je la pousse, elle grince. Une fois chez moi, tout éberlué d’être revenu à mon point de départ, je me rends compte que j’ai faim. L’aventure, ça creuse !

Je dépose mon sac de courses à moitié vide sur la table… non, je n’ai pas la moitié de ce qu’il faut pour me faire à manger. Tant pis, je rallume le feu sous le reste de soupe de Jumeleine d’hier soir.
Demain, j’irai au marché, sans faute. Mais après, c’est dit, je pars pour de bon.

***

Pour les Plumes d’Asphodèle reprises chez Émilie, fallait parler de traversée, avec les mots : désert, enjambée, franchir, horizon, océan, passage, passerelle, rue, traversin, vacances, vieillir, voilure et voyage (les autres textes sont là). Avec un clin d’œil à l’agenda ironique de janvier.

illustration : voyage du prince de Galles aux Indes, agence Rol, 1922. Gallica/BnF.

 

44 réflexions sur “C’est dit, je pars !

  1. Julien Hirt dit :

    Toute la rêverie autour du voyage est particulièrement savoureuse. Et j’aime la douceur de l’atterrissage qui conclut ce beau voyage – mention spéciale au clignotement des lampadaires. Superbe !

  2. noir622224124 dit :

    👏❤️

  3. iotop dit :

    Bon jour,
    Aventurier de la narration, bravo … c’est un petit bijou de texte qui nous mène d’une latitude à une autre longitude entre une terre et un territoire avec des couleurs du risque d’un passage d’une contrée à une audace de paysages et de rencontres …
    Je note : « …. un lit de hasard » comme dans le texte de Ferré (Avec le temps) 🙂
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis ; je ne pensais pas au « lit de hasard » de Ferré, que je connais plutôt mal mais j’ai plutôt pu être influencé par le « meurt de hasard »[en allongeant le pas] de Brel (la ville s’endormait).
      ou bien alors, ce hasard et ce lit se sont rencontrés là par hasard !

  4. Attention, il ne faut jamais partir sans se munir de sa petite Jumeleine…

  5. gibulène dit :

    la soupe à la jumeleine te confère une certaine stabilité 😀

  6. Quel texte émouvant avec ce personnage attachant à souhait qui veut changer son quotidien.

  7. Écrire, c’est partir aussi. Et même encore plus loin que les places où nos pieds pourraient nous porter. Merci pour ce joli voyage en imaginaire.💚

  8. patchcath dit :

    Trotter à tes côtés ce n’est pas un petit parcours, c’est plutôt un sacré voyage, on est poussiéreux et crotté de mots et d’expressions rigolotes des pieds à la tête… Ne pars pas, la traversée est belle ici, ça vaut tous les océans et déserts du monde… des jumeleins et jumeleines 😉

  9. emilieberd dit :

    Ah ben. il faut rester, rester pour nous raconter de belles histoires encore!!!
    C’est tout doux, tout tranquille!
    Toujours séduisante l’idée du voyage, mais l’action demande du courage!!!
    Bise

    • C’est dis, je reste ! ce qui demande aussi du courage, (outre celui de ne pas partir) celui de ne faire les courses, de servir d’horloge aux commerçants, de ne pas épater les voisins avec un grand chapeau.. et de préparer une soupe de Jumeleine !

  10. Remonter le cours du temps, l’aiguille à l’envers sur le cadran et voyager d’une manière rimbaldienne (sans blessure à la fin) : l’imagination fait la course en tête sous le chapeau de cuir… Bien effectuée, l’escapade ! 🙂

    • Merci Dominique ; s’escapader sans perdre pied ni vendre d’arme, voilà une façon de jouer au rimbaldien d’occasion qui me plairait bien (Arthur en fournisseur des compagnies de sécurité ? beuh 😦 !!) .

  11. walachniewicz dit :

    Génial le poisson du ciel t’a emporté dans son sillage ;o)

  12. Frog dit :

    Ca a un petit air de rien, mais ca vous étoile la vision, ca vous met le vent dans les voiles, ca vous emmirage les rêves, c’est tout bonnement épatant. Tu es le maître de la merveille qui, pour avoir le front modeste, n’en scintille pas moins.

  13. LydiaB dit :

    Ah, la Jumeleine de Proust ! 😆
    J’aime beaucoup ce texte qui part de quelque chose du quotidien pour en arriver à une belle rêverie autour du voyage.

  14. « Dans un voyage, le plus long est d’arriver à la porte », disait un ancien de mes amis qui l’avait un jour prise sans se retourner.

  15. C’est tout à fait le genre de déambulation qui me parle 🙂
    La narration est superbe, j’aurais aimé qu’elle se poursuive longtemps.
    Merci Carnets j’ai beaucoup apprécié le voyage.

    • Merci Laurence, ; j’avais envie d’une histoire beaucoup plus longue, et au bout du compte c’est arrivé en version « courte » ; (et puis j’ai du mal à proposer des textes de plus de 800 mots sur le blog ; la lecture à l’écran a ses limites)

      • Je suis d’accord. Sur écran, des textes trop longs usent le lecteur 🙂 Qui sait, peut-être celui-ci et d’autres finiront par connaître l’odeur du papier… Moi, je suis preneuse en tout cas !

  16. Caroline D dit :

    Va savoir
    mais j’ai eu le sourire
    presque aux oreilles
    du début de 2e paragraphe
    jusqu’à la fin.
    Foi d’aventure et de petites choses,
    crois-moi, j’exagère à peine.

  17. Asphodèle dit :

    Ha que tes textes délicieux me manquent, j’aurais voulu que ça dure encore… Tu es vraiment (indeed) un conteur hors pair ! Ce texte est une pépite ! Il me laisse des étoiles humides plein les yeux, merci mon Dodo♥

  18. celestine dit :

    Fabuleuse, cette rêvolution autour du quartier !
    J’ai adoré tes descriptions, et le retour at home !
    T’es un doux doué, dodo, indeed (comme dit miss aspho)
     •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  19. Leodamgan dit :

    Jamais velléitaire ne fut plus délicieusement décrit.

  20. Nadège dit :

    Quel texte haletant!

  21. juliette dit :

    changer ses habitudes , sa routine … et partir à l’aventure …un texte bien exaltant 😉

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