Sindbad et les six turbans

On rapporte qu’un jour, au cours d’un de ses voyages entre les iles de l’océan Indien et les comptoirs de la Chine, Sindbad le marin aperçut, sur les flots, une petite tache de couleur. Il écarquille les yeux, se frotte les paupières, ajuste sa longue-vue : c’est un turban flottant entre les vagues !
Sa curiosité piquée au vif, d’un franc mouvement de gouvernail, il dirige l’étrave de son vaisseau vers ce turban qui l’intrigue. Le vent favorise sa quête, et bientôt, Sindbad gagne du terrain. C’est alors qu’il aperçoit, à peu de distance du premier, un second turban, rouge vif ; il n’a pas la berlue : le premier est safran. A mesure que sa course le rapproche des deux turbans flottants que les vagues qui dansent lui cachent et lui découvrent alternativement, il distingue un troisième turban, orangé, puis un quatrième et un cinquième (plus difficiles à distinguer, car céladon et vert émeraude, ils se fondent dans l’élément liquide) apparaissent, et enfin, bleu turquoise, un dernier.

Plus intrigué que jamais, Sindbad fait cingler son navire vers les six coiffes flottantes ; les voilà enfin rattrapées. Mais les turbans ne sont pas seuls : sous chacun d’eux, le marin distingue une tête. Des naufragés ! N’écoutant que son bon cœur, le marin veut aider les malheureux à gagner son bord ; mais voilà-t-il pas qu’ils plongent sous la vague quand il s’approche, tournent la tête pour ne pas voir sa main tendue, évitent la bouée qu’il lance, lâchent le cordage qu’il tend ! On dirait bien qu’ils ne mettent pas la moindre bonne volonté à être sauvés, ces curieux naufragés !

Enfin, à force d’effort, Sindbad les a, un par un, ramenés sur le pont. L’un après l’autre, il les réconforte, leur offre des vêtements secs, rince, essore et sèche leurs turbans. Puis il sert le thé et des amandes grillées, et escomptant quelque histoire digne d’être rapportée, il leur demande qui ils sont et d’où ils viennent. Le premier, celui au turban safran, se contente de boire une gorgée de thé et de saluer en hochant du turban. Le second, l’homme au turban rouge vif, la bouche pleine, le remercie pour les amandes grillées. Vient le tour du porteur turban orangé, qui lui dit leurs noms.
Le céladon explique simplement qu’ils sont six marchands du golfe persique, et le vert émeraude, plus bavard, raconte qu’une terrible malédiction lancée par un horrible mage leur a fait perdre le sens de l’odorat : ils ne sentent plus rien, ni le bois de santal, ni les roses d’Ispahan, ni le parfum des épices et des aromates, ni le fumet du thé à la menthe qui vient de leur être servi (merci !), et pas même l’arôme enivrant du vin : une catastrophe pour des marchands dont la vie dépend de leur capacité à estimer la fraicheur du safran et la puissance des clous de girofle !

Après un long silence, le dernier, qui n’a encore rien dit, tout occupé à enrouler sur sa tête son turban bleu turquoise, précise qu’un remède existerait : il serait possible de guérir, et simplement en respirant longuement les senteurs salées de la mer, mère de toutes vies. Et que voilà pourquoi ils nageaient à travers les flots tout à l’heure et pourquoi aussi ils parurent, égoïstes, refuser l’aide que leur offrait Sindbad.

Quoi dit, devant le marin éberlué, ils se lèvent, époussètent leurs vêtements des miettes d’amandes, hochent du turban tous ensemble en guise de salut et, l’un après l’autre, plongent par dessus bord.

Songeur, Sindbad les suit du regard qui s’éloignent à travers les vagues d’une brasse puissante vers l’horizon liquide. Puis il range et rince les tasses à thé. Enfin, il s’approche du rideau qui barre la cabine du navire et, répondant à une interrogation muette qu’il est seul à saisir, dit : « Rien d’important, tu peux dormir, Shéhérazade, ma princesse : six perses nagent en quête d’odeur, depuis le ras de l’eau ».

***

une pièce de théâtre qui fêtera bientôt son centenaire et son auteur se sont cachés dans ce conte. Saurez-vous les retrouver ?

illustration : Les Makamat de Hariri, d’Abou Mohammad al-Qāsim, illustrés par Ali al-Hariri al-Basri, 1236-1237, Gallica/BnF.

42 commentaires

  1. Les piercings des Perses – ô nage, ô désespoir ! – avaient reçu l’aval apparent de Pierre.

    Le chef de la police empêcha aussitôt l’Aquarius d’œuvrer de façon humanitaire : un canon pète un coup en direction des six migrants grimés et l’odeur de la poudre d’escampette un filet mignon parfumé pour des narines non polluées par de la coke en stock. 🙂

    • Merci Mo ; la chute est inattendue pour le lecteur, mais elle conditionne toutes les péripéties qui précèdent…. faut l’amener, ce jeu de mot très approximatif , sans perdre le lecteur en route 🙂

  2. C’était la mille deuxième nuit
    à Paris ou Bagdad, le monde tournait encore
    en attendant, pas loin
    tout près d’un intrigué
    une ponctuation joueuse
    se glissa impunément
    alors qu’un jamais l’attendait
    un peu plus loin sur la route…
    du moins, c’est ce que crut la dame
    mais on sait pas avec les nuits
    elles font bien comme elles veulent
    … en attendant
    qu’on charge les narines
    que les marins retrouvent leur flair
    et leur métier avec.

  3. Bon jour,
    Tout est dans le tracé de l’histoire qui nous mène par le bout du nez avec cette envie de de comprendre, de savoir …. j’adore 🙂
    Je pense à un auteur : Feydeau … mais bon, rien à voir sans doute …
    Max-Louis

    • pour justifier une chute aussi approximative, le moins est de soigner les paragraphes qui y mènent 🙂

      Feydeau, comme la vague et la mer ? bien essayé, mais non… merci, Max-Louis

  4. eh bien si j’ai bien lu les mots-clés sous le titre, j’ai la réponse 🙂
    Qu’est ce que j’aime lire tes contes ! Et le temps s’y prête… il fait froid mais le poêle à bois ronronne. C’est la saison des contes, celle où l’on s’assied près du feu et où on prend le temps… manque que la voix 🙂

  5. Chapeau bas, presque à l’eau … quand à la pièce tudju’ « l’odorat me manque » juste là – et ça m’énerve gentiment ( 🙂 ).

    Reprendrais bien un peu de ce thé … un Claudel se cacherait-il? Grand marchand de mots sur les eaux (« Le partage de Midi »).

    • Et non, ce n’est pas Claudel qui se cache entre les vaguelettes. Je parie que tu seras encore plus gentiment énervé quand tu verras à travers ce jeu de mots très approximatif : « six perses nagent en quête d’odeur (c’est le titre) depuis le ras de l’eau » (là, l’auteur, Luigi)
      😉

  6. Hahaha mais c’est excellent ! 🤣🤣🤣 Vraiment oui quel talent ! You made my day comme on dit par ici ! Well done !

    • Merci Frog ; dans ce genre de jeu, c’est vraiment drôle de chercher et de glisser dans le texte les indices qui justifieront la chute !
      Et si en plus, ça plait aux lecteurs, it makes my week !
      🙂

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