Sur la banquise

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02/11/2018 par carnetsparesseux

Pièce en un acte. Le décor représente la banquise. Au centre, un pingouin agite la tête en silence, comme pour décoller quelque chose de son bec. Deux autres pingouins apparaissent en se dandinant côté cour et jardin.

Pingouin côté cour :
– Vzavér’marqué ?
Pingouin côté jardin :
– Oui, çt’abomiffreux.
– Oh, tout balument abominaffreux ! les mots sont toucollés par quelque fatamalice.

Un temps. Les trois pingouins se dandinent. Premier pingouin, même jeu de tête. Les deux autres le regardent, agitent leur bec à l’unisson, puis le pingouin coté cour dit :
– Il n’y a pas de fatamalice, c’est rien que le froid ; bien simple, fait si froid que les mots nous gèlent dans le bec.
– Comment ça ? Il fait toujours froid ici, et c’était encore jamarrivé.
– Bien simple, c’est le réchauffement climatique.
– Le réchauffatique, ici ?
– Oui, c’est tartuffolique : à force qu’il fait de plus en plus chaud là-haut, comme de juste, faut bien qu’ils envoient le froid en trop quelque part. Et ils s’en débarrassent ici, en espérant que dans notre insolitude ça ne se remarquera pas trop ! Ils nous traitent par dessus les pôles !

Un silence. Dandinement des trois pingouins. Il commence à neiger. Le pingouin côté jardin dit :
– En fait c’est pas dans le bec le souci. C’est amipluqué : les mots gèlent sitôt dans l’air brumageux, et si vite qu’ils se collent à leurs voisins. Au jour d’aujour’nuit, c’est déjà arrivé au calendrier avec les mois d’octovembre !
– A ce point ? Déjà qu’on n’avait que deux saisons !

Même jeu (dandinement), puis les pingouins cour et jardin disent au premier :
– Oh, tu as entendu ? Si c’est pas dans le bec, c’est pas la peine de te tortillonner la tête comme un gymnasticot !

Le premier arrête de secouer la tête, souffle un instant et dit :
– En tout cas, c’est mirififique, d’une poésitivité éléphantastique, boréalimentairement mergnifique !
– Non, c’est juste terrible. Parce que le mot fait la chose : on verra bientôt passer des jumeleines sous la banquise.
– Sous l’enchanquise, voulez-vous dire ?
– Heu, peut-être. Bref, toute une faune artificelle, une polimalie créaginaire née de notre pingouination viendra piétiner notre délibule.
– Notre délibule ? notre délicat vestibule ? ou notre délire en conciliabule ? Ah, c’est trop chochile !
– Oui, si ça continue, on va vite arriver à n’y rien comprendre !
– Il faut agir, suivre un écriame précigoureux !

Un temps. La neige tombe dru.
– C’est bien simple, si on souffle sur les gelémots ils vont dégeler !
– Non, ça ne suffira pas. C’est pas des harengs ! Et puis s’ils regèlent après, on ne pourra plus rien faire avec. Non, il faut faire comme on sait faire : les couver en charonnant, lancer des ateliers de couettivité le temps qu’ils éclosent, d’ici au printemps.
– Mince alors, qu’est-ce qu’on va entendre au printemps ! Tous ces mogelés qui vont dégeler et tintinabulationner ensemble avec vacarmébagage !

Silence. le vent se lève en brusque bourrasque.
– Oh, voilà que voilà le blizzard !
– Vous avez dit blizzard, mon cher cousingouin ?
– Moi j’ai dit ça?…. si vouldites, gelé dit.
– Aïe, le vent va emporter les glaceverbes à travers la bancrise !!

Face au vent, le premier pingouin articule très lentement, quasi à se démantibuler le bec .
– Alors, maintenant, il vaut mieux se taire, pour éviter la proliféraction des mozarres ; heu, des mots bizarres.
Le pingouin jardin, même jeu.
– oui, se taire le temps de récupérer des monettes, heu, des mots bien nets.
Le pingouin cour, même jeu.
– et puis ne pas les laisser tomber, pour éviter qu’ils se glacecassent en milmorceaux. Z’imaginez, mince de boulot pour les grammairiens, tous ces mocassés à recollationner.
– Donc on attend.
– On couve.
– Et on se tait.

Les trois pingouins se dandinent en silence. Le vent et la neige tombent. Le rideau aussi.

 

 

fin.

***

Pour l’agenda ironique d’octovembre, fallait discuter avec 26 motcollés. Enfin, c’est ce que j’ai compris. Et puis j’en ai peut-être mélangés quelques z’uns, et d’autres. On me dira sans doute que j’ai repiqué l’idée des mots gelés aux 55e et 56e chapitres du Quart Livre de Rabelais ; rien n’est moins sûr, mais pourquoi pas.

Illustration : « Empire des pingouins [i.e. manchots] dans l’Antarctique ». Agence Rol, 1922. Gallica.Bnf.fr

32 réflexions sur “Sur la banquise

  1. trois esquimaux autour d’un brasero…

  2. 'vy dit :

    Excellent ! J’ai éclaté de rire en plein récit, de quoi briser la glace…?

  3. almanito dit :

    On pourrait leur envoyer la clim réversible. Allez quoi, au point où on en est…

  4. gibulène dit :

    mdrrrrrrrrrrrr on peut pas liker deux fois (deuliker ?) c’est dommagrettable pfffffffffff ! chabas !!! enfin chapeau bas, je prends gout à la comprédelaire (compression de vocabulaire !!! t’es fortiche

  5. litterama dit :

    Génial ! Ils ne sont pas du tout paresseux ces carnets !

  6. victorhugotte dit :

    Superchouette et talendrole!

  7. Caroline D dit :

    J’ai lu à voix haute, c’est toujours bon de se mettre tes mots en bouche. Sauf qu’avec ceux-là, j’ai fait attention à mes lèvres. Se les coller dessus en simple, c’est déjà pas drôle, alors j’me suis dit qu’en double, ça ne pouvait qu’être absolurrible. Et déchiloureux.
    P.-S. C’est vrai que petite, j’ai été traumaversée après m’être accointée avec un barreau de métal. Ça fait que maintenant, dès qu’il fait froid, j’me méfie. Mots et métal, zéro différence dans ma tête. Cela dit, il se pourrait que j’aie quelques neurapses un peu gelé.e.s. Ce qui serait susceptible de protrainer, ou envoquer, l’embruagement de mes réflexions. Entéka, paresseux, tu vois sûrement c’que j’veux dire. Sinon, je résume : j’ai avalé tes mots tout rond en évitant la peau des lèvres.
    P.P-S. On est samedi, ici. Nuageux, gris, novembre, asphalte mouillé depuis des jours. Faut bien se marruser un peu.

    • Merci Caroline ; le métal qui colle quand il fait froid, je n’ai jamais essayé ; faut dire que sur le vieux continent, l’hiver est tout mou, bien content de lui quand il neige deux jours de suite 🙂
      mais sinon on a le même nuagris asphalmouillé de novembre 🙂

  8. Domi Amouroux dit :

    Succulent délire pingouinesque !

  9. Leodamgan dit :

    Ils sont savoureux, tes mots collés, j’avais du mal à m’en détacher, j’ai relu certains passages.
    Bonne soirée,
    Mo

  10. Faudrait voir à faire traduire cet acte pour le type qui s’appelle Trump, là-bas, outre-Atlantique.
    Maurice-Edgar Coindreau (je n’ai pas écrit Cointreau), s’il était encore là ?

    Bel échange, en tout cas, qui nous dégèle les badigoinces…

  11. Decoux dit :

    Rabelais revisité par Queneau. Horriveilleux voyaginaire !

  12. A la lecture des commentaires, apres celle de ton texte je te rassure, je me dis que je fais piètre lectrice et meilleure spectaclrice, parce que tes troipingoins, juré, je les ai vus, je les ai entendus, je les ai sentus. Tes didascalies ont joué leur drôle !

    • Merci sissistronnelle ; je me suis bien amusé avec les didascalies : il y a là dedans une forme très neutre qui donne de la distance et un faux sérieux épatant
      (bon, je suis quand même allé vérifier dans le dico ce que c’était, une diadscalie)
      🙂

  13. patchcath dit :

    Oh on dirait que c’est une habitude ici de construire des phrases demots dé-construits, la 3ème étape va être facile, non? 😉 C’est marrant

  14. Lesneuron’doivraimentpasennuyerdansvotête!

  15. jobougon dit :

    Ils ont millemorsegelé du mot, les pingouins de l’empire, totalmarantisé les collobecs, presque prêts à commencer un nouveau dictiobert encyclorousse illustré.
    Regarder passer une jumeleine sous l’enchanquise, ça va faire se déplacer les foules, qui vont vouloir aller voir ça. J’essaierai de venir avant que les choses ne s’ébruitent trop, je compte prendre avec moi mon kangourou de chasse, expert en mobizarres délibulaires.
    Nanmékeskecébô !

  16. Brillantissimots !
    ça promet pour la suite !
    😉

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