Le grand poisson dans le ciel

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03/10/2018 par carnetsparesseux

Bien sûr, vous n’êtes pas forcé de me croire. Moi-même, est-ce que j’y croirais si on me le racontait ?
Assez tergiversé, autant que je me lance. C’est arrivé hier soir.
Après manger, comme presque tous les soirs depuis l’été, je suis sorti un moment sur la placette peuplée de pavés ronds et silencieux.
Autour de moi, la ville s’endormait. Comme chaque soir, j’ai imaginé le fleuve en amont, où peut-être un coin de ciel brûlait, comme dans la chanson de Brel. Même si, d’ici, encerclé de maisons, il n’y avait pas de risque que je voie le fleuve. Je respirais lentement, comme chaque soir, sensible au temps presque arrêté et à la nuit qui montait.

Pas d’erreur, l’automne pointait son nez. Derrière mon dos, les pierres du mur, plus lentes à s’émouvoir, gardaient encore un peu de la chaleur du jour, mais une fraîcheur nouvelle montait du sol et traversait la semelle de mes espadrilles. Au coin de la rue, la fontaine glougloutait dans l’ombre. J’ai levé les yeux par-delà les quelques fenêtres où clignotait la lumière bleue et tremblée propre aux postes de télévision ; deux points noirs virevoltaient au-dessus de la crête des toits : c’était, après celle des hirondelles, l’heure des chauves-souris, réglée sur le crépuscule et soir après soir un peu plus hâtive.

Plus haut encore, nouveaux venus dans le ciel sec et nu de l’été, passaient deux grands nuages poussés par la brise d’ouest. De lourds nuages humides nés sur l’océan, qui roulaient paisiblement là-haut, les flancs gonflés d’automne. Je les ai suivis du regard, essayant d’estimer leur vitesse et les chances de pluie qu’ils promettaient.

Et puis mon œil s’est pris à un clignotement que j’ai d’abord cru être celui d’une étoile naissante ou des feux d’un avion. C’est alors qu’il s’est débusqué d’entre les nuages, et que je l’ai vu dans la lumière de lune : nageant dans le ciel noir, un long poisson brillant et débonnaire.

Un ballon échappé d’une fête foraine ? Non. Alors quoi ? Oui, je sais ce que vous pensez : il a vu, l’espace d’un instant, une forme de poisson née d’un nuage, mi-illusion d’optique mi-rêve éveillé : qui n’a pas joué à inventer des châteaux, des carrosses et des dragons dans le ciel, dont le dessin se précise et se dissipe au gré du vent et des nuées ? je me le suis dit aussi.

Mais non, ce que j’ai vraiment vu, c’était bien un poisson, un vrai, sauf qu’il flottait en plein ciel. J’ai eu le temps de voir, au coin de sa bouche molle, ses barbilles pendantes ; son œil rond et lunaire ; les quatre stries verticales de ses ouïes qui battaient en cadence ; ses écailles dorsales sombres comme l’ardoise, d’un gris plus tendre sur les flancs et s’estompant vers le ventre ; et encore la lente ondulation de sa nageoire dorsale et le battement paresseux de sa queue en double triangle. J’ai eu aussi le temps de me pincer et de me dire que je ne rêvais pas. Une seconde j’ai cru sentir une lointaine odeur de vase humide et un peu salée ; mais là, ça venait peut-être de la fontaine toute proche et des eaux de vaisselle de la cuisine voisine.

Il est resté là-haut un long moment, porté par la lente houle du vent de mer. Et puis d’un bref coup de nageoire, il s’est glissé entre les nuages, son ventre blanc argent a attrapé la lumière de la lune et il a disparu derrière l’ombre du clocher. J’ai scruté le ciel encore un bon quart d’heure, en vain.

Est-ce qu’il reviendra demain soir ? Évidemment, je n’en sais rien.

Bien sûr, vous n’êtes pas forcé de me croire. Moi-même, est-ce que j’y croirais si on me le racontait ?

 

***

Conte en queue de poisson écrit en écoutant Unutuluşa dair, une chanson de Hristos Hatzopulos tirée de l’album Trakyamin Can Sarkisi joué par un ami, voyageur imaginaire.

Les instruments utilisés dans la reprise : ukuleles, guitare classique, nay arabe, kaval bulgare (en bambou, fabrication maison), shruti box (boîte à bourdons), mélodica et quelques percussions improbables à base de vases et de salières.

Illustration : Nuages dans le ciel de Paris, Agence Rol. 1916. BNF/Gallica
la chanson de Jacques Brel citée au début du texte, c’est, bien sûr, la ville s’endormait.

 

38 réflexions sur “Le grand poisson dans le ciel

  1. Julien Hirt dit :

    Etant moi aussi très amateur de poissons qui volent là où ils n’ont rien à y faire, je ne peux qu’approuver ce conte.

    Pour l’anecdote, j’ai lu par mégarde « Par erreur, l’automne pointait son nez » et ça a emmené mon imagination dans des directions inattendues.

  2. Ma première réaction serait de te dire « Arrète le rosé » ça donne des hallucinations.. Mdr.. Mais si tu l’as vu je te crois. Parfois il peut y avoir des choses qui se passent inexplicables.

  3. Ton texte, et la musique qui l’accompagne, me rappelle Arizona Dream… Les deux (les trois d’ailleurs, j’avais adoré le film !) sont très beaux, merci pour ce rêve partagé.

  4. Quelle merveille ce grand poisson des cieux !

  5. gibulène dit :

    fais gaffe Carnets, j’y vois un piranha la gueule ouverte !!!

  6. L'Ornitho dit :

    S’attrape bien entendu avec un filet de sol 🙂

    D’eau douce ou d’eau de mer?

    A écouter, l’ai vu danser.

  7. Ce poisson pas du tout imaginaire aime dispenser de la musique : lors de son prochain (33) tour(s), il viendra nous jouer un menuet avec un archet en baleine sur une gambe voilée… 🙂

  8. chachashire dit :

    l’observation des ménageries célestes sont un de mes loisirs préférés. Je te crois, moi.

  9. almanito dit :

    Bien sûr que je te crois: c’est un ciel à la Chagall ! Et j’ai adoré la musique:)

  10. Caroline D dit :

    Là où il existe des nuages aux flancs gonflés d’automne et des pierres lentes à s’émouvoir, il est aisé de croire à la présence de poissons d’ardoise dans le ciel.
    Mais la vraie vérité, c’est que je n’ai eu qu’à te lire pour en voir un.

  11. André dit :

    Le ciel est peuplé d’êtres étranges et merveilleux que seul l’oeil averti du poète peut distinguer, les soirs d’automne, et renvoyer à ses lecteurs comme le présage d’un lendemain qui, s’il ne chantera peut-être pas, pourrait n’être pas pire que l’aujourd’hui qui nous étreint.

  12. Leodamgan dit :

    Non, je ne te demanderai pas si le 1er avril est en avance, je te crois évidemment!

  13. La Licorne dit :

    Poisson volant…et dansant …
    J’ai passé un très agréable moment à te lire, entre ciel…et mer, entre nuages et vagues…musicales. 🙂

  14. Il y a comme un écho, une correspondance avec le texte que j’ai publié aujourd’hui (grâce à notre amie La Licorne)… « Minéral »…
    « mi-illusion d’optique mi-rêve éveillé », que ce soit dans les nuages ou dans les pierres à images.
    Très beau texte !
    🙂

  15. Frog dit :

    Quel joli moment ! Tu as vu Pompoko ? Ce poisson céleste est probablement l’oeuvre des tanuki ! Merci Carnets pour cette vision merveilleuse.

  16. juliette dit :

    Quand je regarde les nuages( tous les jours et tous les soirs) je vois aussi plein d’animaux , poissons, éléphants, oiseaux géants, dragons gentils ou méchants… et je m »invente aussi de petites histoires et puis j’écoute aussi quand je le peux de la musique pour m’ imprégner de ces visions…
    🙂

    • hé oui, le monde est plein de trucs qui existent parce que nous les voyons /les entendons. Ou alors, est-ce l’inverse, nous sommes là par ce sont eux qui nous voient ?

  17. Texte et musique : parfaits !
    Comme je suis sensible à la musique qui, (pour moi) donne une force supplémentaire aux mots, aux récits, à l’imaginaire, à l’écriture en général, je n’ai aucun mal à te croire 🙂

    • Merci Laurence ; ça fait un moment que j’avais envie d’écrire sur de la musique, mais quand je m’y suis mis, j’ai trouvé que les musiques étaient si évocatrices que j’avais du mal à trouver des mots qui ne soient pas redondants. Et puis, avec ce morceau là, c’est venu tout seul.

  18. walachniewicz dit :

    Moi je te crois Carnets ;o)

  19. oldpoet56 dit :

    Very good writing, I enjoyed the read.

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