Kant à New-York

 

De la vie d’Emmanuel Kant nous ne connaissons qu’une année avec certitude. Avant juin 1911, pas grand chose ; après avril 1912, rien du tout. Bien sûr, l’Emmanuel Kant dont il s’agit n’est pas le philosophe de Königsberg, mais un Suisse né dans le canton de Saint-Gall au début de la dernière décennie du XIXe siècle. Ce qui est sûr, c’est que vers 20 ans l’homme décide que le Vieux Monde n’est plus le sien, et qu’il convient d’en prendre acte sur le plan même de la géographie physique.

Alors il émigre et traverse l’Atlantique dès le mois de juin 1911, dans les odeurs de peinture fraiche du troisième entrepont de l’Olympic qui effectue là son premier voyage. Une fois passées les chaines d’Ellis Island, Kant laisse derrière lui les vieilles lunes d’Europe. Le commencement de l’histoire humaine (même d’un point de vue cosmopolite), c’est maintenant !

Il trouve du travail, un poste élevé, haut perché sur les échafaudages des buildings qui poussent dans Manhattan ; là, en plein vent, il manie la brosse, le rouleau et la queue de morue, enduit, badigeonne, peint. Le soir, il suit les cours du soir de l’école pratique de chimie de South Brooklyn.

Il laisse à d’autres les réflexions sur l’éducation et les traités de pédagogies. Pour lui, le mal radical, c’est le droit de mentir ; la fin de toutes choses, la paix perpétuelle. Et voilà tout. Esprit logique, il se passionne pour la science, s’interroge : « qu’est-ce que la lumière ? » et « qu’est-ce que la matière ? ». En septembre, le voilà passé de chimiste amateur à laborantin dans une officine pharmaceutique. Il apprend, il dévore, il essaie. Il fait sienne l’expression courante « il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique, cela ne vaut rien ».

Peintre, il a déjà constaté de visu les dangers des peintures diluées à l’essence ! La pharmacie lui fait maintenant découvrir les ravages du saturnisme causé par la peinture au plomb parmi les émigrants entassés dans les taudis de Little Italy. Il faut faire quelque chose, pour le bien de l’humanité ! Et faire vite ! En octobre, reprenant les travaux déjà anciens de Watson et Smith portant sur la polycondensation entre acide phtalique et glycérol, il butte à son tour sur le manque de souplesse du polymère obtenu. Il songe alors à modifier la résine polyester par des acides gras. La veille du Nouvel An, associant des pigments utilisés pour la peinture à l’huile avec une émulsion d’eau et de résine, il obtient une peinture indélébile, aisé à préparer, sans danger, une peinture à l’eau, bien plus facile que la peinture à l’huile : l’acrylique !

Prudent, il entend faire valider ses travaux. Le Suisse envoie, en  février 1912, notes et échantillons à l’université de Munich, à l’attention du meilleur chimiste de son temps, le prix Nobel Johann Bayer. Quelques semaines passent, et voilà que Bayer répond par un télégramme enthousiaste ! En mars, le Nobel promet que la formule vérifiée et les échantillons certifiés, le tout nanti des commentaires les plus élogieux repartiront pour l’Amérique par le prochain bateau. Vu l’importance de la découverte, Bayer propose de confier l’envoi à un nouveau paquebot insubmersible dont on dit merveille et qui doit accomplir, début avril, son voyage inaugural. C’est le sister-ship de l’Olympic qu’emprunta Emmanuel ; celui-ci  y voit un signe du destin et ne sent plus de joie. Il prépare d’arrache-pied la demande de brevet et les prospectus de son invention, dont il vante la pureté sans mélange. Bien entendu, il la place sous le patronage de la plus haute valeur qu’il reconnaisse, la Raison.

Mais le 14 avril 1912, un iceberg a raison de la coque du géant des mers et – ironie amère – de la peinture à l’eau ; la formule, les échantillons et les certificats gisent désormais par 3843 mètres de profondeur au large de Terre-Neuve. Ébranlé par la catastrophe, Emmanuel Kant brûle ses propres notes et part pour l’Ouest sauvage où l’on perd sa trace. Seuls les prospectus abandonnés chez un imprimeur de Mulberry Street témoignent encore de l’Acrylique de la Raison. Pure.

 

 

***

Si, comme chacun sait ou l’imagine, il n’est jamais facile de se faire un nom, ni [les filles et fils de… le clament à l’envie] un prénom, songez s’il est aisé d’assoir sa situation quand on est l’homonyme d’une célébrité ? illustration : Le chimiste Turpin dans son atelier, Agence Rol, 1914, BnF/Gallica. Quelques titres d’Emmanuel Kant se sont glissés ça et là.

Pour en savoir plus sur l’Olympic et la peinture acrylique (je ne saurai pas inventer tout ça).

 

35 commentaires

  1. Dans la nuit du 14 juillet 1914, cet Emmanuel Kant commença à écrire son « Prolégomènes à toute pataphysique future » : il ignorait qu’Alfred Jarry avait inventé le concept avant lui. Heureusement, son livre fut refusé par l’éditeur américain auquel il l’avait envoyé. Celui-ci lui renvoya le manuscrit avec l’annotation en français : « Faut pas stroll se foutre de ma gueule ! »

    Il est bien que les grands hommes aient des homonymes plus tard (parfois même avant), cela les conforte dans l’empyrée où ils règnent : autant d’hologrammes qui leur font une publicité spéculaire et spectaculaire.

    Ce récit historique et fictionnel (en un mot : sensationnel) pourrait se terminer par une morale du genre : « Il ne faut jamais rester sur son Kant à soi ». 🙂

  2. Magnifique rentrée littéraire où le roman naturaliste le dispute à l’hagiographie. On ne saurait recommander assez cet écrit coloré à l’eau et bénéfique sur la santé puisque sans plomb ou autre chimie maléfique. Ce Dodo de Paresseux a déjà obtenu de nombreux prix : gageons qu’avec « L’histoire d’Emmanuel, paradoxe humanitaire », ce n’est pas terminé.

    • Une série… je vais essayer ; il faut combien de titres pour avoir une série ? pour l’instant j’ai encore deux pistes, mais je ne sais pas combien de temps ça va tenir 🙂

  3. Qui a dit qu’écrire équivalait à mettre au monde? Là que j’en parle, je me demande s’il s’agissait peut-être d’un certain Maurice Dronte (c’est le nom qui me revient, mais je pourrais me tromper) dont on ne sait pas tout à fait quand il naquit, ni non plus, c’est certain, quand il mourra. Et si même il le fera. Euh. Quoi qu’il en soit, sa manière de faire et de dire vient soutenir la thèse (la sienne peut-être encore, mais là j’en suis encore moins certaine) voulant que si certaines gens ont l’acrylique facile, d’autres ont les mots dans les voiles. Tout ça pour dire que s’il vous arrivait de le croiser, cher carnets, remerciez-le pour moi de cultiver la langue française et l’imaginaire de si belles manières.

    • Je pense que Maurice Dronte voulait dire qu’écrire, c’est pondre : il faut d’abord l’oeuf, mais c’est après qu’on sait si va éclore un poulet ou une histoire 🙂
      enfin, je crois qu’il voulait dire ça.

  4. C ‘est curieux, il y a un autre Emmanuel qui ne veut plus entendre parler du vieux monde et semble même avoir revendiqué un droit à mentir. Qui cela peut-il bien être?

    • c’est vrai que j’avais complétement oublié cet Emmanuel là ! (Il est très oubliable). De là à ce qu’il ait un homonyme anonyme, c’est quelque chose que je ne souhaite à aucun homonyme, même anonyme 😦

  5. Excellente histoire, très vraie j’y sur-croie. ç me rappelle un anecdote que je vais vous narrer pour vous faire marrer

    Un.e de ses descendantes, un jeune homme màle organisé ( ou doté d’organes màles alors qu’il se sent femme, si on n’est pas poète ) ce genre qui s’habille en dame et souhaite se mettre en règle (quoique ça je sais pas) me disait, ce jour des années lointaines de mes jeunesses, essoufflée, haletante, en se trémoussant, alors que je l’interrogeais quant à son nom de Kant, « Je sais pas moi, je danse, j’adore danser, tout ce que j’sais , faire, c’est danser… »
    son ami renchérissant aussitôt : « et que serait … » Ces deux gracieuses personnes, se figèrent les pieds écartés, se penchèrent en avant vers moi et reprirent en choeur :
    « et que serait la trans sans danse ? » Puis elles s’esclaffèrent tout à fait pliées en deux…
    Ce fut le départ d’une des nuits les plus enfièvrées, les plus émerveillantes ( ou dit-on émerveilleuses ? ) que j’ai connu jusqu’alors parce qu’elle ne s’est jamais interrompue depuis.

    Ainsi parlait cette vieille folle de Zara-tout-strass… mais c’est une autre histoire. ( oui ok c’est nul ce commentaire, surtout la fin, complètement pas martyrisée, mais j’aurais pu faire pire, j’aurais pu écrire…non j’ose pas…bon tant pis « et c’est alors que je me suis réveillé.e mon pyjama trempotée, ouf ce n’était pas celui en soie, j’ai toujours un mal fou à le ravoir, et Zara Kant dormait à coté de moi. » Et là ben désolé ça faisait vraiment rédaction de 6ème )( j’habite au 6ème moi , pas les rooftop du Village, ouais je suis resté pure pas comme ces…)

    ( oups désolé j’ai débordé… mais aussi le pot de peinture au milieu du passage ?! forcément on bute dedans pour qu’on le renverse )

  6. La grande adepte de l’acrylique que je suis approuve l’aisance de cette peinture ! Encore une fois, voici une lecture attrayante dès les premiers mots et dans laquelle on ne s’ennuie pas. Il semble qu’avec vous, les grands auteurs trouvent des homonymes qui sont de mystérieux et charmants doubles — ou des némésis ! L’humour de vos textes me parle bien, et je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de mes années lycée durant lesquelles j’avais étudié cette « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » et la « critique de la raison pratique » 🙂

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