Je n’ai rien écrit cet été

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21/08/2018 par carnetsparesseux

Cet été, j’ai lu l’homme inutile [celui de Sait Faik Abasiyanik, pas celui de Pierre-Noël Giraud], relu Norge [son remuer ciel et terre] et le premier tome de l’Anabase [oublié d’emprunter le second]. J’ai (déception qui me déçoit) moins aimé la Grande peur dans la montagne de Ramuz qui m’avait flanqué une si belle trouille à la première lecture. Quelques temps avant, j’avais découvert dans la même collection (la petite bibliothèque russe d’Alidades, pour ne pas la nommer) où je dévorais le coup de pistolet de Pouchkine, les nouvelles d’Alexandre Vampilov.

J’ai lu d’autres trucs, aussi, je ne dis pas tout ici. Et puis j’ai vu des piafs curieux et des libellules rouges, bleues et vertes, et encore des ragondins aux incisives oranges.

J’ai bien sûr songé à ébaucher un truc habile pour l’agenda ironique d’août (lire chez André). En prenant à rebrousse-poil le titre de Marcel Thiry, « Toi qui pâlis au nom de Vancouver », j’ai obtenu grâce à une bousculade des syllabes une liste d’incises subtiles : quitte, toi ? au lit pâle, de nom, vert couvent.

Je n’aurais plus qu’à y glisser noms de lieux chers au bon poète, et titres d’œuvre d’icelui  : de Charleroi à Vaux-sous-Chèvremont, en passant par Woluwe-Saint-Lambert et, bien sûr Louvain-la-Neuve ; des Nouvelles du grand possible aux plongeantes proues et aux statues de la fatigue, bien sûr. J’ai ensuite cherché d’autres ruses pour y arrimer le paradis, l’accordéoniste, le suave, une Alfa Romeo, un mois de février, un accord et un civil, tous mots imposés. Bien sûr, [fraternité d’arme] je tutoyais le poète. C’est ainsi que je suis arrivé à ça :

Quitte, toi, même à rebrousse-poil,
du lointain tout petit paradis
des verts jardins de Charleroi ?

Penses-tu parfois
au lit pâle des neiges de février
sur les toits de Vaux-sous-Chevremont ?

De nom, te souviens-tu
de Juliette Oméga en Alfa Romeo
fuyant Louvain-la-Neuve pour les

verts couvents de Woluwe-Saint-Lambert,
Marcel Thiry, frère de Jacques Prévert,
Toi qui pâlis au nom de Vancouver ?

 

Ne me restait plus qu’à glisser le suave, à ne pas oublier l’accord (et l’accordéon) et à parachever le tout avec une pointe de civil. Mais j’ai préféré lire un terrifiant roman où des Morts-Vivants conquéraient le monde (enfin, le monde, New-York réduit à Central Park, mais le monde quand même] dont j’ai illico oublié le titre et l’auteur, et je n’ai rien écrit cet été.

 

***

 

illustration : « Knight St. bridge construction », by Angus McIntyre (1972), Heritage Vancouver Society. licence CC BY-NC-ND 2.0

38 réflexions sur “Je n’ai rien écrit cet été

  1. en été le carnet paresse, tel Prévert et Carné.

  2. D’où : carnets paresseux… Un pseudo parfaitement approprié 🙂
    Ne rien faire, si ce n’est que glander, c’est bien aussi ; d’ailleurs, c’est à ça que servent les vacances.
    Ton poème est terrible, le rythme est terrible, l’atmosphère est terrible 🙂 J’❤️ beaucoup, beaucoup !

  3. almanito dit :

    De quoi nourrir tes textes durant toute une année et en un seul poème tu t’es déjà bien rattrapé!

  4. Leodamgan dit :

    Je vois que tu as quand même écrit quelque chose qui affirme n’avoir rien écrit. Tu es un paradoxe à toi tout seul!

    • écrire qu’on n’arrive à pas écrire, c’est un peu lassant ; alors, tant qu’à faire, j’ai préféré y ajouter un petit quelque chose (on appellera ça le paradoxe du carnet:)

  5. Peut-être n’as-tu rien écrit cet été, mais voilà… tu l’as écrit, aujourd’hui, et on est encore en été !

  6. gibulène dit :

    rien c déjà qqch puisque l’expression « moins que rien » existe ! se référer à notre Maître à tous, R. Devos, qui en avait fait un sketch 😀

  7. Ici, Louvain-la-Neuve qui, par mimétisme, se calque sur son maître Le Paresseux. Je n’ai donc rien écrit non plus, lu beaucoup mais pas mes amis des blogs, vu pas moins et qui apprécie le retour dudit Paresseux par la petite porte avec grand intérêt. Pour une fois qu’un vrai poète nous prête vie, je salue jusqu’au sol ce magnifique exemple !

    • quand j’ai vu que m’sieu Thiry avait sa rue à Louvain-la-Neuve (enfin, un chemin cheminant entre immeuble et pelouses), je me suis dit qu’il y avait là un clin d’oeil à ne pas manquer !

  8. J’aime beaucoup quand vous n’écrivez rien l’été.
    😉

  9. walachniewicz dit :

    Continuez à ne pas écrire cher Carnets !!!

  10. iotop dit :

    Bon jour,
    Comment détourner l’Agenda ironique d’août … 🙂 Je trouve cela excellent. Et puis les liens pour les livres, les auteurs … et le poème est d’une recette inattendue dont je n’ai pas saisi toutes les nuances … et ce « Je n’ai rien écrit cet été » n’est pas tout à fait une assertion et tant mieux car vous lire est toujours une belle aventure … 🙂
    Max-Louis

    • merci Max-Louis ; la recette du poème est plus compliquée à expliquer qu’à appliquer ; c’est le genre de mini-contraintes que je me donne quand je ne sais pas par quel bout commencer à écrire 🙂
      d’habitude, je ne les explique pas, parce qu’elles servent surtout de démarreur ; là, puisqu’il s’agissait de raconter comment je n’avais pas écrit, j’ai rempli la copie avec ce genre de détail 🙂

  11. celestine dit :

    Tu es le roi de la prétérition, cher Dodo
    Et j’ai adodoré !
    ¸¸.•*¨*• 🦋

  12. Caroline D dit :

    t´auras écrit ça
    qu’ainsi déjà nous goûtâmes
    une fois de plus et encore
    aux claires beautés de ta plume…

    et si tu perçois dans mes mots
    un petit vent de pitrerie
    n’y vois en aucune manière
    ne serait-ce même qu’une once
    de stupide flagornerie

    j’te lève mon chapeau, carnets
    c’est encore une fois ici
    un plaisir de te lire…

  13. Si vous devez aboutir à d’aussi stupéfiants résultats, de grâce n’écrivez rien non plus cet automne, puis l’hiver, et l’année prochaine laissez passer le printemps… et écoutez du Vivaldi en boucle ! 🙂

  14. […] Carnets paresseux prétend dans son texte “Je n’ai rien écrit cet été“ […]

  15. Écrirature dit :

    Effectivement, ça ne casse pas trois pattes à un canard…

  16. […] Carnets paresseux prétend dans son texte “Je n’ai rien écrit cet été“ […]

  17. chachashire dit :

    bon ben j’aime ta paresse ( dont je doute comme tu t’en vantes ) en tout cas tu as réussi et à faire court

  18. Écrirature dit :

    Je passais juste pour dire que je n’avais rien à dire mais je tenais quand même à le dire ! Bonne soirée !

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