L’ordre des choses

Les portes.
Qu’elles coincent, qu’elles grincent, qu’elles baillent, qu’elles battent, qu’elles claquent, on s’énerve illico. On rage, on rogne, on tape du pied, on donne de la voix.
Mais sitôt qu’elles s’ouvrent ou se ferment, on les oublie dans la seconde.

Et alors ?
C’est dans l’ordre des choses de ne pas prêter attention aux choses.

Qui songe à la somme d’observation, d’attention, d’ingéniosité, de savoir-faire, de tour-de-main et de rêve –  oui, de rêve – qu’ont demandée l’invention du chambranle, la conception du gond, la réalisation du pêne ou la seule idée de la gâche ? Personne, ou tout comme.
Pourtant, chacune de ces étape est digne de considération ; alors, que dire de la somme de ces étapes : la porte ?

Mais il faut admettre qu’il y a plus étonnant encore.
Je veux parler de la malice avec laquelle elles ont su vaincre la fatalité de l’immobilité qui les frappait. Car porte d’immeuble, porte de placard ou porte de salle de bain, croyez-bien qu’on se lasse vite du sempiternel quart de tour de valse autour de l’axe des gonds. Alors, à force de donner passage sur des pièces et des rues où jamais elles ne pourraient se rendre, elles ont mis les bouchées doubles.

Pour cela, il leur a d’abord fallu nous amener – nous, l’espèce humaine, paresseuse, routinière et malhabile – à concevoir la simple idée de la voiture, du transatlantique et du chemin de fer. Bref, la maitrise du fer, l’invention de la roue, la trouvaille de la vapeur, et tout un tas d’autres trucs encore.

Enfin, une fois que nous avons bien mordu à cette fable [que nous les avions sorti de notre propre tête et de notre propre chef, ces belles inventions et tous ces utiles outils !], il leur a encore fallu – avec quels subterfuges ? quelles attentions subtiles ? quelle patience répétée ? – nous apprendre à fabriquer une deux-chevaux, un paquebot ou le Transsibérien.

A quelle fin ?
Je vous l’ai dit : dans le seul but qu’à leur tour – porte  de compartiment de première, portière d’auto ou porte-étanche de grand navire – qu’à leur tour, elles voyagent. Pourquoi n’auraient-elles pas, elles aussi, le droit de faire un petit tour du monde ?

Et tout ça sans sortir de leur embrasure.

 

***
illustration : Nouveau train électrique du métro de Londres, Agence Rol, 1919. BnF Gallica

42 commentaires

  1. Pour Gide, la porte était « étroite »…

    Avec notre Président bien-aimé, elle ne sera plus accessible qu’aux « premiers de cordée » (exception faite des problèmes accidentels de crevasses et autres chutes en cascade).

    Le tout est de posséder un passe-partout (ou un passeport diplomatique) : les choses, soudain, s’en trouvent facilitées, avant qu’une presse à vocation « judiciaire » s’en mêle, comme lançant par plaisir sadique un grain de sable opposé à « l’ordre des choses » libérales et monarchiques…

    Parfois, ceux qui sont pris pour des « gonds »… crissent. 🙂

    • sans parler de la porte de « l’ascenseur social » qui est en dérangement (sauf pour ceux qui savent passer directement par l’escalier de service [secret] 🙂

  2. Sûr que l’homme a toujours su déployer la plus grande ingéniosité pour défendre la propriété, à partir du moment où l’on a érigé des murs la porte s’imposait. Il parait qu’il y en a même une au paradis, mais delà à dire que l’instinct de propriété et donc la porte sont d’essence divine…:))

    • Une porte au paradis, et quatre au jardin d’Eden (gardées par des anges avec des épées de feu…). ça fait donc longtemps qu’elles sont là! on comprend qu’elles aient envie daller se promener 🙂

    • N’exagérons pas, je ne crois pas que les portes dirigent le monde ! mais elles en organisent une partie à leur convenance, ça c’est certain 🙂 🙂
      merci cathycat

  3. Un bien beau texte… La porte est aussi le premier obstacle qu’on franchis aisément s’il est ouvert, plus laborieusement s’il est fermé, sans parler s’il est verrouillé… La porte est aussi le témoin de biens des ébats : amoureux, colériques, alcooliques… Elle scelle aussi les destins lorsqu’elle se referme définitivement…
    Bref, la porte porte bien son nom…
    😉

  4. De chaque côté de chaque porte une histoire se fait et se défait. Seul celui ou celle qui en franchit le seuil connaît cette histoire. Nous n’en sommes que les témoins.

  5. Après ton texte, on ne pourra plus dire qu’on chambranle, des portes… 😉
     •.¸¸.•*`*•.¸¸✿

  6. C’est vrai qu’elles ne voyagent pas beaucoup les portes…mais elles voient du monde…tant de gens leur ont « serré la clenche »…

    Cela me rappelle un certain Bill, dont le nom est « portes » …et qui fit fortune avec « fenêtres »…(mais pourquoi est-ce qu’en français ça sonne moins bien ? 🙂

  7. Je suis fascinée par les portes (j’ai d’ailleurs un tic bizarre : dans la majeure partie de mes textes, une porte claque, comme ça. C’est idiot :D). Je ne pouvais donc qu’apprécier ce texte !

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