Françoise et le bœuf perdu (acte 2)

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28/04/2018 par carnetsparesseux

acte 2

 

les trois coups résonnent frappés par le pied de veau ; le rideau se lève.

Françoise, passant la lame d’un couteau pointu sur une pierre à aiguiser : Si tu veux tout savoir, le boeuf, alors on découpe les légumes, c’est-à-dire les trois carottes, le navet ; bien sûr on les a lavés d’abord, puis répluchés, puis passés à grande eau froide encore une fois, les carottes et le navet…
Le pied de veau souligne les passages de la lame sur la pierre en tapant du sabot.
le bœuf : Tout à l’heure vous parliez d’un oignon, Françoise. L’oignon, on le découpe aussi ?
Françoise, pontue ses phrases avec le couteau sur la pierre : Non, l’oignon on ne le découpe pas : tu te rappelles qu’on lui a cloutés trois girofles…
Le pied de veau, même jeu.
le bœuf : Oui. Et alors…
Françoise, même jeu : Alors si on le découperait les girofles partiraient à vau l’eau dans le bouillon et une fois dans l’assiette imagine le tintouin si quelqu’un croquerait dedans !
Le pied de veau, même jeu.
le bœuf : Si quelqu’un croque dedans ?
Françoise, même jeu : Hé, ballot, tu ne veux pas que tout d’un coup monsieur l’ambassadeur croque une girofle ! Il se croirait illico chez l’arracheur de dent, çuilà qui fait le bonimenteur et le docteur sur un tréteau à la foire de Combray! Dire si ça ferait bien dans le repas de Madame ! S’il faut tout te dire, voilà pourquoi on pique les girofles dans l’oignon et pourquoi on ne découpe pas l’oignon !
Le pied de veau, même jeu.
Françoise et le bœuf, ensembles : Non mais ça suffit, on ne s’entend plus !
Vexé, le pied de veau se cantonnera à des apparitions muettes : il fait le pied de grue en divers points de la scène.
Françoise, s’adressant au bœuf : Ouf, on ne s’entendait plus avec ce barouf ! Brefle, si tu veux tout savoir, on ne découpe pas non plus les gousses d’ail, ni bien sûr le gros sel ni le poivre ! c’est compris ?
le bœuf : Oui, c’est compris. Et vous pouvez, Françoise, arrêter d’aiguiser votre couteau, vous allez finir par vous couper si vous continuez.
Françoise, pose son couteau : Mais pour être complet, il faut préciser qu’on découpe aussi le céleri et, bien sûr, (très vite) toi.
le bœuf : D’accord, le céleri aussi. Et moi.
Françoise : Oui, toi aussi ; c’est obligé, sinon, tu comprends bien que Madame ne te laisserait pas venir dans la salle à manger pour rencontrer Monsieur l’ambassadeur.
le bœuf : Bien sûr. Et alors il n’aurait pas l’occasion de me parler du Bœuf sur le toit. Je comprends.
Françoise reprend son couteau : Bon, alors, plus de question, on peut commencer ? C’est qu’il y a du boulot.
le bœuf : oui, Françoise, commençons ! J’ai hâte de passer à table. Quel dommage seulement que Madame n’ait pas invité Monsieur Milhaud. Bah, ça sera pour une autre fois, peut-être… Juste une dernière question, Françoise, si vous permettez : alors c’est pour découper le pied de veau que vous aiguisiez votre couteau ? Je comprends ça aussi : parce que c’est de l’os et du sabot, tout de même.
Françoise : Oui, le bœuf. Mais non aussi. C’est à dire, oui, c’est de l’os et du sabot. Mais non, on ne le coupe pas, le pied de veau : tu sais, après deux heures et demie de cuisson dans le faitout, pied et sabot ne formeront plus qu’un fin bouillon. Je le passerai au chinois, on le laissera tiédir et on en nappera le fond de la terrine.

Côté cour, le pied de veau se fige : l’idée imprévue et nouvelle pour lui d’être transmuer en un bouillon tiède lui donne à penser.

 

Le rideau tombe.

 

à suivre, pour un 3e (et dernier) acte.

***

Les recettes littéraires associent cuisine et écriture. Aujourd’hui, pour répondre à la demande d’Andrea Couturet, le bœuf en gelée de Françoise (2e acte). Les phrases asterisquées* sont empruntées à Marcel Proust. Illustration : Félix Vallotton, la cuisinière, 1892. Collection particulière.

 

29 réflexions sur “Françoise et le bœuf perdu (acte 2)

  1. Mais que sont ces chinoiseries auxquelles ni le pied de veau (tap/tip/tap) ni le bœuf ne comprennent goutte ? Encore que le pied de veau, moi je trouve qu’il se fige trop tôt : la gelée, il faut du temps pour qu’elle se fasse !
    Du bœuf en gelée chinois ? Ça m’a pas l’air bien cathodique c’t’affaire !
    Marcel ! Au secours !

  2. almanito dit :

    Le pied de veau qui fait si bien le pied de grue ferait mieux de filer en vitesse (avec un pied de biche?) pour éviter le sort atroce qui l’attend, quelle passivité de sa part! Et tant pis pour le dîner, il y aura forcément des Ferrero roche d’or puisque c’est le dîner de l’ambassadeur 😉

  3. J’ai vu le clin d’œil au bœuf sur la toiture, savez-vous, mais je veux ajouter, juste pour la critique littéraire qui paraitra dans le prochain magazine, que je trouve le pied de veau cher payé pour ce qu’il fait, quoique il donne du goût à la scène. Mais son jeu, quelle pauvreté d’expressivité, quel minimalisme rythmique ! Franchement, on donne des rôles à n’importe qui ! Alors que le bœuf tout en nuances et en finesse rajoute aux dialogues ce que les soldats ont apporté à Napoléon. C’est pas tout ça, je cours éteindre mon feu sous la casserole avant de sortir mon mouchoir : c’est qu’on s’attache à ses petits bêtes-là. Snif.

  4. jobougon dit :

    Que de subtilités de bon goût dans la cuisine de Françoise.
    Mais avant tout, quille belle compétence à l’écriture.
    Bravo.

  5. Domi Amouroux dit :

    J’attends avec impatience le dernier acte de la recette. J’en tremble à l’avance !

  6. iotop dit :

    Bon jour,
    La conversation devient … tendue et s’aiguise … la troisième partie risque d’être … tranchante 🙂
    Max-Louis

  7. Leodamgan dit :

    C’est pas un peu cruel quand on y réfléchit?

    • Si. mais personne n’est obligé de réfléchir (en tout cas, personne n’a été obligé de réfléchir pendant l’écriture de cette pièce de théâtre de cuisine).
      et puis le 3e acte peut encore bien se finir, on verra mercredi 🙂

  8. Célestine dit :

    Oh la déception…dire qu’il faut que j’attende l’acte 3…
    C’est pire que la Tosca !
    ¸¸.•*¨*• ☆

  9. Très réussi pour une simple recette.
    Pas sure pourtant de la refaire !
    J’attends la fin ? Faim ?

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