Françoise et le bœuf perdu (acte 1)

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25/04/2018 par carnetsparesseux

 

Pièce en deux actes. Personnages : Françoise la cuisinière, le Bœuf,  un Pied de veau. La scène se passe dans la cuisine de Françoise, à Combray. Grande table en bois blanc, fourneau sombre, murs carrelés bleus de Delft, divers ustensiles, casseroles rutilantes, un tas de légumes qui jette des couleurs claires et fraiches, un faitout.

* *

acte 1

on entend frapper trois coups. Le rideau se lève.

Françoise : Regarde bien, le bœuf ; ce coup-ci faut qu’on s’applique, pas question qu’on se rate. C’est pas tant que Madame aie des invités, c’est qu’elle en a un, Monsieur de Noirpois ! Heu, Noirpot, ah, non, Norpois, bref, un ambassadeur et parait-il qui mange dans les meilleurs cabarets.
Le boeuf : Les meilleurs cabarets ? Il est allé au Boeuf sur le toit ? J’aimerais tant le rencontrer !
Françoise : : Pour ça, pas d’impatience, tu le verras à table demain sans faute. Les meilleurs ? Je t’en fiche ! On va le lui montrer qui c’est qui sont les meilleurs, vrai ? Je compte sur toi. Pas que je sois inquiète. Toi comme moi, on est bon, même si je ne sais pas d’où ça devient. Dans les grands restaurants ils font cuire trop à la va-vite, et puis pas tout ensemble*. Tout ensemble c’est, dans un grand faitout, plonger les carottes et le navet, l’oignon clouté de girofle, les gousses d’ail et le céleri, le gros sel, le poivre…
Le bœuf : Permettez, Françoise, cela est bien bon, mais je ne vois pas très bien à quoi je peux vous être utile….
Le pied de veau ponctue en tapant du sabot.
Françoise : Taisez-vous, vilaines bêtes, que vous allez me faire rater le plat ! Là, vous me faites oublier le bouquet garni !
le bœuf, intéressé : il y a un bouquet garni ?
le pied de veau, même jeu.
Françoise : Et du persil !
le boeuf : et du persil ? C’est bon, ça le persil…
le pied de veau, même jeu.
Françoise : et le vin blanc !
le boeuf, très intéressé : Ah, il y a du vin blanc !
le pied de veau, même jeu.
Françoise : Vous voyez, il suffit d’être raisonnable. Le tout est dans le cuire tout ensemble…
le bœuf, désormais conciliant : le cuir tout ensemble, ça me parle !
Françoise : Et la cuisson ne dure qu’un moment : deux heures et demie, qu’est-ce que c’est ?
le bœuf : Tant que ça ? C’est que deux heures et demie c’est un peu du temps perdu ! Et puis ça ne se fait pas sur un sabot ! Oh (il regarde le pied de veau), pardon petit, pas d’offense.
le pied de veau, même jeu.
le bœuf, énervé : Dis, tu peux arrêter de taper les trois coups, non ?
Françoise : C’est vrai, qu’il arrête de se prendre pour l’oracle de Delft, on ne s’entend plus dans cette cuisine. Oui, du temps, il en faut tant que ça. L’important c’est que le bœuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusqu’au fond*.
le bœuf, très enthousiaste : Moi, tout boire, je veux bien. Et ensuite ?
Françoise, tout bas, comme un peu gênée : Ensuite, il s’agit de découper la viande en petits cubes. (elle ajoute, comme si cette précision égalitaire devait distraire le bœuf de l’information avant qu’il ne la rumine et la digère) : les légumes aussi !
le pied de veau tape une longue série rythmée.
Françoise : Qu’est-ce qu’il y a t-il encore ? Il se prend pour Valentin le Désossé le sabot ?
le bœuf : Ah, mais non, je crois qu’il fait du morse ; je n’ai rien compris, je vais lui demander (Il tape une série rythmée : tip tip ta top)
le pied de veau, même jeu.
le bœuf, même jeu.
Françoise :
Attention, mon carrelage ! Pourriez au moins prendre les patins.
le bœuf : Désolé Françoise. Tip, tap tip, Voilà, j’ai compris, je traduis. Il dit « Tout ensemble, comme Françoise a dit. »
Françoise, rassurée d’avoir un allié : Exactement, tout ensemble.
le bœuf : Tout ensemble, ça veut dire tout le monde dans le faitout, et puis tout le monde en cube, c’est ça ? Même lui ? (il montre le pied de veau) Même le sabot ?

 

le rideau tombe.

 

à suivre…

 

* * *

Les recettes littéraires associent cuisine et écriture. Aujourd’hui, pour répondre à la demande d’Andrea Couturet, le bœuf en gelée de Françoise. Les phrases asterisquées* sont empruntées à Marcel Proust. Illustration : Félix Vallotton, la cuisinière, 1892. Collection particulière.

 

39 réflexions sur “Françoise et le bœuf perdu (acte 1)

  1. « Il faut impérativement y ajouter un bouquet de thym à l’exclusion de quoi que ce soit d’autre, sauf deux grains de genièvre écrasés et du poivre.»
    C’est Jean Giono qui le dit !

    • Ah bon, Boris Vian disait « Je resterai, une fois de plus, dans la tradition de Gouffé en élaborant cette fois un andouillon des îles au porto musqué. – Et ceci s’exécute ? dit Colin. – De la façon suivante : prenez un andouillon que vous écorcherez malgré ses cris. ». Là, du bœuf et du pied de veau, pas un hoquet. Le calme plat. C’est-y qu’i sont sages, ces deux avec Françoise au court bouillon. Voilà en tout cas une cuisine qui parle aux plus véganiens des légumiers !

      • Si on invite Boris Vian, le pianocktail n’est pas loin ; en attendant, le calme et le sage ne sont que d’apparences, et peut-être même va-t-on voir, dans le 2e acte, les légumes se revancher !

      • Bouh !!!!!!!!!!!!! Anne, ! Je revenais juste pour glisser le presque même commentaire que le tien ! Je ne suis pas fan de Marcel Proust (pardonne-moi Andréa, mais je crois que je ne t’apprends rien) et je préfère Boris Vian….
        Mais pour le cas où nos amis ne connaîtraient pas Boris, je leur livre la recette in extenso :

        prenez un andouillon que vous écorcherez malgré ses cris. Gardez soigneusement la peau. Lardez l’andouillon de pattes de homard émincées et revenues à toute bride dans du beurre assez chaud. Faites tomber sur glace dans une cocotte légère. Poussez le feu, et sur l’espace ainsi gagné, disposez avec goût des rondelles de ris mitonné. Lorsque l’andouillon émet un son grave, retirez prestement du feu et nappez de porto de qualité. Touillez avec une spatule de platine. Graissez un moule et rangez-le au four pour qu’il ne rouille pas. Au moment de servir, faites un coulis avec un sachet de lithinés et un quart de lait frais. Garnissez avec les ris, servez et allez-vous en.

        Car, comme disait Marguerite Duras : « «Quand c’est fini, vous n’êtes pas obligée de manger ce plat. Il faut que vous le sachiez: rien ne vous oblige à en manger».

    • Giono, celui qui a écrit « à la recherche du thym perdu » ?

  2. Fable ou parabole ? ❤️❤️❤️ La cuisine de Françoise ressemble énormément à celle de feue ma grand-mère maternelle en Normandie. Souvenirs, souvenirs ❤️❤️❤️

  3. Le jour où Françoise a décidé de passer à la casserole, mon ordi a décidé de rendre l’âme.
    Je vous écris de ma tablette, cher Carnets, pour vous dire que vous n’avez pas démérité ! Marcel aurait bien ri.
    Comme le pied de veau, je « ponctue en tapant du sabot », façon applaudissements. Vivement la suite. Et merci.
    (trois plombes pour écrire trois lignes 😨😨😨)
    🥕🥂🔪🍽🍜🥕

  4. Petite coquille (Saint-Jacques) dans la réplique du boeuf : « le bœuf, désormais conciliant : le CUIRE tout ensemble, ça me parle ! »
    🙃

  5. Marianne dit :

    Ce premier acte est excellent. Les personnages, les dialogues (le morse du pied de veau ! hihihi quelle bonne idée)… l’action ! Le rideau tombe sur une salve d’applaudissements. Vivement la suite 🙂

    • Merci Marianne ; dans la première version, le pied de veaux parlait ; et puis je me suis dit : « impossible, il n’a pas de bouche…un peu de réalisme, que diable ! »
      🙂

  6. almanito dit :

    Ha si Françoise fait gentiment la causette avec le boeuf tout en prévoyant de le découper en dés, c’est qu’il y a du sadisme dans le bouquet garni…
    J’attends un acte de rébellion, un message fort de la part du boeuf et du pied de veau, non mais!

  7. La Licorne dit :

    Parmi les jeux de mots, j’ai bien aimé aussi « l’oracle de Delft » … 😉

  8. Leodamgan dit :

    J’applaudis bien fort ce premier acte!
    J’ai bien noté l’enthousiasme du boeuf et du pied de veau à participer à la recette…

  9. Frog dit :

    Mais je me régale, et les commentaires sont également goûteux ! Toujours aimé Françoise. 🙂 Vivement l’acte 2.

  10. Célestine dit :

    Mais où vas-tu chercher tout ça ?
    Voilà la question subséquente et nonobstante que je me pose nonobstant et subséquemment…
    😉
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Je ne « vais pas chercher tout ça »… « ça » vient tout seul et puis voilà (enfin, non, la recette du boeuf en gelée, je l’ai trouvé dans un livre de recette – j’aurais pas pu l’inventer)

  11. Caroline D dit :

    Ici : « Oui, du temps, il faut en tant que ça. » Tu voulais pas plutôt écrire: « Oui, du temps, il en faut tant que ça. » À moins que ce soit un jeu de mot là aussi…
    J’ai buté, quoi. Tu me diras.
    Et puis pauvre boeuf, ignorant des manières du monde…
    Est-ce qu’il se poussera à temps? Elle pourrait se contenter du pied de veau, non?

  12. iotop dit :

    Bon jour,
    Quand tout ensemble de la même main est cuisiné par une … main maîtresse … voilà bien des bovidés qui se font embobiner …:)
    Remarque : « même si je ne sais pas d’où ça devient » : coquille : d’où ça devient ou d’où ça vient ?
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis; le « d’ou ça devient » est de la plume même de m’sieu Proust, qui trouvait malin de faire malparler sa cuisinière (comme si son français à lui était de meilleur aloi !)

      • iotop dit :

        Donc … autant pour moi 🙂

        • non, au contraire, bravo pour le coup d’oeil !

          • iotop dit :

            Pour ce qui est de Proust, j’ai lu la première centaine de pages d’une soit disant recherche de temps perdu … c’est très bien écrit pas à dire … mais que c’est long, long à lire … j’ai compris qu’il n’avait pas eu le temps retenir le temps et qu’il le cherchait … et moi, j’ai pas perdu le mien … enfin je crois 🙂

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