Le printemps fait-il l’hirondelle ?

Le printemps date de la plus haute antiquité. On est tenté de l’admettre même sans preuve avérée. Si la Genèse ne le mentionne pas, c’est simplement que si l’on croit – et pourquoi non ? – les calculs de James Ussher, archevêque d’Armagh et Primat d’Irlande,  le premier jour de la Création est advenu cinq mois plus tôt, le 22 octobre à huit heures du soir (d’autres disent le 23 à midi). C’est ce qui ressort de la lecture des Annales de l’Ancien Testament retracées depuis l’origine du monde publié en 1650, où Ussher propose la date de naissance de notre bonne planète : précisément 4004 ans avant la naissance de Jésus-Christ.

Avant que des esprits moqueurs susurrent à mi-voix que je m’aventurerais à plaisanter l’archevêque, disons tout de suite que Johannes Kepler et Isaac Newton se sont attelés au même exercice, le second convoquant la précession des équinoxes pour caler l’âge des phénomènes bibliques avec des observations astronomiques babyloniennes ou des légendes grecques. Le tout avec des résultats assez proches de ceux de l’archevêque irlandais : d’après Kepler, 3993 before Christ, et 3998 selon l’homme à la pomme. Plus encore que cette similitude, je retiendrais l’élégante symétrie des dates proposées par Kepler et Ussher : 3993 et 4004, deux palindromes. Nous en reparlerons à l’occasion.

Pendant ce temps, l’actualité est toujours changeante – le salon du livre de Paris est passé, ainsi qu’hier, journée mondiale du bonheur, de la francophonie et du moineau ; la presse volubile bruisse de mille nouvelles merveilles passagères. On prétend même que les jours rallongent ; ohé, trêve de jactance, ils mesurent toujours vingt-quatre heures impartiales. Est-il besoin d’en parler plus ?

Le certain, c’est que depuis cent soixante-huit ans (un brimborion pour le primat d’Irlande !), le Parfait jardinier moderne paru en 1850 à Limoges chez l’éditeur Barbou nous enseigne qu’il est plus que temps de coucher melons et concombres – ne pas oublier de planter laitues et romaines entre chaque rang -, de ramer les pois, d’éclaircir les carottes, découvrir les artichauts, repiquer cardons et chicorées, sans oublier de planter les choux d’août et les pimprenelles de juillet, de réserver les mâches et les raiponces ; ce qui est la sagesse même : on ne saurait trop réserver ses raiponces ! De semer sur couche le radis, la  rave et le cerfeuil (d’autres plus qualifiés le disaient déjà hier), en planche les carottes et l’arroche à la volée ;  et cent autres belles choses au verger (où fleurit déjà le daphné mézéréon, ou bois gentil !). Pour la griotte, il faut encore attendre.

S’il m’en croit, l’ami des mots sera bien inspiré de faire de même et profitera des dernières bourrasques neigeuses pour rempoter ses vieilles pages, transplanter quelques sentences vieillottes ou truculentes, faire ample cueillette de placotage d’outre-miquelon et de fleur de bagou , de bouturer rimes et proverbes sans oublier de faire ses semis d’accent. Pour cela, il préférera – c’est mon avis – les variétés locales et vivaces, jeunes pousses ou racines d’apparence désuètes, aux mogéhèmes (mot grammaticalement modifié, le lecteur aura compris tout seul) véreux ou vénéneux que l’industrie moderne de la communication tente d’imposer – avec quels moyens !

Quant à savoir qui de l’hirondelle ou du printemps fait le printemps ou l’hirondelle, il suffira de lever les yeux de sa page de temps à autre pour se faire sa propre opinion.

 

***

Chronique de saison, avec l’aimable participation des dis-moi-dix-mots de l’année : accent, bagou, griot.te, jactance, ohé, placoter, susurrer, truculent.e, voix et volubile.

illustration : Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, des poissons, des insectes et des reptiles, 1808, page 128. NCSU Library. Il s’agit bien sûr d’un pingouin et non d’une hirondelle.

 

 

36 commentaires

  1. Délicieuse chronique à l’emporte-mâche qui m’a fait saliver d’impatience en attendant les cueillettes. Mais l’arôme est là, du goût, du goût, du goût, comme disent les chefs. C’est fait !

  2. On peut penser qu’au lieu de perdre son temps à « faire l’hirondelle », le printemps pourrait s’appliquer à faire le printemps, ce qui, je l’avoue, dénoterait de sa part d’un manque d’originalité mais aurait mérite à verser dans l’à-propos, réflexe qu’il inusite de plus en plus ces dernières années, sûrement influencé par Mademoiselle Été qui fait moins l’Été depuis trop longtemps, et qu’il devrait prendre exemple sur Grand-Pa Hiver qui nous a fait un hiver d’hiver cette année comme à ses plus grandes et glorieuses heures.
    Enfin, je citerais la petite fille aux allumettes dans une de ses dernières et touchantes répliques : « Y’en a marre de ses les cailler là !!! »
    Enfin, et surtout, cette chronique trucu-talentissime se déguste com’ chocolat chaud au coin du feu !! Bravo Carnets l’historien !!

    • C’est bien vrai, mais si le printemps se mettait à faire le printemps, la semaine finirait par faire sept jours et le dimanche jouerait à dimanche… bref, tant irait la cruchalot !
      merci Pat’encrée.

  3. Les jours rallongent, c’est une vérité scientifique, puisque la rotation de la Terre, sur le long terme, ralentit, mais pas de manière continue … J’adore ces article, les Carnets peu Paresseux !

      • Pas « tous » les jours. Mais en moyenne, la rotation de la Terre ralentit alors les jours rallongent ! Ai-je entendu qu’un animal avait gardé un rythme circadien de moins de 24 heures ? Une bonne soirée à vous, les Carnets Paresseux.

  4. Les mots sont des rondelles, on les coupe et si on se tranche un doigt, c’est l’ire qui coule…

    Le printemps s’est déclaré hier au même moment où l’on apprenait que les oiseaux disparaissaient à vue d’œil dans nos campagnes françaises : le glyphosate, pour lequel le Hulot apprivoisé à l’Élysée ne semble pas trop se faire de soucis, en serait pour partie responsable.

    L’idéal serait alors de remplacer le monstre Monsanto par Saint-François d’Assise : lui, savait parler aux oiseaux (revoir le merveilleux film de Pasolini, « Uccellacci et uccellini »).

    • l’actualité est toujours changeante. Est-il besoin d’en parler plus ? Sinon, bien sûr, pour souligner qu’elle ne fait guère notre affaire, et encore moins celles des petits animaux qui ne lui demandent rien…
      Sûr que si saint François l’Oiseleur ne parle pas au pdg de Monsanto, le jour du moineau (du bonheur et de la francophonie) d’hier finira par être un jour sans rien à fêter !

  5. Ca l’empêchera pas de voler, le printemps .. qu’il vole qu’il courre trêve de littérature !

  6. De ma grainothèque littéraire vient de s’échapper un petit chapeau pointu que l’on nomme accent circonflexe.

    « Une hirondelle [qui] en ses voyages avait beaucoup appris »*
    S’élança à sa suite
    Lui criant de se mettre à l’abri
    Plutôt que prendre la fuite.
    « Quiconque a beaucoup vu
    Peut avoir beaucoup retenu »*
    piaillait-elle !
    Même si l’hirondelle
    Ne fait pas le printemps
    Votre désapointement
    je sais prédire
    si plume vient infléchir
    votre turlututu chapeau pointu
    en caractère aigu.

    Les citations suivies de * sont de Jean de la Fontaine (L’hirondelle et les petits oiseaux)

  7. C’est très vialattien. Cela me renvoie à notre échange. Truculent aussi, mais ça, ça l’est souvent. Je retiens le mot « placotage », également, dont il faudra que je me serve à l’occasion.

    • Oui, je ne l’ai même pas mentionné, mais je viens de lire ses chroniques de la Montagne !
      Je ne connaissais pas non plus placotage ; ça peut être utile pour imaginer un 349 personnages avec des racines québécoises 🙂

      • Pour moi, Alexandre Vialatte est le plus grand chroniqueur de tous les temps, et disons que pour être complet, Charlie Brooker est le plus grand chroniqueur vivant.

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