La grande forêt

Ne protestez pas, je ne m’attends pas à ce que vous me croyiez sur parole. Enfin, voilà toute l’histoire.

L’autre dimanche, promenade en forêt, tête en l’air et nez au vent. Je marche entre de grands troncs, à l’ombre de larges frondaisons. Distrait et pas curieux, je ne prête pas trop attention au décor. Et puis voilà que je regarde par terre. Et je l’ai vu, un drôle d’arbrisseau, un petit, un minuscule bouleau. Je regarde mieux ; feuille, tige, branche, tronc luisant d’écorce blanche : c’est bien un bouleau. Ça alors, comme c’est curieux, un arbre bonzaï naturel ! Je regarde alentour, et je vois d’autres arbrisseaux du même tabac : un bosquet de chênes mièvres, deux platanes grands comme une petite fougère, trois hêtres nains….

Je lève les yeux, et voilà que je m’aperçois que les larges fûts entre lesquels je déambule distraitement ne sont pas des troncs d’arbres, mais des pieds de poireaux géants ! Là-haut, les lourdes frondaisons veinées qui me prodiguent l’ombre où je marche sont celles d’une forêt de choux ; le sentier longe bientôt une sylve de carottes luisantes dont les ombelles frémissantes dansent haut là-haut là-haut, se perd entre de larges buissons de mâches vert épinard qui masquent les dômes bulbeux d’un rond bosquet de brocoli…

Abasourdi, je vais pour m’assoir sur un roc erratique mi enfoui…. mais voilà qu’il s’agit d’une géante pomme de terre qui affleure sous l’humus. Assis sur la patate, je réfléchis : ai-je été réduit à la dimension d’un lilliputien, d’un gnome, d’un kobold ? Non : il n’y a pas autour de moi d’insecte soudain énorme, de musaraigne mastodontique.

Et puis je me rappelle les arbrisseaux entraperçus tout à l’heure et je comprends. Arbres et légumes ont permuté leur gabarit ; jardin et hautes futaie ont échangé leur place. C’est la seule explication.

Pourquoi ? Est-ce l’incessant effort des hommes acharnés à dévaster le monde qui a rompu l’équilibre entre les forêts délaissées et les jardins surengraissés et phosphatés à outrance ? Ou bien, depuis les clos des villages abandonnés, depuis les jardineries en faillite des zones commerciales, les plantes domestiques ont repris l’assaut et conquièrent pour leur compte les vastes espaces des forêts en déshérence ? Peut-être, tout simplement, notre myopie nombriliste nous a-t-elle masqué la longue querelle des plantes, l’éternelle guerre de légume, de feuille, de radicelle et de branche, que les diverses verdures se livreraient en douce depuis l’aube du monde et qu’ici, dans cette valleuse perdue, les légumes ont brisé leur joug et triomphé des grands feuillus ?

A vrai dire, je n’en sais rien.

Ce qui est sûr, c’est que les poireaux géants avaient fière allure, entourés de leur cour de chênes mièvres qui s’agrippaient, piteux, à leur pied. J’y ai songé au retour, et encore le lendemain, et toute la semaine. Évidemment, le dimanche suivant, je n’ai pas retrouvé le chemin. Oh, ne protestez pas, je ne m’attends pas à ce que vous me croyiez sur parole.

Mais que vous me croyiez ou pas, oh la la ! que de soupes splendides j’ai rêvées !

 

* * *

Conte pour l’anthologie potagère proposée par Victorhugotte. Illustration : Arbre géant aux États-Unis (Keystone /Agence Rol, 1920). BnF, dpt estampes et photographie. Dominique H me signale (via un lien invisible dans les commentaires) la Bambouseraie d’Anduze (Cévennes).

 

48 commentaires

  1. Bien sûr que je vous crois ! L’histoire est belle et ne peut être que réelle … puisqu’elle est. Et elle peut illustrer la révolte des plantes, génétiques modifiées ou pas, ou notre manière de les voir. Bravo !

    • C’est vrai que toutes les histoires sont réelles, au moins comme histoires, mais on peut ne pas les croire. Ce « vous n’allez pas me croire » m’a paru une belle phrase d’accroche pour une histoire pas très réaliste !

      • Ta réponse me fait penser à une phrase lue dans le dernier roman de Nila Kazar « Platonik » : « Ce genre de coïncidences arrive aux écrivains, ces gens bizarres qui se souviennent de ce qu’ils n’ont pas vécu. » Je la trouve particulièrement juste 🙂
        Cela dit, si les légumes sont des denrées rares chez moi, j’aime bien les lire chez toi.

  2. J’ai adore ! Je suis un peu retournee dans les jardins statuaires de Jacques Abeille, grace a vous. Merci.

  3. Ton histoire fait penser à ces forêts décimées par le feu qui voient par la suite une petite végétation insoupçonnée prendre la place des grands arbres. Alors bien sûr que je te crois! 😉

    • Merci Almanito ; oui, on voit aussi ces petites pousses dans les grands abattis en forêt. Toute une petite flore qui tente sa chance avant de se faire rattraper par les grands…

      le « Oh, ne protestez pas, je ne m’attends pas à ce que vous me croyiez sur parole » était tout rhétorique 😉

  4. Votre voyage dans cette forêt enchantée (dont on n’a pas encore soupé) m’a fait penser à la Bambouseraie d’Anduze (Cévennes), avec ses labyrinthes et ses quelque 700 000 bambous, si j’ai bien compté.

    Un lieu magique comme ici, où la dimension humaine est toute relativisée – mais l’imagination comme exhaussée par les visions naturelles (ou abus de champignons ?) que l’on en garde.

    Pour rêver, ce n’est plus du boulot, mais du plaisir ! 🙂

  5. Tu ne vas pas me croire : hier, pendant que j’épluchais les légumes pour la soupe du soir, un poireau m’a confié qu’il t’a aperçu l’autre jour dans la grande forêt.
    Mais qu’il n’a pas osé te parler, de crainte que tu ne le crois pas…

    • Et quand tu as essayé de l’éplucher avec ton couteau tranchant, il a eu un mouvement en arrière, et tu t’es dit, telle Agatha C: « ma parole, il recule, l’poireau… » !

  6. La guerre humaine de la productivité forcenée a fini par contaminer toute la planète, les végétaux « utiles » ont décidé de conquérir le monde, les autres sont relégués au rang de plantes naines de salon et vouées à disparaître. C’est la première étape. Bientôt, il ne restera que les productifs et autres robots obéissants. Exit les rebelles et les rêveurs, il n’y a plus assez de place sur terre pour les inutiles. On les enverra sur Mars en Tesla atomique !

    • Peut-être avaient-t-ils commencé avant nous, discrètement…
      mais ça serait une bonne nouvelle pour moi si on envoie les inutiles sur Mars ! je serais du premier voyage 🙂

  7. Donne-moi l’adresse, tu n’imagines pas la joie de la mère de famille nombreuse qui n’a qu’UNE pomme de terre à éplucher pour nourrir ses enfants !

  8. Des poireaux gratte-ciels, des dômes de brocoli, j’en connais chez moi qui vont avoir très peur que tu ne me donnes l’adresse ! Je dirais bien que ce changement de point de vue pourrait enseigner une chose ou deux à ces crâneurs de chênes, mais la vérité est que plus c’est crâne, plus c’est beau (une propriété malgré tout limitée à la gente sylvaine).

  9. J’ai eu un peu la même pensée que Gibulène et imaginé un Carnet paresseux au pays des merveilles botaniques. Je suis certaine que tu as dû voir une bouteille qui t’as dit « bois moi »!

  10. M’a ramenée à ces fois dans ma vie où j’ai regardé un pot avec sa plante et me suis imaginée toute petite à son pied…. Quoi qu’il en soit, chapeau dodo. Y a pas à dire, on y reconnait l’carnets.

  11. C’est très curieux en effet ! Très très curieux !
    Ce pourrait-il qu’il s’agisse d’un potager d’ogres ?
    Mais cela n’explique en rien la petite taille des chênes « mièvres ». 😉
    Cela pourrait faire un conte « truculent » pour l’agenda ironique de février, pour peu que le « quadragésisme » soit de mise chez les ogres, qu’un vieux mage déguisé en mendiant vienne acheter un quintal de primeurs pour un « tringueld », et faire un concours de soupe dont le « gagnant » soit le meilleur cuisinier. Il n’y a qu’en période de carême des ogres que les mages ont des chances de gagner… 🙂

    • un potager d’ogre ? des ogres végétariens, alors 🙂
      le drôle, c’est que j’y ai bien pensé (je suis paresseux), à en faire un conte de février, mais j’ai pas trop vu comment glisser un tringueld sous les radicelles du gigantoradis !

  12. Riche! Hélas, j’ai du mal à te suivre dans cette veine anthologique, dois-je m’excuser si mon inspiration m’emmène ailleurs (et si je vous fais tous poireauter) ? Les légumes attendront un peu, je les laisse mijoter sur le coin de la gazinière.

  13. Bon jour,
    J’adore 🙂 C’est entre l’imaginaire et la réalité mais il est vrai que tout est possible … en tout cas un texte savoureux. 🙂
    Max-Louis

    • Fini le temps des cerises et des amours splendides, vivement celui des soupes exquises dont vous avez rêvé 😀.

  14. « rêvées » me dit mon fils cadet que j’ai extirpé du rugby -fortnitien ce matin- gloire à vous (avec une pointe de jalousie). S’il a raison, c’est grâce à sa mère, moi je n’y suis pour rien.
    Mêler la littérature à la vie quotidienne, j’en ai rêvé, vous y arrivez!

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