Janvier ruisselle

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24/01/2018 par carnetsparesseux

Ce matin, le vent avait chassé la pluie.
Brève éclaircie si inattendue qu’on hésitait à en goûter l’instant. Replier le parapluie, rabattre les capuchons, se surprendre à marcher à plein pied sans plus guetter les flaques et les ruisselis entre les pavés. Le temps de songer à faire ces petits gestes presqu’oubliés, et voilà l’ondée revenue. Illico on se capuchonne, s’emmitoufle, déploie le parapluie. On se dandine sur le trottoir en lorgnant la cataracte du caniveau. Au fond, presque rassuré de ne pas avoir eu à changer de façon. Tenir bon.

Au bas de la ville la rivière coule lourde et brune, grasse de la terre des prés mangés dans les pays d’amont. Elle promène des branches, des troncs, des arbres mêmes. L’eau s’ébroue sous le brouillard de la pluie. Elle joue, s’appuie aux piles du pont, éprouve son nombre et sa vitesse, se hausse vers le haut des échelles. Le pont est bien seul. Il a pris son air de chien mouillé, arqué sur de trop courtes pattes. Tenir bon.

Vrai, pas un piaf, pas une feuille, pas un chant.
J’exagère : il y a le cri du vent qui râpe contre les troncs et les toitures et ceux de l’eau qui tape, ruisselle, court, danse sur tout ce qu’elle peut atteindre.
Tenir bon ? On pourrait laisser filer, facile. Joindre des larmes de poètes à la pluie qui persiste. Dire que tout n’est plus que flaque. La pensée qui fuit goutte à goutte. La joie qui s’embourbe. L’envie qui se noie. Que faire, sinon s’épancher, se répandre ?

Vrai, ce serait facile aussi bien qu’idiot. On s’en doute, de nos petits naufrages, les nuages, les oiseaux et les feuilles s’en fichent bien. Leur moment n’est pas le nôtre.
Vrai, les larmes, les vraies, auront aussi leur temps où le soleil ou la pluie n’ont aucune part.
Tenir bon. Heureusement,  il y a pour cela, solidement accrochés au ciel de ma cuisine, le souvenir du parfum des pommes au four, les promesses des moelleuses navettes aux oranges, et l’espérance jamais déçue des massepains mêlant cardamome et coriandre.

 

 

***

 

En écho à la carte postale de janvier, chez Nervures et Entailles
illustration : 浪花百景 佐太村天満宮 / 国政画, collection d’estampes japonaises d’Henri Rivière, BnF.

40 réflexions sur “Janvier ruisselle

  1. iotop dit :

    Bon jour,
    Un moment presque intime où le narrateur dévoile sa pensée sur une pluie qui chancelle sur les traits d’une ville.
    J’aime beaucoup.
    Max-Louis

  2. Le « ruissellement » comme idéologique capitaliste a pris des formes plus physiques : la nature indomptable par les employés du CAC 40 vient montrer sa résistance jusqu’à Paris où elle ne semble pas à la peine…

    Taxe sur les inondations ? Cela risque de rapporter gros aux Versaillais ! 🙂

    • Merci Dominique de me rappeler l’existence du ruissellement des premiers de corvée !
      Je suis (parfois, souvent) tellement dans ma bulle que je n’y avais même pas songé en choisissant le titre
      🙂

  3. cjacomino dit :

    Je suis très admiratif. On songe à Alexandre Vialatte, bien sûr. Mais, avec lui, à toute une tradition de prosateurs français dont la NRF a longtemps été la vitrine et le soutien. Henri Thomas, Perros. C’est magnifique de faire revivre cela. Avez-vous un livre quelque part, qu’on puisse acheter? En tout cas, merci pour ce tout début de journée

    • Merci beaucoup ; Vialatte, je le lis depuis un ou deux ans, et j’aime beaucoup. Thomas et Perros, je vais filer les lire.
      Et non, je n’ai pas de livre…juste ce blog qu’on peut lire pour le plaisir 🙂

  4. La pluie et tout ce qu’elle peut faire résonner en nous…. Très beau !

  5. Frog dit :

    Ta carte postale me plait beaucoup, Carnets ! L’eau à l’assaut des piles du pont désormais court sur pattes, c’est merveilleusement dit !

    • L’image du pont chien mouillé est venue toute seule ; j’ai hésité, la trouvant presque trop « image », et puis elle est resté là, planté sur ses pattes 🙂
      merci Frog !

  6. Marianne dit :

    Quelles belles images, quel tempo, je voyage sur la musique de tes mots… Merci 🙂

  7. jacou33 dit :

    La pluie, toujours la pluie.
    Ce matin, enfin chantent les oiseaux,
    « Le soleil est là,
    A repeint ce ciel de Bordeaux
    Que l’on croyait gris,
    A vie. »
    Pourvu qu’ils ne chantent pas faux.
    Voilà ma carte postale.

  8. bizak dit :

    Comme quoi, il suffit d’orienter ses pensées, vers ce qui peut nous rendre positif, comme un bon gâteau et le tour est joué. Reste qu’il faudrait encore arpenter les pavés pour rentrer chez soi, sous la pluie. Votre écriture est trempée d’une belle poésie. J’adore

    • Merc Bizak ;et oui, il faut aussi sortir chercher la farine, mettre ses bottes pour trouver de la cannelle, prendre un parapluie pour ramener le miel….
      l’eau est partout !!

  9. jacou33 dit :

    Et voici ma réponse à vos cartes postales; espérant qu’elle sera actuelle demain, après-demain, sur après demain…

  10. […] ma carte, d’aujourd’hui, en réponse de celle de Carnets Paresseux, répondant lui-même à  celle de Nervures et […]

  11. jacou33 dit :

    Empressée tellement ce beau temps, chez moi, semble ne tenir qu’à un fil, j’en ai oublié de copier l’URL que voici
    https://jacou33.wordpress.com/2018/01/24/apres-la-pluie-le-beau-temps-2/

  12. Magnifique carte de saison!

  13. Caroline D dit :

    Wow, que je me suis dit.
    Mais wow, ça dit pas grand-chose.
    Alors j’ai cherché à étoffer ce wow que je ressentais.
    Et après réflexion, je me suis dit « si je voulais présenter l’auteur que tu es à quelqu’un, ce serait par ce texte peut-être ».

    • Merci Caroline. A mon tour de dire wow !
      je vais peut-être mettre un lien vers ce texte dans ma fiche auteur, entre le garage du Cantal et le volontariat dans le Saskatchewan 🙂

  14. Très belle correspondance, dans tous les sens du terme ! J’aime l’immédiateté de la carte postale, qui s’imprègne de l’odeur, de l’air et de la lumière (ou de l’eau) d’un lieu pour les libérer dans un autre. Copeau de ton monde qui tombe dans le mien.

  15. jobougon dit :

    Que d’eau, que d’eau !
    Mais la cuisine au ciel odorant de bonnes choses laisse supposer combien elle est accueillante durant ces temps arrosés, et je suis entièrement d’accord pour que le lieux de toutes les résistances soit en cuisine et pas ailleurs.
    Tenir bon et déguster, là est le secret.
    Merci Carnets.

  16. […] en réponse à la carte de Carnets Paresseux, répondant lui-même à Nervures et entailles, j’écrivais « Après la pluie, le […]

  17. Leodamgan dit :

    Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Nougaro :
    .
    La pluie fait des claquettes
    Sur le trottoir à minuit
    Parfois, je m’y arrete,
    Je l’admire, j’applaudis
    La pluie fait des claquettes
    Sur le trottoir à minuit
    Parfois, je m’y arrête,
    Je l’admire, j’applaudis

    …..

  18. Célestine dit :

    Je suis peut-être affreusement narcissique, mais je vois ici comme un écho à mes deux derniers billets pluvieux…
    Très beau, en tout cas, ton écriture flamboie (ce qui est un comble avec toutes cette eau) 🙂
    Bises célestes
    ¸¸.•*¨*• ☆

  19. walachniewicz dit :

    Le pont est bien seul. Il a pris son air de chien mouillé, arqué sur de trop courtes pattes…j’adore !

  20. Cléa Cassia dit :

    Très lyrique, j’aime beaucoup ! Une belle carte postale de ce mois de janvier.

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