Dans l’œil de la pintade

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06/01/2018 par carnetsparesseux

« Si tu le vois c’est que c’est là » dit un dicton de l’arrière-pays.
Bien sûr on ne l’emploie pas ici, sur la côte, où, grâce aux ports où cabotent de petits navires et aux plages où cabotinent les villégiateurs, les gens se tiennent plus. On ne le dit guère plus dans les gros villages encalminés le long de la nouvelle route, qui végètent en attendant les jours de marché. Vous ne l’entendrez pas non plus dans les bourgs rattrapés par le chemin de fer et les journaux. Mais on n’en sortirait pas de faire le tour des endroits où on ne l’entend pas.

Pour l’entendre, il faut gagner l’arrière-pays.
On y arrive par des chemins poussiéreux.
Là, les collines se haussent du col, comme pour faire oublier qu’elles ne sont qu’un entassis de cailloux secs au bord du bas piémont, toujours plus pelé et râpeux à chaque étage gagné. Plus de villages, des maisons rares et seules, murs de pierraille tassées sous un pan de lauze. Plus de prés, des champs nus, des rocailles, une vigne à vinaigre, trois arbres secs, et parfois, le maigre miracle d’une source qui reverdit deux carrés de fleur et de légume. Par-dessus, pas le grand soleil jaune que les peintres affectionnent. Non, plus souvent qu’on croirait, de gros nuages sombres et, au ras du sol, une brume coulis qui noie même les repères pointus des cyprès et qui stagne, bloquée là par le jeu des vents et des crêtes.

Bref, c’est dans ce coin là qu’on le dit : « Si tu le vois c’est que que c’est là ».
Vous vous dites, ce dicton, on croirait volontiers un écho de saint Thomas façon solide bon sens paysan à qui on la fait pas. Pas de mirage, pas de songe creux, du concret, du pied sur terre. Oui, mais non. Oh, je ne vous chicane pas. Peut-être que si on le disait ailleurs, ça aurait ce sens là. Mais là-haut, quand quelqu’un dit « Si tu le vois c’est que c’est là » tout le monde sait ce qu’il faut comprendre, et c’est autre chose que ce que vous croyez.

Pour vous le bien expliquer, il faut peut-être préciser que dans les hautes collines, outre le brouillard et la longue ombre des cimes qui court du matin au soir à travers les champs de cailloux, il y a aussi un long piaf maigrelet et laid de plume que là-haut on appelle pintade mais qui n’a rien à voir avec la pintade de nos marchés.
C’est pas un piaf qui vole ; à peine s’il chaloupe trois pas si on le dérange, l’air gravement offensé. Haut perché sur ses maigres pattes, il passe son temps à fixer les environs ; chaque pierre, chaque souche, chaque guéret, il a l’œil à tout, comme si ce pays désolé, c’est son domaine. C’est pas faux, c’est un peu son Cocagne. Faut vous dire que personne ne lui cherche d’ennui. Les gens rougiraient de le manger : « Vaut pas l’eau de son bouillon », ils disent. Avant d’ajouter : « Mérite même pas l’bois pour le cuire ». Sans parler du prix des allumettes.
Mais c’est pas la vraie raison.

 

à suivre…

* * *

Peut-être que je lis un peu trop Julio Cortázar ce début d’année. Illustration  : Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, des poissons, des insectes et des reptiles, 1808, page 235. NCSU Library. bien sûr, le piaf de l’illustration n’est pas une pintade, mais une grue couronnée.

30 réflexions sur “Dans l’œil de la pintade

  1. iotop dit :

    Bon jour,
    Je l’ai lu deux fois à haute voix avec des intonations pour bien faire ressentir les phrases et le « chaloupé » de ce moment textuel.
    J’aime beaucoup ce texte (en attente de la suite) 🙂
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis ; j’aime bien l’idée d’une lecture a voix haute (je marmonne quand j’écris ,mais je n’ose pas la voix haute, de peur d’effrayer les voisins)

      la suite ? je l’attends aussi, avec quand même une petite idée de ce qu’elle pourrait raconter.

  2. almanito dit :

    Je suis sous le charme de la description même si l’endroit semble peu accueillant. Cet oiseau antique et bizarre pique ma curiosité…

  3. Le petit de la pintade s’appelle le pintadeau… et si le pintadeau faisait des petits, s’appelleraient-ils des pintadodos, dont on a mangé l’existence même, sans se soucier ni de quel bois ils se chauffaient, ni de quel bois ils se cuisaient ?
    En tout cas… je t’ai à l’œil, quoi qu’on dise.

    • Je peux juste dire qu’aucun pintadeau (d’aileurs, là haut on dit pintadeau mais ça n’est pas des pintades) n’a été molesté pendant l’écriture de cette histoire…. enfin, pour l’instant 🙂

  4. On boirait bien, en ce début d’année, une pinte… à sa santé !

  5. La suite, la suite !
    Mon grand père avait une recette pour faire cuire les corbeaux : en mettre un dans une casserole d’eau en ébullition avec une paire de tenailles. Quand les tenailles sont molles, le corbeau est cuit. J’ai jamais essayé !

    • C’est une recette radicale. On peut juste craindre que le corbeau prenne un petit gout de feraille ! ou, pire, que la tenaille ait un gout de corbeau 😦
      mais bon, il ne s’agit pas d’un corbeau, mais d’une fausse pintade qui ne veut pas dire son nom.

      la suite, je l’attends aussi, même si j’ai une petite idée de ce qu’elle va dire.

  6. Asphodèle dit :

    Chic un feuilleton et je sens que c’est du lourd cette fausse pintade aux airs de grue ! Merci de m’avoir fait sourire… 😉

    • jobougon dit :

      Et qui plus est, une grue couronnée !
      Comme tu dis, Asphodèle, chic, un feuilleton.
      Avec le Dodo, sait-on jamais où ses feuilletons nous emmènent.
      Une histoire moulée à la chaloupe, ou encore un conte de la chaloupe perchée, je ne sais…
      Merci Monsieur Dodo Paresseux de nous offrir autant d’occasions de voyager.

    • ha mais je ne suis pas sûr que ça feuilletonne au long cours ; au début c’était même calé pour un seul épisode (et puis la pintade qui n’est pas une pintade a exigé un peu de place 🙂
      mais bon on part pour deux ou trois épisodes, promis !!

  7. Celui qui pense que cette grue altière est déguisée en pintade, à plus d’une pinte dans son sac… mais les apparences sont souvent trompeuses et plus d’un témoin a affirmé avoir vu le loup au coin du bois pour moins que ça !
    J’attends la suite de l’histoire avec délices et quelque chose me dit qu’elle vaudra son pesant de plumes 🙂

  8. Lire du Dodo-Carnet le dimanche matin, c’est… savoureux, nourrissant même… Merci pour ce beau partage 💖 !

  9. Caroline D dit :

    Qui sait, que je me dis. C’est peut-être ça l’évolution. Ne pas valoir l’eau d’son bouillon. Comme ça, plus besoin de se sauver des chasseurs de chair ou de plumes. Reste que j’aimerais bien la connaître, moi, la vraie raison en question.

    • C’est vrai : décourager les prédateurs, déprimer les fauves, leur faire honte de si mal manger, leur couter du bois et des allumettes, ça semble une solution.
      mais c’est pas ça la vraie raison 😉

  10. Leodamgan dit :

    Encore un suspense palpitant dont on espère la fin tout en la redoutant car cela voudra dire qu’il n’y a plus rien à lire!

    • Merci Mo ; c’est facile, au début, d’accumuler les incertitudes… va falloir que je trouve à résoudre tout ça en route 🙂
      mais pas d’inquiétude, même après la fin, il y aura encore à lire

  11. ça donne envie de connaître son histoire à ce « long piaf maigrelet et laid de plume » (j’adore cette façon de décrire l’animal)…

  12. victorhugotte dit :

    C’est drôle, mais j’ai comme l’impression de l’avoir déjà vu quelque-part dans un paysage également sec, cet oiseau maigrelet et laid., Mais c’est bien sûr…ou bien c’est son jumeau.

  13. Drawmadaire dit :

    Julio Cortázar et G.G Marquez font partie de mes auteurs préférés! Très sympa comme blog 🙂

  14. Hervé Gasser dit :

    J aime vos images, choisies

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