Un radeau pour la lune

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20/12/2017 par carnetsparesseux

Depuis le temps qu’il en parlait il fallait bien s’attendre à ce qu’il y aille.
La lune, bien sûr. Il disait qu’elle datait de la plus haute antiquité. Que c’était l’avis des sélénologues et que la bible elle-même ne disait pas autre chose, même si elle ne la fait apparaître qu’au troisième jour, après les cieux, la terre, les ténèbres, le ciel, le sec et la mer, mais en même temps que le soleil et juste avant les étoiles. Il disait qu’elle présidait à la nuit, et ça n’était pas rien.
Il disait aussi que depuis le temps, pas mal de gens avaient essayé de s’y rendre. Et certains – à ce qu’ils disent – y étaient arrivés. Le moyen ? Étonnement, l’embarras du choix. Il disait qu’à croire les voyageurs [et pourquoi ne pas les croire ?], qu’au gré des siècles on avait fait le voyage en bateau, en char, transité par une caverne, attelé des cygnes et logé dans les obus habités de Messieurs Verne et Méliès. Même Offenbach et Prévert avaient un avis là-dessus, sans compter les lapins !

Vous vous demandez qui était cet il qui parlait tant de la lune ? Disons un vague cousin, mais ça n’est pas très important. L’important, c’est qu’un jour il avait décidé de s’y rendre. L’envie d’essayer à son tour, le désir de prendre un peu de distance avec le monde, comme tout le monde, et peut-être aussi de se rapapilloter avec lui-même, au calme.

C’est comme ça qu’il a disparu. Oh, pas par surprise. D’abord, il disparu à la bibliothèque, où il a potassé la question théorique. Puis il disparu dans l’atelier du jardin pour la pratique. Et puis un beau soir, il a sorti de l’atelier douze longues planches clouées entre elles : un radeau. Un radeau, pour aller sur la lune ? Et pourquoi pas ? Personne ne s’est risqué à discuter ou à ergoter. Moi, je me disait que radeau, cygne, obus ou lapin, c’était prendre bien de la peine pour s’y rendre, alors qu’il est si facile d’être dans la lune, mais ce que je pense ça n’intéresse personne.

Sur une des planches, il avait fixé une grosse bobine de fil, d’un fil très fin et très long qui lui permettrait de revenir de la lune pile dans le jardin. Pour éviter que le radeau ne parte avant l’heure, il a attaché le bout au tronc du cerisier. Une fois cette ligne de vie assurée, on a posé son radeau sur des tréteaux, sorti autant de chaises qu’il y avait d’invités – la famille, quelques voisins, des amis – autant d’assiettes, de verres et ce qu’il a fallu de saladier et de bouteilles. Pour ne pas déranger, il a refusé qu’on mette une nappe, mais par respect pour la famille, il a proposé qu’on sorte l’argenterie. Ça a été un joli diner d’adieu. Il y a eu des discours, des toasts, quelques larmes et des embrassades. Des sourires aussi – tout le monde ne croyait pas vraiment qu’il irait sur la lune, même si personne n’a rien dit.

Un peu avant l’aube, on a tout laissé en plan, les bouteilles vides, les assiettes sales et les chaises paillées. On a juste reposé le radeau dans l’herbe, pour éviter les accidents, et puis tout le monde est rentré se coucher.
Au matin, il avait disparu, pour la troisième fois et pour de bon. Il faudrait plutôt dire ils avaient disparus : lui et son radeau. Certains – incrédules – ont fait un saut à la gare. Rien. D’autres ont roulé jusqu’à l’échangeur routier. Rien. Les plus opiniâtres ont même commencer à démonter l’atelier, des fois qu’il s’y serait planqué avec son radeau lunaire. Rien. Je suis sûr qu’ils chercheraient encore si un des mômes n’avait remarqué le bout de fil qui pendait du cerisier, emberlificoté dans les plus hautes branches : la preuve qu’il était parti, et vers le haut.

On ne l’a jamais revu. Je ne suis pas inquiet, il avait si bien préparé son affaire qu’il doit être arrivé sur la lune. C’est seulement à cause du fil cassé qu’il n’a pas pu revenir. Il faudrait mieux dire qu’ils n’ont pas pu revenir, en comptant le radeau, lui, l’argenterie, et les économies de  grand-père qu’on a jamais retrouvées non plus. Les soirs de pleine lune, quand elle brille, toute argentée, de là-haut, il doit nous voir – et bien rigoler, ajoutent les voisins.

 

* * *

Iotop parlait l’autre jour de voyage en radeau vers la lune. Voilà qui est fait, avec l’aide des mots (rapapilloter, fil et atelier) de l’atelier sous les feuilles.

illustration : carton d’ouverture du film le Voyage dans la lune du Voyage dans la lune de Georges Méliès, 1902. Regardez-le, ça vaut mille !

36 réflexions sur “Un radeau pour la lune

  1. iotop dit :

    Bon jour,
    Diantre, cela ressemble à un conte, il manque au début :  » il était une fois … ».
    Un beau texte, fluide et tout à fait convaincant. J’ai aimé lire à haute voix et mon attente n’est point déçue 🙂
    Merci à vous
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis – pour la lecture et pour l’idée du voyage en radeau vers la lune !
      j’ai un peu triché pour ne pas avoir à raconter les péripéties – toujours semblables – du voyage 🙂

  2. almanito dit :

    Sacré farceur ce voyageur de l’espace, je me disais aussi que cette histoire d’argenterie sans mettre la nappe était bizarre, mais de là à me douter…!!! 🙂

  3. anne35blog dit :

    Fichtre! voilà une histoire joliment contée….

  4. Tout le monde en resta médusé.

    Quelqu’un dit qu’un Américain s’était fabriqué récemment une petite fusée (genre Tintin), qu’il avait décollé et puis s’était évanoui dans les airs. Trump avait lancé la CIA sur la piste.

    La lune, lieu de fantasmes, devait faire l’objet d’une étude spéciale du Pentagone afin de voir comment détruire une fois pour toutes cet astre qui faisait rêver la populace terrestre au lieu qu’elle travaille la nuit…

  5. Ahlala ces gens qui se donnent tant de mal au lieu d’être tout simplement dans la lune. Le monde appartient aux rêveurs, c’est certain….
    Merci pour cette belle histoire !

  6. Que ce texte est poétique, que ce soit par l’histoire ou les mots utilisés ! On dirait un conte ! Je vais le lire à ma fille, elle va adorer, tout comme moi…

  7. gibulène dit :

    la lune était donc d’argent, et le silence d’or….. plusieurs questions sur le vague cousin : le radeau était-il facilement démontable, y avait-il un véhicule à proximité, avait-il un passeport???? Oh mais que je suis terre à terre !!! d’habitude moi aussi je suis dans la lune !

  8. Marianne dit :

    La prochaine fois que je serai dans la lune j’essaierai d’avoir des nouvelles de ton cousin, cher dodo. Ton histoire m’a fait rêver. Merci !

  9. Excellent ! Voilà un rêveur qui garde (aussi) les pieds sur terre. La chute est réjouissante ! 🙂 Et oui, le court métrage vaut le détour. Je ne connaissais pas cette version couleur.

  10. Frog dit :

    Je disais au mauvais endroit que j’aime bien ce très joli récit – ce que c’est que d’être dans la lune ! 🙂 Le fil a-t-il été coupé intentionnellement, voilà ce que je me demande.

    • le fil, coupé intentionnellement ? quelle idée, quand il suffit d’un bec d’oiseau en vol…
      Mais il y a plusieurs points dans cette histoire qui mériteraient peut-être quelques éclaircissements….

  11. Leodamgan dit :

    Il ne faut rien expliquer , tout est bien comme ça. Sous la lune, même pleine, il reste toujours des zones d’ombre.
    Bonne soirée à toi.

    • Merci Mo ; tu as raison, qu’il s’agisse de science-fiction (si le radeau lunaire fonctionne), de fantastique (si le cousin monte sur la lune et puis voilà) ou nouvelle policière (si c’est un petit escroc), il vaut mieux ne pas expliquer… surtout quand, comme moi, on ne sait pas trop ce qui est arrivé 🙂

  12. victorhugotte dit :

    Ca me donne envie d’essayer, ça m’a l’air sans risque, avec les nœuds et les ficelles.

  13. Célestine dit :

    J’ai adoré voir en entier le film de Meliès, bon la musique est psychédélique et arrache un peu les oreilles, mais je ne savais pas que l’histoire était si longue. je ne me souvenais que de la fusée qui crève l’oeil de la lune.
    As tu vu le film Hugo Cabret ? Sinon, si tu en as l’occasion, tu vas adorer !
    Quant à ton conte, faut-il te redire quel régal c’est de lire quelqu’un qui écrit toujours aussi bien ?
    ¸¸.•*¨*• ☆

  14. walachniewicz dit :

    D’accord avec vous cher Carnets c’est si facile d’y être dans la lune mais moi non plus personne ne m’écoute ;o)

  15. […] du vieil océan et voir courir le ciel par Laurence Délis du blog Palette d’expressions Un radeau pour la lune Sur la plus haute branche, L’étoile égarée, Le renard vient en dernier par l’auteur […]

  16. Valentyne dit :

    J’avais  » raté » ton texte en décembre 😦

    C’est important de se rapapilloter Ave soi même
    J’essaie tous les jours

    Je plussoie l’avis de Celestine sur Hugo Cabret, j’ai beaucoup aimé ce film

  17. Un radeau volant c’est mieux qu’un tapis, sans doute plus solide !
    Bonne année cher Carnets Paresseux, imaginative et poétique …

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