Cotillons, flonflons (et puis couic)

Grande soirée au grand théâtre. L’orchestre flonflonne en sourdine tandis que les fauteuils écarlates sont équitablement garnis de nobles dames et de messieurs sérieux. On s’informe d’une rangée à l’autre : « Sait-on ce qu’ils vont jouer ? Non, c’est une surprise. – On sait au moins s’ils vont jouer, ou non ? – Hé bien, puisqu’il parait qu’avec eux tout est possible, disons que tant que le rideau est fermé, ces deux propositions sont aussi vraies l’une que l’autre. – Ce qu’on m’a affirmé, c’est qu’il n’y aura pas de voltige, l’acrobate boite. – L’acroboite ? – Oui, cheville foulée. »

Les trois coups font taire les bavardages. Une des cariatides du grand balcon tourne la tête. Elle espère une pantomime. Survient un sergent-major et un roulement de tambour. Quand il lève ses baguettes et rejette sa plume en arrière, le grand rideau rouge à frange dorée s’ouvre : c’est-à-dire qu’un pan glisse à droite, un autre à gauche, dégageant la scène. Pour décor, un lampadaire.

Au pied du lampadaire, un renard. En haut, un corbeau. Le cristal du grand lustre frémit sous le murmure d’approbation qui monte de la salle, se faufile à travers les loges et gagne le paradis : tableau connu, scène classique, intrigue cousue de fil blanc, les connaisseurs apprécient d’avance. Peu désireux de nouveauté, ils aiment savoir à l’avance quel plaisir ils peuvent escompter. Encore un instant on chuchote « chapeaux » aux derniers arrivés des premiers rangs, et puis couic, silence.

Sur scène, le renard regarde le corbeau. Le corbeau regarde le renard. La cariatide et le public font de même. Le renard ne dit rien. Le corbeau, même jeu. la statue, idem. Le public ? Pareil. Puis le renard entame l’ascension du lampadaire. Au premier balcon (le plus turbulent) on s’interroge : que va faire le corbeau ? Et voilà qu’à mesure que le renard monte d’un côté, le corbeau descend de l’autre côté. Un monsieur sort un petit carnet et prend des notes.

Soudain, à mi-hauteur du mât, le corbeau et le renard se font face. Bien assis, vite conquis, le parterre est au paradis. On attend la tirade du renard, on la chuchote déjà avec gourmandise. Mais le renard reste coi. Il songe [allez savoir pourquoi ?] à une pipe qui serait et ne serait pas dans sa boite. Quelle blague (à tabac) ! Et même si c’était vrai, quelle moralité en tirer ? C’est important, la moralité.

Pendant qu’il s’agite en songeant, le silence s’allonge. Alors, sentant venir le couac, le corbeau improvise et pointe un fruit trop vert pendu à une ficelle vite descendue des cintres : « Ceci n’est pas une pomme. » Peine perdue. Dans les loges de la presse, les critiques tiquent.

 

*

à suivre… dimanche !

 

* * *

 

L’agenda de décembre 2017, hébergé chez Anne de Louvain-la-Neuve et les Narines des crayons devait s’amuser avec le monde proposé par l’image cid’ssus, reprendre la phrase : «Nom d’une pipe en boite, il ne faut plus prendre les parapluies pour des sirènes!» et, cerise sur la maréchaussée, que le tout prenne une forme de lettre…Cela, jusqu’au 18 décembre, fêtes obligent !

33 commentaires

  1. Bon jour,
    Un moment suspendu, une exception dans le temps, des souffles retenus par un silence soutenu. J’attends la suite … 🙂
    Max-Louis

  2. Tu aimes bien faire attendre ton public, hein ?… 😉
    Toujours aussi agréable de se balader dans tes récits. Comme les contes ils ouvrent sur des histoires extraordinaires.Évidemment on en redemande !
    Je trouve la scène avec la pomme particulièrement réussie. 🙂

    • C’est parce que la première version était trop longue pour un seul billet et que je n’ai pas eu envie de la raccourcir ; du coup, il faut attendre un peu.
      Merci pour la pomme ! C’était sa grande scène !

  3. Mais moi aussi, j’aime ces personnages récurrents comme de la mauvaise herbe indéboulonnable mais qui font justement que la vie est vie et à bas le roundup ! Merci cher dodo. Je pousse un ouf de soulagement de les voir sur scène dans une première qui fera date comme une cantatrice chauve.

    • Hé oui, ils sont revenus pour m’aider à me retrouver parmi toutes les images du collage 🙂
      et ce blog est bio, il est garanti sans roundeup anti corbeau (manquerait plus que ça !)

  4. Ecrire un texte en forme de tableau surréaliste, il n’y a que toi pour le faire si bien, avec tant d’humour et de finesse… 😉
    ¸¸.•*¨*• ☆

  5. Du théâtre surréaliste…et un suspense d’enfer…
    Les critiques tiquent…tac… tic…. tac…
    on retient tous notre souffle jusqu’à dimanche.
    Risque d’asphyxie en vue…:-)))

    • Je viens de lire les commentaires précédents : fallait pas dire que c’était surréaliste, alors ?
      Nom d’une pipe en bois !
      Je vais faire comme la statue et les autres : je ne dis plus rien…et j’attends.

      • Mais si, ben sûr qu’on peut dire que c’est surréaliste 🙂
        c’est juste que moi, je ne sais pas trop ce que c’est que le surréalisme, alors je ne suis pas bien certain d’en faire…
        bon, je vais faire comme la statue, attendre dimanche.

  6. En ce moment, je ne fais que travailler, mais grâce à toi, j’ai pu, en quelques minutes, aller au théâtre! Ceci n’est pas une pomme… c (v) ertes, mais alors, qu’est-ce? Un fromage?
    Je crois reconnaitre l’idée originale de ton récit (de la recyclerie magique?)…
    En tout cas, comme toujours, les deux compères font le show, et on attend le clou du spectacle!
    Bref, j’adore!

  7. Un remaniement roué des éléments kaléidoscopiques familiers en une nouvelle scène captivante sur toile de fond brillante. Une audience bien satisfaite.

  8. Décidément, que j’aime ta manière ! Le regard, le ton, le rythme, l’élégance dansante. Merci beaucoup Carnets ! 🙂

    • Trognon et sans pépin : aucun personnage n’a été blessé ou déagrémenté pendant l’écriture (l’orthographe et la syntaxe, elles, en revanche…)

      enfin, sauf l’acroboite, bien sûr…

  9. Comme le lièvre de mars je suis encore en retard ;-( quoique… c’est bientôt mars je suis presque en avance
    Si ceci n’est pas une pomme, est ce un fromage ?
    Je file voir la suite de cette histoire ….

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