Le livre de sa vie

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22/11/2017 par carnetsparesseux

Un ami nous raconte l’histoire d’un quidam qui, un jour, par hasard – chez des amis ou dans une gare ? les versions divergent sur ce point – pour se donner une contenance (il n’est pas grand lecteur) attrape un livre l’ouvre en lit quelques pages et découvre que l’histoire de ce livre raconte sa vie, à lui, le quidam.
Il est si surpris – à son avis à lui sa vie ne vaut pas la peine qu’on la raconte – qu’il repose le bouquin et prend son train vide son verre passe à table et n’en parle à personne.

Mais le lendemain, voilà qu’il se rend dans la première librairie venue ; il veut en avoir le cœur net. Curieusement, il ne doute pas que ce livre existe vraiment. Il serait pourtant plus simple à tout point de vue d’imaginer qu’il l’a rêvé, ou du moins qu’il a pris pour lui quelques lignes banales piochées au hasard dans un quelconque roman contemporain [de ces livres dont le héros habite une vague grande ville, travaille dans un secteur indéterminé, a fait son service militaire dans une garnison de l’Est après une scolarité passable dans un lycée public, par exemple ; bien sûr, ni Moby Dick ni les Grandes espérances, quand même pas].

Mais l’ami qui nous raconte l’histoire insiste sur le fait que le quidam n’est non seulement pas grand lecteur, mais encore qu’il n’a pas assez d’imagination pour se reconnaitre dans une histoire qui ne serait exactement pas la sienne. Il est temps de préciser qu’il n’a pas retenu le titre [l’a-t-il seulement lu ?] et encore moins le nom de l’auteur. Bon courage au libraire qui l’accueille !
Bien sûr, dans la marée de la rentrée littéraire il ne trouve rien d’approchant.

Notre petit groupe discute bientôt des motivations du bonhomme. A quoi lui servira de retrouver ce livre ? Les uns opinent qu’il veut mesurer la vraisemblance du récit : il craint autant les éventuelle erreurs et coquilles qui peuvent se glisser dans n’importe quel écrit et travestiraient sa vie que d’être reconnus par des proches qui lisant ce livre se vexeraient d’apprendre sur lui des choses qu’ils ignoraient. Les autres croient plutôt qu’il est obligatoirement curieux de ce que le livre peut raconter de sa vie future ; certains lui envient ce privilège, d’autres l’en plaignent.

L’ami qui raconte nous apprend alors que notre quidam souhaite surtout rencontrer l’auteur pour apprendre de lui comment il [l’auteur] sait tout cela de lui [le quidam]. Il nous dit encore que le libraire compatissant lui conseille, afin de convaincre l’auteur de sa bonne foi, de rédiger son autobiographie. La comparaison des deux textes sera décisive.

Mais il faut encore retrouver l’auteur, demande quelqu’un. Comment s’y prendre ? Quel est le conseil du libraire ?
Le conseil du libraire, que notre héros suit [il faut bien se résoudre à commencer à l’appeler ainsi], c’est d’envoyer son autobiographie à des éditeurs. Qui mieux qu’eux pourrait l’aider à pister l’auteur ?

Les plus malins de notre petit groupe de s’esclaffer qu’ainsi il a d’autant plus de chances de trouver un jour sa vie entre les pages d’un livre !
Et de débattre s’il y a paradoxe temporel, puisqu’il affirme avoir lu ce livre avant de l’avoir écrit ? Ou bien est-ce juste un jeune auteur qui tente de ruser pour se voir publié ? Ou encore un coup d’éditeur pour lancer son poulain ?
Certains disent tout bas que notre ami teste sur nous l’argument de son prochain bouquin. D’autres s’inquiètent : pourquoi a-t-il, ce quidam, son livre – et pas eux ?!
Moi, je ne dis plus rien. Je me demande seulement si je reconnaitrais le livre de ma vie, si je tombe dessus à l’improviste.

37 réflexions sur “Le livre de sa vie

  1. Valentyne dit :

    Quel est la part d’autobiographie de ce texte ?
    Les casernes de l’est ?

  2. Roomanies dit :

    En ce qui me concerne, c’est clair, je ne me reconnaîtrais pas dans l’histoire d’un autre…

  3. Julien Hirt dit :

    C’est borgésien, j’adore.

  4. Le quidam rédige rapidement son autobiographie (il connaît enfin la date et les circonstances de sa mort, ça le rassure) et l’envoie à un éditeur qui vient justement d’écrire la sienne, donc qui sait de quoi il parle : Jean-Jacques Paurouge.

    Son manuscrit, puisque l’idée est bonne, retient l’attention du comité de lecture présidé par l’éditeur et ne comprenant qu’un seul participant, lui-même. Il s’ensuit un échange téléphonique entre le quidam et Jean-Jacques Paurouge qui sont convenus d’un déjeuner au Bar à huîtres.

    Le quidam, entre une pince de crabe et quelques bulots réticents, est impressionné par la culture et l’aura de l’éditeur. Celui-lui lui propose un titre pour son livre (à la place de « Manuscrit trouvé par un sale gosse », déjà pris) : « Je ne suis pas un autre ». Le quidam acquiesce, l’éditeur passe à la caisse.

    Quelques mois plus tard, grande émotion dans le milieu littéraire : l’éditeur Jean-Jacques Paurouge vient de publier un tome 2 de son autobiographie. La trame est celle d’un livre qu’il trouve par hasard et contient toute sa vie imprimée sur papier : l’éditeur ne saurait se publier dans sa propre maison et a donc envoyé ce livre au Seuil, qui l’a accepté. Le titre est « Je ne suis pas un autre » et il se vend comme des petits pains.

    Jean-Jacques Paurouge reçoit même le prix Goncourt pour cette œuvre qui est posthume sans l’être tout à fait vraiment. Le quidam apprend la nouvelle dans « Le Monde des livres », qu’il lit en traversant un « passage protégé » boulevard Saint-Germain à Paris. Un conducteur de Porsche Cayenne ne peut l’éviter et l’écrase comme un rare moustique aplati sur son parebrise.

    Le SAMU, appelé sur les lieux de l’accident, repart bredouille. Jean-Jacques Paurouge, bien que très affecté par ce fait-divers, assiste aux obsèques du quidam. Sur la tombe au cimetière du Montparnasse, où se recueillent une demi-douzaine de personnes habillées de noir, une sorte de livre en marbre est posé. Une simple phrase en lettres dorées figure sur la page de garde : « Jeu mortel ».

  5. Merci à vous. Très belle histoire qui vient de m’inspirer un commentaire, mais en le relisant j’ai fait une fausse manoeuvre et il est parti sans que j’aie appuyé sur « publier »… alors que j’allais corriger quelques mots à la relecture :

    Je voulais écrire : « l’éditeur ne saurait se publier lui-même dans sa propre « maison » et a donc envoyé… »

    Si vous pouviez corriger… ce serait très gentil !!!

    Merci !!!

    Dominique

    >

  6. Tout à fait passionnant, cette histoire dans l’histoire de l’histoire qui dit l’histoire de… J’ai beaucoup apprécié ce petit récit ciselé comme un couteau de boucherie !

  7. Aldor dit :

    Comment sais-tu tout cela ? Je ne l’avais pas encore imaginé, pourtant.

  8. L'Ornitho dit :

    Ah! Dur choix, s’il fallait vivre sa vie ou livre sa vie.

    Le lecteur se livre-t-il ..?

  9. Dominique dit :

    Tout cela me plaît bien !

  10. Célestine dit :

    Les mises en abîme me donnent le vertige… 😉
    ¸¸.•*¨*• ☆

  11. almanito dit :

    Un jeu diabolique de poupées russes. Mais nous sommes tous des personnages de romans, n’est ce pas…?

  12. La Licorne dit :

    Génial ! J’adore ce genre d’histoire qui laissent notre raison et notre logique …bouches bées .

    Moi, à la place du quidam, j’aurais tout simplement cherché un auteur qui…porte mon nom ! 😉
    Ce serait logique, non ?
    Petite déchirure de l’espace-temps qui laisse entrevoir une vie parallèle…
    Rencontre avec l’oeuvre d’un « autre moi » qui aurait mené une vie d’écrivain.

    Tout petit détail à corriger (parce que si, dans un monde quantique, le temps n’existe pas, l’orthographe, elle , existe…) :
    le dernier mot, c’est « improviste » et pas « improvise » ?

    • Merci La Licorne ; mais notre quidam sait-il seulement son nom ? L’a -t-il lu dans les bouts de roman qu’il a feuilleté l’autre soir ? 🙂

      et l’improvis[t]e est corrigé.e 🙂

  13. Frog dit :

    C’est joli ! J’ai ri à la mention de Moby Dick et j’aime beaucoup la conclusion. Le livre de la mienne (de vie) tiendrait en dix pages et je m’endormirais avant de les avoir finies. 🙂

  14. Mais où vas-tu chercher toutes ces idées géniales ?
    Bon, je me pose tout de même une question. Le livre de sa vie, ne s’écrit-il pas tous les jours ? 🙂

    • Merci Laurence ; je dirais bien ce sont les idées qui viennent me chercher, mais en vrai je n’en sais rien…. à un moment, elles sont là, et moi aussi.
      et oui, on écrit le livre de sa vie tout les jours ; mais ça n’est pas tous les jours qu’on lui trouve un éditeur 🙂

  15. jobougon dit :

    Peut-être que tu l’as déjà écrit, le livre de ta vie, et que tu l’as tellement réinventée, cette vie, que c’est elle qui ne te reconnait plus.
    Imagine que ta vie se penche sur ce livre et se demande où tu es, saura-t-elle te retrouver si toi tu ne te reconnais pas ?
    Et si elle ne te retrouve pas, qui donc aurait vécu ta vie ?
    Et si c’est ta vie qui l’écrit, ce livre, toi, pendant ce temps là, qu’est-ce que tu vas faire ?
    Avant de lire ton histoire de quidam, je trouvais que c’était bien assez compliqué comme ça, maintenant, je vais prendre une tisane, me mettre une bonne bouillotte sur la tête, et rêver que ta vie se penche sur ton épaule et te dis ce que tu dois écrire sur elle.
    Et que nous, lecteurs assidus, allons très bientôt en découvrir plus long sur le fameux duo « ta vie et toi ». N’oublie pas stp de nous faire passer l’info dès parution. Tout comme le magazine, ça m’intéresse.

  16. Caroline D dit :

    Personnellement, si pareille chose m’arrivait, je me dirais que je suis tout simplement en train d’être lue par un livre.

  17. Leodamgan dit :

    J’aime beaucoup le climat d’étrangeté que tu crées.

  18. Toujours en forme, Carnets !
    J’adore !

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