Le long silence de l’arbre

Novembre, mois équitable, enserre ses trente jours d’autant de nuits. Il est vrai que ses nuits s’allongent et nous offrent l’occasion d’imiter sans risque Prométhée en allumant chaque soir un plus tôt le feu – jadis volé aux dieux – par l’entremise bien pratique de l’interrupteur de la lampe électrique – c’est du moins ce qu’on rapporte.

Porte close, rideau tirée, soupe bue, il est loisible à la femme et à l’homme d’aujourd’hui (en est-il d’autres ?) de se distraire des illusions changeantes de l’actualité toujours promptes à se périmer. Se distraire, comment ? En s’instruisant, bien sûr : il existe diverses façons. Cette chronique voudrait vous proposer de songer le faire grâce à l’arbre et à Émile Zola. Curieux tandem, me direz-vous, et vous n’auriez pas tort, tant les différences semblent nombreuses et évidentes entre ces deux sujets.

J’ai, bien sûr, d’abord relevé l’écart temporel : si l’arbre remonte à la plus haute antiquité – la Bible sur ce point est formelle – Émile Zola est beaucoup plus récent, la date du 2 avril 1840 portée sur le registre d’état-civil de la mairie du deuxième arrondissement de Paris en fait foi. La différence est sensible sur le plan quantitatif aussi. Si les meilleurs botanistes avancent le nombre assez pharaonique de trois mille milliards d’arbres présents sur notre planète – et attendons voir les chiffres des recensements interplanétaires ! -, l’Académie Française n’essaie guère de nous convaincre qu’il y a ici-bas plus d’un Émile Zola.

La zoologie nous enseignerait qu’il y a bien évidemment d’autres dissemblances entre l’arbre et Émile Zola. Laissons au lecteur le plaisir de les chercher à sa guise et mentionnons seulement la statistique qui démontre aisément que si l‘Histoire naturelle et sociale s’étale dans l’édition de la Pléiade sur neuf mille deux cent nonante et quatre pages, le moindre pommier en offre gratuitement cinq à dix fois autant, et les grands chênes septante et mille.

Émile Zola, autre différence, est bien bavard, emphatique jusqu’au tohubohu, sonore à risquer le bruit déplaisamment explicite ; en face, l’arbre ne résonne que du vent qui fait frétiller ses feuilles – pour ce que nos pauvres oreilles et nos faibles yeux arrivent à en comprendre.

Prendre en compte de tels écarts est facile ; il n’est que plus étonnant de noter les rares similitudes. Je n’en souligne qu’une – aux curieux le soin de s’amuser et de s’ébaubir en société, s’évertuant à dénicher les autres –, la voici : chacun sait, d’expérience, combien il est délicat d’avoir dans les appartements étroits où la vie urbaine confine la femme et l’homme une futaie digne de ce nom. Personne n’ignore qu’il est en revanche possible de lire cet automne de bons ouvrages sur l’arbre, ainsi qu’il est mieux dit ici. Il en est de même de Zola. Il faut reconnaitre qu’il est difficile de l’inviter à diner ou même d’espérer le recevoir au salon. Le Panthéon ne laisse pas ses pensionnaires faire le mur à leur guise. Pour autant, les éditions de poche permettent de le lire à l’envi, même dans les studio-kitchenette les moins bien agencés que propose à la location le sombre génie de l’immobilier sans vergogne ni émoi.

Mois sans orgueil, novembre sait bien qu’il doit s’achever. Cette chronique aussi. Il est donc temps que l’auteur se départisse de sa neutralité et avoue au lecteur, à la lectrice, qu’il a, comme tout un chacun, son petit avis bien assis.

Si les arbres et leur long silence souligné par le chant du vent dans la ramée m’enchantent toujours plus jour après jour, je ne peux cacher combien elle me fatigue, l’immense fresque zolienne, avec ses vingt volumes débordant des déboires de ses mille deux cents personnages étirés en horrificques kyrielles généalogiques – à chaque branche son drame, à chaque surgeon ses défaites, à chaque printemps ses bourgeons macabres. Et puis j’ai toujours l’impression d’être pris à parti par le grand homme jamais à court de récriminations, de râles et de plaintes [ça n’est toujours pas lui qui écrirait « j’amuse ! »].
En un mot (qui compte triple) : le bougon m’accable.

 

 

* * *

chronique accablée écrite pour l’agenda ironique de novembre chez l’Ecritur’bulente ; il fallait de l’arbre généalogique, de l’Émile Zola et une anadiplose (je crois qu’il y en a sept ou huit). Pour le reste, il suffit d’aller lire les autres textes ici. Et voilà.

ps [si on peut dire] :  Dominique Hasselmann nous propose Azzola pour faire passer Zola.

29 commentaires

  1. Il est vrai qu’à la longue, Zola « assomme »…

    Peut-être faut-il le lire avec, en arrière-fond, un peu d’accordéon ? Le choix, par consonance et souvenir d’une chanson de Jacques Brel, est alors facile !

    Des arbres ont quand même été décimés par le grand homme à cause de sa surproduction littéraire : mais à l’époque, dans une mine de charbon, on se souciait peu d’écologie !

    • Merci Dominique ; oui, à l’époque du roi-charbon, franchement, qui se souciait des arbres -déjà, on les coupait moins pour le chauffage, alors de quoi se plaignaient-ils ?) ?

  2. Bon jour,
    En lisant votre texte, j’ai pensé à l’arbre à pain. Je ne sais pas pourquoi. Alors quelle relation ? Les différences entre l’arbre et Zola qui m’a fait cogiter inconsciemment à l’arbre à pain car entre l’arbre et le pain on se demande quelle liaison germinale peut exister. Et l’on lit la joie de vivre de l’auteur (vous) a écrire cet « opuscule » qu’effectivement toute les relations sont possibles, il suffit de ce mettre à l’œuvre.
    Max-Louis

    • Merci Max-Louis ; quelles germinations, quelles radicelles entre le pain et l’arbre ? Celles que la fantaisie nous amène à tricoter, bien sûr ! Et oui, je me suis passablement amusé avec Zola et les arbres 🙂

  3. Ah, j’ai bien ri ! Bourgeon macabre ! C’est pour ce mot que tu as écrit cette chronique, pas vrai ? Je ne suis pas non plus une grande fan de Zola, même si j’ai aimé La Curée, par exemple. Enfin des arbres plutôt que sa prose, any day, bien sûr – j’avoue cependant n’avoir jamais eu la fantaisie de les comparer. 😂

  4. Ah, ça, quelles trouvailles et quelle plume ! (A-t-on inventé un mot ad hoc pour remplacer l’obsolète plume par… ? clavier, bof !) : comparer l’arbre à Zola, voilà de quoi interloquer le bon lecteur. Et cette fin « J’amuse », ça il fallait y songer, il l’a fait ! Il fallait la trouver, c’est OK ! Le Bougon Macabre, par lui-même d’ailleurs créé, selon l’Ecrevisse, transfiguré en Bougon M’accable, c’est fait aussi ! Il ne nous épargne rien ! Il est définitivement sur le podium, indétrônable ! Je n’ai qu’un mot qui parait bien faible : Bravo. Ici, les Bougons m’amusent, c’est officiel et c’est moins drôle.

    • Merci Anne ; j’avais envie de parler d’arbre et je devais parler de l’Emile. Il ne me erstait plus qu’à les faire se croiser. J’avoue que j’ai pas mal zigzagué pour arriver à placer les deux jeux de mots prévus (le « J’amuse » est en rab)
      🙂

  5. Super chronique, M. le Paresseux Bougon! Comparer Zola à son arbre, il n’y avait que toi pour le faire sans que cela semble totalement absurde: ici c’est juste délicieusement incongru! Comme d’hab, sur le fil, et funambule, tu excelles toujours! Ceci dit, et dieu sait que le Naturalisme systématique en cascade peut-être usant, il y a souvent, au coeur des tomes, des embrasements qui m’emportent. L’Assommoir ne m’assomme pas du tout, par exemple, ni la Curée, ni beaucoup d’autres (Thérèse Raquin si!). C’est la répétition, et la façon dont on l’enseigne (je fais partie des coupables) qui réduisent le Z’Emile à sa macabritude (pour agenda ironique d’avril organisé par Martine!).

  6. Ouh là là…au début, je me suis dit : « Mais où veut-il en venir ?
    Mais à la fin, c’est brillant…brillantissime, même !

    Les arbres généalogiques sont comme les vrais arbres, il faut les regarder dans leur ensemble, et ne pas suivre chaque branche une à une, sinon, on se lasse…

    Mais, bon, moi, j’aime Emile…sans doute, aussi, parce que je n’ai lu que six ou sept livres…et que je n’ai pas essayé de consommer l’œuvre entière…je me suis arrêtée juste avant…l’indigestion.

    Alors, merci, Dodo pas si paresseux, pour ce morceau d’anthologie…qui, fait la bonne longueur… ni trop court, ni trop long…et qui satisfait notre appétit tout en respectant notre système « dit-festif »… 😉

    Bon dimanche à toi !

    • Merci La Licorne ; moi aussi, je me suis un peu demandé si cette chronique funambule allait arrivé au bout du fil ! Et voilà que Max-Louis (iotop) propose un topo sur l’arbre et le pain… yapluka l’écrire !
      Mais pas tout de suite, ne serait-ce que pour protéger le système dit-festif du lundi-gestion ? (hum… 🙂 )

  7. Tout en savourant ta chronique, une pointe de culpabilité m’envahissait car je me disais que non, je ne relirai jamais une page de Zola tant les souvenirs écoliers m’étaient pénibles et encore à l’époque n’en mesurais-je pas toute l’horrible vérité.
    Et puis…OUF! à la fin tu as écrit ce que je n’aurais jamais osé dire, merci! :))

  8. Moi, j’aimais bien Zola quand j’étais ado. Et les arbres aussi. D’ailleurs j’aime toujours les arbres. Et j’aime aussi le Carnet (soi-disant) paresseux.
    Ce que j’ai le plus admiré dans ce texte, c’est ton talent pour adopter un style aussi XIXème siècle!
    Bon dimanche ou ce qu’il en reste. Et si tu ne repasses pas par ici aujourd’hui, bonne semaine.

    • En vrai, je n’ai rien contre Zola, mais comme je préfère les arbres, il ne lui restait que le « mauvais rôle » 🙂
      Pour le style, je crois que c’est parce qu’il n’y a pas si longtemps que j’ai commencé le XXe siècle…(je souffre d’un retard chronologique chronique) 🙂

      & bon mardi !

  9. Zola sur le banc des accusés, il a quand même fait ce qu’il faut pour se rendre indigeste, le bougre ! Les profs nous en servaient une tartine, en nous faisant étudier « Germinal » au lycée. Deux années de suite, vous m’entendez, j’ai du le lire deux fois en deux ans, avec la mine, le grisou et tout et tout, je passe sur l’épicier châtré, une horreur, bref, il ne nous a rien épargné. Aujourd’hui, s’il devait écrire sur notre actualité, je me demande comment il réussirait à en faire une fresque aussi indigeste que celle des Rougon-Macabres. Il n’empêche que son oeuvre est considérée comme classique…
    C’est dire comment on aime nourrir l’âme des lecteurs.
    Mais qu’est-ce qui a bien pu le pousser à en écrire autant et de la sorte ?
    Ouf ! Il est dénoncé par tes soins.
    Au bûcher les vingt tomes, et comme ça, ce sera le début du bonheur.
    Vous me mettrez vingt stères de livres de l’Emile pour alimenter mon poêle en fonte s’il-vous-plait ! Non mééééh !

  10. D’abord, comme je comprends qu’un tel bougon, ou voulais-je dire bourgeon, puisse devenir lourd. Car quoi qu’on en dise, une branche porteuse ne pourra jamais supporter qu’un certain poids.
    Mais si je vous écris en ce jour et d’ici, où l’hiver existe déjà, c’est surtout pour vous dire qu’outre votre aveu moins neutre des dernières lignes, je constate une fois de plus que vous possédez, cher Carnets, malgré certes et toujours une volonté de demeurer équitable, impartial, voire journalistique dans votre approche, l’art certain de vous dire et de vous dévoiler, et cela, sans jamais tout à fait vous dire ni vous dévoiler. La première phrase du deuxième paragraphe en recèle un bel exemple.
    L’un pourrait donc toujours trouver, entre les lignes ou pas, de quoi connaître un peu mieux le Saskatchewanais que vous n’êtes. Celui, dis-je, qui se cache derrière le dodo.
    Bref, vos couleurs sont tout, sauf neutres.
    Du moins, il me semble.

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