Babel perdue

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05/11/2017 par carnetsparesseux

Je crois qu’après des années passées à tendre l’oreille,  à frémir au moindre faux-ami et et à me dire qu’au premier doute je devrais vraiment vérifier dans le dictionnaire, finalement, j’aime bien penser que mes voisins ne parlent pas exactement la même langue que moi : bien sûr, au premier abord, ça parait plutôt une source d’inquiétude et de questionJe crois que j’ai compris qu’il m’a répondu ça mais est-ce que je suis sûr pour autant que c’est bien ce qu’il voulait dire ? Et moi, au juste je lui ai dit quoi ? – mais si on prend trois minutes pour y songer non seulement ça m’explique mieux pourquoi on ne se comprend pas toujours [et, bien sûr une fois fait l’effort de chercher les mots justes et précis, une fois écartés les méchants quiproquo et les malentendus pénibles ce flou est finalement plaisant, de ne jamais être vraiment sûr de ce que l’un comprend de ce que l’autre a dit, et cela sans que l’un ou l’autre en soit responsable : ainsi chacun est plus attentif et moins péremptoire] mais encore, une fois admise, cette imprécision initiale offre l’avantage d’autoriser des échanges francs sans trop s’inquiéter des mésententes – puisqu’aussi bien la mésentente peut se glisser en toute bonne foi dans chaque mot, chaque intonation, voire la plus petite inattention ? bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups, et après certaines conversations particulièrement épuisantes, stupides et obtuses je me dis qu’une langue parfaite, unique et universelle ça ne serait pas plus mal… mais où se nicherait alors l’impression si particulière d’être – parfois –  étranger en sa propre maison [dit le bon François Villon] cette fièvre bénigne qui fait frémir le monde depuis la chute de la tour de Babel ?

 

* * *

Un petit dernier d’une traite très en retard pour l’agenda ironique de Nervures et entailles.

 

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35 réflexions sur “Babel perdue

  1. Aldor dit :

    Ton texte est délicieux en ce dimanche matin.

  2. Il n’est pas que de nos voisins que nous ne comprenons pas toujours le langage !
    Chaque mot que nous croyons universel dans un même idiome revêt un sens intime et secret qui laisse planer parfois l’inintelligence jusqu’à la mésentente !

    • Aunryz dit :

      Assurément
      ce n’est que dans une illusion recherchée
      que l’on peut croire à l’unicité (et complétude) du sens
      rien que le son dans le mot (consonnes et voyelles)
      fait diverger chacun de nous en fonction de ce qu’il a vécu associé à la guturalité ou labialité dans son histoire personnelle.
      [le texte de Carnetsparesseux est – encore une fois – délicieusement ouvert vers d’infinis paysages de sens]
      __
      On n’empêchera pas par exemple le signe mathématique (langage univoque par construction-désir et touti…)
      qui correspond à l’appartenance (∈)
      de faire éc(h)o
      au symbole de l’€(uro)

    • oui, voisin est à prendre dans un sens très local, ici… il m’arrive même de ne pas vraiment comprendre des trucs que j’ai écrit :))

  3. anne35blog dit :

    moi non plus je ne comprend pas toujours tout, c’est crispant…

  4. walachniewicz dit :

    Bonjour Carnets philosophe. Delà mon goût de lire dans une autre langue, l’imprécision de mes connaissances me laisse le rêve plus grand ;o)

  5. Célestine dit :

    Fabuleux, je viens de copier coller ton texte pour un ami avec qui j’essaie justement de débroussailler quelques malentendus…
    J(e t)’adore ! 😉
    ¸¸.•*¨*• ☆

  6. Il est nécessaire de faire le point, de temps à autre, sur l’imprécision. 🙂

  7. Ah, ben tout à coup je me sens moins seule ! 🙂
    Merci pour la justesse de ton propos.

  8. Caroline D dit :

    De toute manière, n’est-ce pas.
    Et en passant, quelle danse sur un même plancher.
    Je salue l’homme au souffle d’une traite.
    Inclination, oui voilà.

  9. Les doubles ou triples sens des mots, sources de malentendus – font aussi la richesse d’une langue, sa poésie. Avec une langue univoque et universelle nous ne pourrions plus jouer avec les mots, ou rester dans le flou …

  10. La Licorne dit :

    Bernard Werber résume ça comme ça :

    Entre
    Ce que je pense
    Ce que je veux dire
    Ce que je crois dire
    Ce que je dis
    Ce que vous avez envie d’entendre
    Ce que vous croyez entendre
    Ce que vous entendez
    Ce que vous avez envie de comprendre
    Ce que vous croyez comprendre
    Ce que vous comprenez
    Il y a dix possibilités
    qu’on ait des difficultés à communiquer.
    Mais essayons quand même…
    (Encyclopédie du savoir relatif et absolu)

    Je crois que tu le dis encore mieux que lui…
    Enfin, si j’ai bien compris… 😉

  11. Leodamgan dit :

    Je suis allée voir le lien sur l’agenda ironique de Nervures et entailles.
    Effectivement, pour juillet, tu est très en retard… 😉

  12. Merci de cette phrase qui se déroule comme un escalier ou une terrasse autour de la tour imaginaire. Cerise tardive et d’autant plus appréciée !
    Un livre jouissif sur la diversité des langues et notamment de leur grammaire : Poésie du gérondif de Jean-Pierre Minaudier, dont voici un extrait : « En navajo qui n’a jamais chipé un seul verbe à aucune langue étrangère, le refus de principe de l’emprunt aboutit à des résultats certes décoratifs, mais discutables du point de vue de l’efficacité communicationnelle : ainsi « tank » se dit chidinaa’na’ibee’eldoohtsohbikàà’dahnaazniligii, littéralement « voiture qui glisse sur le sol avec de gros fusils dessus ». Il est probable que dans la pratique, les Navajos recourent à l’anglais pour le genre de conversations où l’on a à mentionner un tank – c’est une bête question de sélection naturelle: le temps de s’écrier « gare le tank arrive » , l’obstiné navajophone est déjà réduit à l’état de crêpe Suzette, dans l’indifférence de ses compagnons d’armes plongés dans leur dictionnaire. »
    Quant au flou, vivant à l’étranger je suis parfois lassée d’être la seule à y être, tandis que pour ceux qui m’entourent tout est bien distinct, même mon propre flou 😉 Mais tu décris très bien cette impression.

    • En effet, la langue navajo est toute indiquée pour les moments ou on a le temps d’expliquer ; j’imagine quand même qu’ils ont aussi un mot efficace pour les urgences 🙂

      « En vrai », j’aimerais bien que la langue de Babel n’ait pas disparue ; mais bon, puisqu’il faut faire sans…

  13. iotop dit :

    Bon jour,
    Et encore, nous sommes dans le domaine de l’audible avec ses nuances, ses profondeurs et ses sommets qui portent toutes les joies et les déconvenues. Ne parlons pas de la traduction.
    Max-Louis

    • Oui, l’oral peut aider (mais l’oral d’une langue étrangère, dont les codes sonores sont différents ?) ; à l’écrit, on peut aussi jouer de la ponctuation et de la typo…. mais même réduite autant que possible (recherche du mot juste, de la bonne construction, chasse aux éventuels flous) la part d’interprétation (et doublement si on parle traduction) est toujours importante.

  14. Else if dit :

    J’aime beaucoup le nom de ton article!
    Il me fait penser à Derida, à la déconstruction. Comme quoi un signifiant ne pointe jamais vraiment vers un signifié mais plutôt vers un autre signifiant. On tourne autour du sens, le langage ne peut que ça.

  15. Aelys dit :

    Une réflexion, qu’en bonne introvertie, je mène souvent…

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