Pique-nique en forêt

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21/09/2017 par carnetsparesseux

Mince de raffut dans le sous-bois ! Claquements de galoches sur les cailloux du chemin, à peine amortis par le froufrou des amas de feuilles mortes joyeusement piétinés, voix haut-perchée piaulant dans les aiguës, pas d’erreur, une gamine se balade par les chemins creux. Distrait de sa sieste, le grand loup maigre sort de sa tanière, contourne une souche que deux villages de champignons se disputent âprement, écarte d’une griffe précautionneuse un bras de ronce et, d’un bond, gagne le chemin de traverse. Le voilà devant la bruyante môme.

« Bonjour, petite, dit le loup.
– Merci à toi, et bonjour aussi, loup, répond la petite planquée sous un capuchon écarlate.
– Qu’est-ce que tu fais par ici ? T’as pas école ?
– Je vais porter de la galette et du vin à ma Mère-grand qui est malade, répond la môme en montrant son panier. Une odeur de pain chaud doublée d’un parfum de beurre fondu sourd de l’osier et affole la truffe du loup. La gamine sourit et soulève un coin du torchon. L’estomac du loup laisse échapper un long grondement.
– Ta maman a changé sa recette ? C’est quoi ce parfum ?
– C’est que je l’ai un peu aidé à cuisiner ; en plus de la farine et du beurre, j’ai mis des graines de cumin et un peu de moutarde… il faut bien changer, des fois.
Le loup se tait, sa langue entortillée entre ses crocs.
– Loup, ça t’ennuie si je pose mon panier ? C’est qu’il est lourd. Tant qu’à cuisiner, j’allais pas faire que de la galette. Tu ne dis rien ? Je t’ennuie ? Tu es fâché ?

Le loup se reprend. Pas question d’être impoli !
– Euh, ta Mère-grand habite toujours derrière le moulin, après les vignes ?
– Oui, toujours, tu sais, sous les trois grands chênes, et près des noisetiers. Mais – ne le prends pas mal, loup – je préférerais que tu n’ailles pas la voir. Ça pourrait la déranger. Elle est malade, tu sais. Et puis elle ne sait pas tenir sa langue, elle racontera tout à maman.
Elle montre le panier posé dans le chemin.
– Tu sais, je ne suis pas trop sûre si c’est bon. Ça t’ennuierait de me donner ton avis ?
Le loup attrape le petit pain que la fillette lui tend.
– Ceux-là, c’est ciboulette et ail des ours. Tu crois que le mélange passe bien ?

La bouche pleine, le loup acquiesce d’un hochement de tête. La petite continue :
– Hé, tu sais quoi, on va faire une dinette. Mais attention, on n’est pas au restaurant, tu te sers tout seul, comme un grand !

Elle étale le torchon sur le bord du chemin, près des fougères et dispose dessus le contenu du panier.
– Tiens, goutte ces pâtés, je les ai fourrés avec de la crème et des feuilles de coriandre fraiches, hachés menues. Ils te plaisent ? J’aurais peut-être dû mettre de la sarriette ? Non ? Attention, là, ça n’est pas des poivrons, mais des petits piments garnis avec un mélange de girofle, de noix de muscade et de gingembre. Si tu as soif, essaie le vin cuit, j’ai mis à macérer de l’anis étoilé ; attention à ne pas avaler les gousses ! L’autre bouteille, c’est du vin de sauge, il est plus doux. Et là, doucement, glouton, j’ai mis du temps à préparer tout ça, tu n’es pas obligé de te goinfrer !

Alors, le loup se discipline. Entre deux bouchées, il commente, suggère un parfum, une herbe, une graine – pourquoi pas de la cardamome dans les tartelettes, voir ce que donnerait du carvi à la place du cumin sur les tourtes au fromage, et si tu essayais de la pistache pilée pour les cannelés ? La fillette écoute, prend bonne note, se défend pied à pied :
– Trop de cannelle avec la tarte aux pommes ? Tu crois ? Et où tu rêves que je vais trouver du sésame ? Bon, tu n’as pas l’air convaincu par l’anis étoilé dans les massepains… Tu n’as déjà plus faim, lâcheur ? Tu ne vas pas me vexer en refusant de gouter mon gâteau de carotte avec du safran et des pignons ?!

Le ventre plein, le loup s’allonge et souffle. La gamine se lève, rabat son capuchon rouge, replie le torchon – après avoir secoué les miettes – et jette un œil dans le panier où restent une petite part de galette et le pot de beurre :

– Bon, Mère-grand ne sera pas trop dépaysée ! Dis, loup, si tu pouvais me trouver des champignons et un bouquet de millepertuis pour la prochaine fois, ça serait chou ! Faut que je file, à demain ! »

 

 

* **

 

Pour l’agenda ironique de septembre, Frog nous demandait une histoire d’épices. Les autres histoires sont là !

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76 réflexions sur “Pique-nique en forêt

  1. Un vieux plat qui a de l’allure.
    ou comment ne pas vexer un vieux loup affamé.

  2. gibulène dit :

    Je me demande ce qu’en penserait Bruno Bettelheim !!!! de quoi démonter toute sa psychanalyse !!! au niveau de la recette, faudra intégrer le curcuma la prochaine fois, s’il en reste ça fera du bien à mère grand 😉

  3. anne35blog dit :

    voilà une petite maligne ….

  4. Frog dit :

    Mais cette petite, il me la faut ! Mais ce loup, c’est moi (d’ailleurs, nous hantons les mêmes sentiers) ! Quel festin ! Elle est peut-être un peu trop rusée pour moi, mais pour de petits pâtés crémeux à la coriandre et des tartelettes à la cardamome, je suis prête à abdiquer toute méfiance. Bravo Carnets, un texte qui met l’eau à la bouche !

    • AH, tu as remarqué que je t’ai emprunté le petit sentier du début ?! :))
      comme dit au dessus, pour moi, la petite est juste sincère, pas rusée… mais le lecteur a aussi son mot à dire 🙂

  5. La faim de loup y était… 😉

  6. Vu comme tu parles de tous ces mets et mélanges, herbes et épices, tu es sûrement un talentueux cuistot, monsieur Dodo… ça donne envie ! 😉
    J’aime beaucoup le texte : fan un jour, fan toujours !

  7. Délicieux ! J’aime le ton désinvolte et légèrement provocateur de la fillette.

  8. chachashire dit :

    Génial

  9. almanito dit :

    Et le loup n’a pas dévoré la gamine? Rhoo c’que je suis déçue! :)))

  10. almanito dit :

    …ou alors il était végan…

  11. C’est un texte aux petits oignons, que çui-là… Mince ! L’oignon, c’est pas une épice ! Même quand il est petit ? Allez ! Fait un effort !

  12. Me suis RE-GA-LETTE ! J’ai aussi cru que la cuisinière allait droguer le loup ! Comment elle l’a attrapé par la truffe et le gosier, alors ça, c’est génial. Et Bruno Bettelheim, il aurait pensé quoi en termes de psychanalyse de ce conte de fée qui finit bien, hein ? Bref, une foultitude de questions psychologico-gastronomiques se posent ici, cher Dodo qui ne nous déçoit JAMAIS !

    • Joli, le régalette 🙂
      Droguer le loup, la gamine ? l’entour-loup-er ? Mais non, juste lui demander poliment de bien vouloir gouter et donner son avis. Vous êtes bien (tous) suspicieux 🙂

    • Frog dit :

      Haha moi aussi j’ai cru à un empoisonnement ! Et cette façon de soulever un coin du torchon… j’ai l’esprit tordu, ca y est c’est prouvé. 😅

      • Mais non, c’est juste que je n’ai aucune imagination !

        • Frog dit :

          Alors celle-ci c’est la meilleure ! 😂

          • Mais si ! d’accord, je vois la scène, je la décris avec des mots, mais je n’ai aucune idée des motivations ou des intentions des personnages 🙂

            • Frog dit :

              Haha, encore un coup du mystérieux écrivain intérieur qui utilise nos mains pour raconter une histoire que nous ne savons pas écrire ! 🙂 Aux yeux du lecteur, tes histoires l’oeuvre d’une imagination débordante ! (Moi non plus, absolument aucune imagination, mais si je continue, Chacha dira que je ramène tout à moi – mais non, pas du tout vexée 😉 ).

              • Mais pas du tout ; je sais écrire (les mots, les phrases, tout ça), c’est juste que je découvre l’histoire avec un peu d’avance sur le lecteur (et parfois un peu de retard, comme ici)
                Une imagination débordante ? je veux bien, mais pour cette histoire, j’ai pris un vieux conte ressassé, je t’ai emprunté le paragraphe du début, empilé une série de recette approximative et regardé les héros se débrouiller avec. Et puis c’est tout.
                Mais bon j’arrête parce qu’on va croire que le mystérieux écrivain intérieur qui utilise mes mains va à la pêche au compliment ! :))
                (ou alors qu’il ramène tout à lui … pourvu que chachashire ne passe pas par là !)

                • Frog dit :

                  Je voulais dire « une histoire que nous n’avons pas vraiment conscience d’écrire ». Ca revient un peu au même, peut-être.
                  Oui, oui, d’accord, réécriture, mais je te dis que jamais je n’avais vu la petite Encapuchonnée comme tu me l’as fait voir ! Et toutes théoriques qu’elles soient, ces recettes font réellement venir l’eau à la bouche (et piquent la curiosité). Cela dit sans vouloir te flatter, faut faire gaffe à tenir nos ego par ici… 😉

  13. Très sympathique ce loup gastronome, j’aurais quelques recettes pour lui s’il a encore faim !
    Merci pour ce festin de lecture concocté aux herbes et à la crème, c’est ce que j’aime dans vos contes, leur côté : surprise du chef !

    • Merci Marie-Christine ! la grande inconnue de cette histoire, c’est : les plats préparées par la petite capuchée sont-ils mangeables ? le loup est peut-être un gentleman qui ne veut pas la vexer, ou un vrai glouton qui mangerait une brique !
      🙂
      (c’est une des pistes que je n’ai pas suivi)

      • Les loups sont souvent affamés et dans ce cas tout est bon, surtout s’il veut conserver l’amitié de la cuisinière encapuchonnée pour laquelle il semble avoir une tendresse particulière, à moins que les herbes utilisées lui procurent un bien-être supplémentaire… 😉

  14. Caroline D dit :

    Évidemment pour un instant
    j’aurai cru à l’empoisonnement.
    Et empoisonnement bien rythmé, ç’eût été.
    Or, mort ou pas, ce fut quand même délicieux.

  15. J’écris pour la première fois sur votre blog et je tombe sur cette histoire revisitée du « Petit chaperon rouge ». Je la trouve rafraîchissante et surtout je suis épaté par votre connaissance des épices.

  16. L'Ornitho dit :

    Et c’est dans les vieux plats que mijotent les histoires les plus délicieusement parfumées.

    Finalement, ça fini pas mal pour le loup^qui devra pas se goinfrer la mère-grand aux effluves moins taquines …

  17. Et oui maligne, ne sont « dangereux » que les loups affamés !
    Elle a aussi l ‘air d’ assurer grave en cuisine la gamine . Je vais essayer de faire ami-ami avec le loup, et de participer au prochain banquet, tiens ! Quand y en a pour deux, y en a pour trois. Et puis mamie elle a plus de dent alors un bout de galette et un pot de beurre, ou ce qui restera ça ira bien ! Non ?

    • « elle a l’air d’assurer grave en cuisine »…. pas si sûr, le loup est peut-être très gentil ou supergoulu et prêt à manger n’importe quoi 😦
      mais ça vaut toujours la peine d’être amiami avec un loup 🙂

      • C’est sûr que sa cuisine contient un peu trop d’ épices pour moi. Mais en général les bons cuisiniers s’ adaptent aux goûts de leur clientèle, surtout à Miami avec un loup 😉

        • Sûr que la gamine peut cuisiner sur-mesure ! Ne te reste plus qu’à aller déposer ton menu personnel dans le sous-bois, sur le bord du chemin creux qui file derrière le moulin, après les vignes, sous les trois grands chênes et près des noisetiers.
          🙂

  18. Leodamgan dit :

    Elle n’a oublié qu’une chose, la gamine : l’alka-seltzer à la fin. Va falloir qu’il digère le loup avec toutes ces épices qui se bagarrent dans son estomac!

  19. Roomanies dit :

    Ohh mais j’aime beaucoup votre plat! De plus il ne manque de rien! L’humour est là, le mystère, la légèreté ainsi que le talent!

  20. LydiaB dit :

    J’adore les contes revisités ! Elle est stratégique cette petite ! 😉

  21. Miam ! Un vrai cordon bleu, cette gamine vêtue de rouge !

  22. Marianne dit :

    Voilà un conte très intéressant sur la forme et sur le fond.
    Il y a du suspens, de la légèreté, de l’humour et tout ce qu’on aime dans tes écrits cher Dodo (ça c’est la forme).
    Il y a aussi cette possibilité d’interprétation que tu laisses au lecteur… chacun fait son film en te lisant (c’est encore une fois un de tes talents).
    Et enfin les personnages (qui ne sont jamais malmenés dans tes histoires) évoluent, progressent.
    Ici le loup, qui est un glouton, apprend – grace à la générosité et à la gentillesse de la fillette – a être plus délicat et raffiné. Il est plus attentif (à ses sens, via le goût) mais aussi à la fillette avec qui il échange des avis, des conseils. Il devient plus sensible et plus ouvert au monde.
    Et on devine au fil de tes mots que la fillette est loin d’être « bebette » (est-ce pour cela que tes lecteur la trouve « rusée », voir « dangereuse » ?).
    Elle semble curieuse, indépendante et a une grande envie de partager et enfin de progresser. Et pour cela, elle n’hésite pas à faire confiance à l’autre (même à un loup). C’est beau.

    Il y a toujours beaucoup d’amour et de générosité dans tes histoires Dodo.
    Tes textes font du bien. C’est génial.
    Merci !

  23. Très jolie relecture du conte, Avec la distance teintée d’humour et empreinte d’humanisme sans en avoir l’air. Cette histoire m’en rappelle une autre, que ma fille aime passionnément: Marlaguette, charmante petite fille qui apprivoise un loup!

  24. Ton histoire de loup et de fillette me rappelle un auteur que j’affectionne particulièrement : Geoffroy de Pennart qui revisite aussi les contes. (j’ai tous ses albums, c’est dire !). J’ai pris le même plaisir à te lire, à goûter la saveur des mots. Merci pour le moment offert, Carnets 🙂

  25. […] Pique-nique en forêt, chez Carnets Paresseux. […]

  26. Valentyne dit :

    Mince le loup a tout mangé et ne reste même plus les miettes ….
    excellent en tout cas à lire 🙂

  27. emilieberd dit :

    Trop chou, cette histoire de grand méchant loup… Une belle histoire d’amitié bien épicée!!!
    Bises

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