Ainsi je l’ai vu, ainsi je le raconte

Ainsi je l’ai vu, ainsi je le raconte : au début, il y a – tableau bien connu – un piaf noir sur une branche avec un fromage dans le bec, et, au pied de l’arbre, un renard. Il y a aussi beaucoup d’autres choses, de l’herbe des collines des fourrés des fougères des plantes des fleurs à foison et puis des musaraignes, des blaireaux, des moutons, bref des bêtes à toison et trois grenouilles et un plein boisseau de poissons dans la rivière dont l’onde pure fait rien qu’à couler, là-bas, sans même parler des oiseaux à plumes qui volètent et caquètent à bec-que-veux-tu. Et quoi encore ? Des champs, des prés, entre les graminées un gros chat qui trottine, un village derrière la colline, quatre nuages dans le ciel bleu et un petit vent frais qui court d’ici à là. Bien d’autres choses : au village, un marché – douze paniers de légumes, deux commères, une charrette à bras arrêtée devant une auberge. Et plus loin encore des pays et des royaumes, des mers, des îles, des montagnes, des princesses, des éléphants et des licornes. Sait-on jamais ?

Mais comme on ne peut suivre qu’une histoire à la fois, revenons à nos moutons, moutons à plume noire, à poil rouge ou mouton à pâte molle ou crémeuse.

D’ici, j’entends à l’instant le renard qui chuchote : « Hé, là-haut, de là où tu perches, tu dois voir des tas de trucs, non ? L’herbe qui verdoie, la route qui poudroie, tout ça… alors si tu voulais, tu pourrais m’en raconter.

« Vois-tu, moi, au ras de l’herbe, je ne vois pas grand-chose. Et même si j’ai du flair il faut encore que le vent m’apporte les senteurs des herbes et des bêtes, les parfums des fleurs et des poules, l’odeur des fermiers et de leurs chiens…

« Alors que toi, sans te déranger – je ne te demande pas de bouger, juste de jeter un œil et de me dire ce que tu vois – tu pourrais me raconter ce qu’il y a au-delà des collines et des fourrés. Je suis sûr que l’air de rien tu remarques le moindre chat errant, et ce qui se passe dans le village là derrière la forêt, et si à la ferme le chien pataud garde les poules ou s’il dort, repu, le ventre plein de pâtée.

« Attends, je ne te demande pas d’histoires de contrées lointaines – même si ça m’intéressait, le temps que je m’y rende, une fois passées les montagnes et les mers, tout aurait changé trois fois ! Et je ne te demande pas non plus d’inventer, de me raconter des miracles ou quoi ou qu’est-ce. Je n’ai pas besoin de faribole, ni de savoir s’il y a un roi mage égaré sur le sentier de la forêt ! Et puis excuse-moi, mais avec mon flair, sa myrrhe et ses aromates, je le repérerais avant toi ! Dis juste ce que tu vois.

Allez, steuplait ! »

Sauf que le corbeau, ça lui steuplait pas plus que ça, l’idée de faire le guet pour le compte du renard. Il n’est pas né d’un œuf du dernier printemps et connait bien les combines du renard, les mésaventures d’Ysengrin et les déconvenues de Chanteclerc, sans même parler des malheurs de son propre ancêtre Tiercelin ! Sans compter – les oiseaux se parlent – l’affaire de la Cigogne au long bec… Alors franchement, jouer à sœur Anne pour ce goujat à poil rouge, non merci. Et puis quand bien même il repérerait une vigne ni trop haute ni trop verte où l’envoyer trotter au Diable-Vauvert, il ne peut pas parler, le bec pris par le fromage volé – pris tel qui croyait prendre.

Bref, le corbeau s’ennuie, et d’ennui le corbeau baille.

Baillant, il ouvre un large bec :  libéré, délivré, le fromage attrape un des courants d’air du petit vent de tout à l’heure et file à travers ciel. C’est peu dire qu’il ne sent plus de joie : à lui l’aventure ! Voilà qu’il survole les plaines et les monts, le village, le canton. Au fil du vent, il suit le périple d’un petit chaperon rouge à travers bois. Peut-être ce soir  – selon ce que veut le vent – il verra la mer et, avec un peu de chance, son premier coucher du soleil ! Demain, par delà les îles et les royaumes légendaires, les contrées magiques et les terres inconnues, il ira avec les orages, poussé par le même vent qui gonfle les voiles de Simbad. Voilà enfin une vie de fromage qui vaut la peine ! Bientôt, il volera en compagnie de l’oiseau-Roc, il surplombera les palais et les tours où dorment des princesses songeuses (il a juste un peu peur des licornes). Et peut-être même, un jour, du haut des nuées, distinguera-t-il la tache rouge d’un renard, au pied d’un arbre où percherait un minuscule piaf noir. Qui sait ? Pas moi : je ne raconte que ce que j’ai vu.

 

  *

Faribole pour l’agenda ironique d’août, chez Laurence Délis.

 

 

 

53 commentaires

  1. C’est fou, ce que l’on peut faire avec tous ces contes et fables qui peuplent notre imaginaire. Surtout quand on sait traduire en mots ce que l’on imagine. Ce que tu fais vraiment très bien. Bravo !

    • Merci Marguerite ; en fait, c’est l’inverse, je prends des mots et je les traduis en imagination (enfin, je laisse le lecteur le faire). Mais oui, les contes sont un magnifique réservoir d’images toutes fraiches !

  2. (Le « libéré, délivré » is never getting old.)
    C’est super intéressant comme exercice, et ta réécriture l’est aussi. J’aime beaucoup ta façon d’écrire, tu ne laisses rien au hasard et on ne s’en rend même pas compte à la première lecture tellement c’est fluide. Et puis le fait d’écrire aussi régulièrement que tu le fais tout en restant inspiré c’est franchement génial. Bon, j’arrête 🙊

    • Hé oui, je pense aussi que le libéré, délivré devrait avoir encore quelques belles années devant lui 🙂
      « rien laisser au hasard » ;: si, j’en laisse pas mal, au hasard et au lecteur ; mais c’est vrai que je préfère m’enquiquiner qu’enquiquiner le lecteur !

  3. Extra. Je viens de passer une demi-heure à lire ta prose orpherimesque …j’avais un certain retard.
    Et cette fable pour couronner le tout. Quelle prolixité ! Comment veux-tu que l’on te suive, t’es trop fort, cher Dodo, et je suis sous le charme.
    Bref, j’ai a-do-ré, comme à chaque fois.
    Bises épanouies
    ¸¸.•*¨*• ☆

  4. Libéré, délivré, trop génial la libération du fromage qui pue et l’Anne en sa tour sombre le voit passer, juste par dessus son nez, qu’elle a joli d’ailleurs et le renard le regarde aussi, et plus loin, les bêtes à cornes et celles qui rampent, et les autres, et les feuilles, et les herbes, et le monstre du Loch Ness qui voudrait bien, mais qui peut point. Bref, ce conte à ne pas dormir debout est un rêve éveillé qui contamine diablement les lecteurs ébahis ! Bravo mon ami, vous semblez tenir une forme olympienne sans produits dopants à part les incitations qu’on vous met sous le nez, qu’on m’a dit joli d’ailleurs, et qui vous vont très bien !

    • Hum, c’est sibyllin…. « le nez… qu’Anne.. a joli » : y a-t-il un bonnet d’âne camouflé dans cette phrase ? Mais alors qui le coiffe ? le mouton rouge, le mouton noir ou le mouton à pâte molle ?

  5. Tes lecteurs le disent tellement bien que je ne sais quoi ajouter.
    Bravo et surtout merci cher Dodo.
    Je me demande quel est ton secret.
    Il faut être un peu magicien pour écrire des textes qui font du bien.

  6. C’est bien sympa tout ça, je dis pas, c’est super bien, mais… mais … il ne remplit pas la condition de la phrase qui doit figurer
    « Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi »
    c’est d’autant plus dommage qu’elle aurait aisée à caser cette petite phrase dans ta faribole, qui au fond en est presque une périphrase !
    Tant pis il te faut en faire un autre

        • Non, c’est qu’entre le renard qui ne voit rien au delà de l’herbe, le corbeau qui baille d’ennui et le fromage parti en promenade, il n’y avait plus personne à qui demander de raconter des miracles :/

          •  » -1- ! Dis juste ce que tu vois.

            -2-

            Allez, steuplait !

            -3-» »
            en 1, en 2 ou en 3 rajoutez la phrase « Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi » pour que le texte passe s’il vous plait messieurs mesdames du jury international ( y a des belges ) sinon c’te chti bourricot à plume va s’échapper !

            • Splendide trouvaille de l’inventeur de la rime universelle, cette solution peut s’appliquer à tous les textes de ce blog (et à pas mal d’autres). à quand le livre « Dodo, mode d’emploi » ?

  7. C’est le fromage de tête Corse qui fait la sieste la plus longue.
    Et de tête, comme ça, le corse ne pense pas.
    Que dit le fromage de ferme ?
    Et le fromage de tête de ligne ?
    Il dit, peut-être que le fermier est écrémé, que le renard est cendré comme la galinette ou que le corbeau est encore perché, le sait-il lui-même ?
    Ah que la vie des fables est difficile !!! Je connaissais les vies de poches, mais les vide-fables, et l’avis des fables, c’est tout un pan de la culture qui reste sous silence.
    Ainsi va l’avis, c’est le mien entend que lectrice, pas plus, pas moins.

  8. Bon jour,
    Diantre, je ne m’attendais pas à ce texte. En fait à contre courant des « miracles qu’il y a eu ici aussi « . Cependant, n’est-ce pas miracle de lire qu’un corbeau tient un fromage dans son bec et qu’un renard lui cause, le museau au vent, de voir plus loin que ses propres babines ? 🙂 Bref, un tour de magie que ce texte 🙂
    Max-Louis

  9. Peut-on attraper un fromage volant avec un filet à papillons?
    Mais s’il est trop fait, il passe à travers…
    J’admire ton talent, Dodo. C’est lui qui est magique.

  10. Merci pour ce bouquet de contes rassemblés.

    ça vous a un rythme du diable
    qui emporte au quatre vents
    et éparpille l’esprit
    avant de le ramener au pied de l’arbre ou tout se joue
    puis
    à nouveau le projeter à travers
    ce qu’il ne savait plus se trouver dans sa mémoire d’enfant (et d’ailleurs)
    et que tu enrichies de ton verbe joyeux.

    Oui merci.

    J’adore « le corbeau, ça lui steuplait pas plus que ça, « 

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