La complainte des pauvres orpherimes

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02/08/2017 par carnetsparesseux

« Vous lisez ? Et de la poésie en plus ? Sacrée perte de temps, si vous voulez mon avis. Hein, à quoi bon ? N’allez pas vous vexer, c’est gentil de lire, mais ça n’aide pas à avoir moins chaud, pas vrai ? »

Quoi disant, l’importun a quitté l’allée du parc et s’est assis sur mon banc sans attendre de réponse à ses quatre questions. Là, il a repris son souffle et la parole : « Cela dit, vous allez peut-être pouvoir nous aider. L’ennui, avec la poésie, c’est la rime. Je sais ce que vous allez me dire – je n’ai pas eu le temps de protester que je comptais bien ne rien lui dire -, vous allez me dire qu’il y a aussi la prosodie, les images, le rythme… et je reconnais que ça n’est pas rien ; mais ça n’est rien comparé au problème de la rime. Je ne vous parle pas des rimes riches, ou des rimes pauvres, non. Problème de riche, ça. Mais avez-vous déjà songé au terrible sort des mots qui ne riment pas ? »

Il ne m’a pas laissé le temps d’avouer que non : « Oh, je suis impardonnable, je ne me suis pas présenté. Vous allez mieux comprendre, je suis belge. »

Je n’ai pas mieux compris, au contraire, et ça a du se voir à ma tête, parce qu’il a continué : « Non, pas belge de Belgique, le mot belge. Et savez-vous bien qu’aucun autre mot ne rime avec moi ? Il n’y a même pas de rime en elge, ou en lge… c’est peut-être un détail pour vous, mais du coup, je suis privé de poésie ! Même chez Verhaeren, Brel ou Beaucarne ! Difficile de faire plus belge, pourtant ! Et je ne suis pas un cas isolé, prenez simple ; c’est bien simple, il n’y a pas de rime en simple ! Vous ne me croyez pas ? vous voulez voir les autres ? »

Il a fait un signe de la main, et bientôt je me suis retrouvé au milieu d’une petite foule réunie devant mon banc. Belge les a fait se ranger par ordre alphabétique et a fait les présentations. Bulbe, camphre, clephte, dogme, goinfre, humble, meurtre, monstre, muscle, pauvre, quatorze, quinze, sanve, sarcle, sépulcre, simple, tertre et verste m’ont salué, qui d’un geste de la main, qui d’un signe de tête, qui d’un grognement.

Belge a encore précisé que le dictionnaire les appelait « rimes orphelines ». Pour le coup, j’ai réagis. J’étais poète ou pas ?

« Je vous le dis tout net, sauf votre respect, moi, ça ne me parait pas possible une rime orpheline, puisqu’il faut deux mots au moins pour faire une rime. Des mots qui, comme vous, riment tout seul – ou plutôt qui, tout seuls, ne riment pas – , je les qualifierais plutôt de mots premiers, par analogie avec les nombres premiers indivisibles autrement que par eux-mêmes, ou encore d’orpherime. »

Je me suis arrêté, un peu stupéfait : je parlais avec des mots, et ils m’écoutaient ? Et puis, devant leur silence attentif, j’ai continué :

« Je sais ce que vous allez me dire, c’est bien gentil de vous nommer, mais ça ne suffit pas. Vous n’avez jamais essayé de vous trouver des rimes ? Vous voulez qu’on essaie ?»

Et je me suis lancé :

Désireux de guérir son fidèle maringouinfre qu’un mauvais rhumble
affaiblissait depuis l’hiverste passé au point qu’il ne quittait plus son traversimple,
l’aide-de-camphre du général se glissa au petit matin dans le vestibulbe,
un vilebrequinze à la main. Las, aubépine, saxifrage et serpolet étaient piétinés !
Emu par le terrible spectacle d’un tel massarcle, l’aide-de-camphre se dit:
« C’est sans doute le fait de quelque Saumonstre échappé de l’aquarium municipal.
A la grande rigueur je peux comprendre un charmeurtre joliment arrangé,
mais là, c’est contraire au bulldogme ! Enfin, çuiquila fait, je ne lui tire pas mon chapeauvre»
Et, moral à zéro, il pensa avaler une coupe de vin du Cépulcre.

Arrivé là, je me suis arrêté pour reprendre, à défaut d’inspiration, ma respiration. Il y a eu un silence, et puis un murmure circonspect qui est vite devenu un sévère raffut : si les uns s’applaudissaient d’avoir des mots avec qui rimer, d’autres se grattaient le front en se demandant bien ce que tel ou tel voulait dire.

Au bout du banc, belge, clephte, quatorze, sanve et muscle, les derniers morpherins, grommelaient en attendant leur sort. En écoutant ce capharnaüm, j’ai pensé : « Dans quelle tour de Babelge me suis-je fourré ? », mais je l’ai gardé pour moi. Puis Clephte s’est mis à hurler : « Mais c’est n’importe quoi, pas question pour un montagnard de l’Olympe de finir en porteclephte souvenir ! » il a renversé le banc, et je me suis retrouvé partertre !

Quand je me suis relevé, bien sûr, il n’y avait plus personne que le banc renversé et moi, et, confetti dansant dans le soleil, quelques pages déchirées de mon dictionnaire de rime.

* * *

Sur une proposition de Glomérule Néphron relevée par Chachasire. Bien sûr, si vous voulez aider les orpherimes à découvrir le sens de leur seize nouveaux compagnons, les commentaires sont à vous, jusqu’à dimanche  6 aout.

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59 réflexions sur “La complainte des pauvres orpherimes

    • Merci !
      pas tentée par quelques propositions de définitions ?
      rhumble, traversimple, par exemple ?

      sinon je vais jouer tout seul et c’est moins amusant 🙂

      • Mais, cela ne rime à rien, cher Dodo.
        Je suis clouée au lit avec un rhumble carabiné. J’en suis baba.
        Sauf à prendre du camphre à haute dose, je préfère tenir compagnie à mon traversimple. Je manque de muscles et le nombre de mes neurones ne doit pas dépasser quatorze ou quinze.

        PS : Vous lire est un plaisir jubilatoire ! Merci. Quant à moi, les contraintes littéraires m’angoissent !

        • Merci Andréa ; et si on remplaçait « contrainte littéraire » (ça intimide, hein !) par « jeu jubilatoire, gratuit et souriant » ?

          • Hélas, un changement de dénomination n’y ferait rien. L’écriture est pour moi un effort – plaisant, mais un effort tout de même.

            Je suis tellement admirative de tout ce que vous parvenez à produire, vous et votre petite bande ! Qui plus est dans un temps imparti ! (il me faut trois siècles pour écrire une phrase correcte). Le dernier Agenda ironique, par exemple, est peuplé de pépites au chocolat (je n’ai pas encore terminé la lecture de tous les textes). Tout cela est surprenant et goûtu et, pour l’instant, suffit à nourrir mon goût pour la chose écrite.

            Mais après tout, seuls les imbéciles ne changent pas d’avis…

            • Mais (je réponds un peu tard) écrire est aussi un effort, pour moi ; je préfère bien rêvasser ! seulement, la rêverie se partage moins, et le partage demande du boulot : trouver les mots, les ranger, voir s’ils racontent bien ce qu’on imaginait, ou si (souvent) ce qu’ils disent est plus intéressants que ce qu’on a songé…
              mais plus qu’effort, le mot qui compte est « plaisant ».

  1. et alors se dressa le saxiphrage
    il se trouvait à Marciac
    il souffla dans son saxo de rage
    jusqu’à ce que la scabieuse
    lui dise de le ranger dans son sac
    pour éviter une musique scabreuse

  2. almanito dit :

    Pff le bulldogme, le bulldogme ok, mais c’est dépassé! La preuve, ceux qui n’ont pas eu leur rime râlaient!
    Quel plaisir de te lire, Carnets, toujours étonnant, imaginatif, on ne s’ennuie jamais chez toi et on repart avec le sourire:)

    • Merci almanito ; tant qu’à écrire, j’essaie de m’amuser, de ne pas m’ennuyer et de sourire un peu ; tant mieux si ça déteint sur les lecteurs 🙂

      une proposition de définition ? pour le bulldogme ? ou un autre…

      • jobougon dit :

        A ma connaissance et après vérification effectuée sur le dictionnaire Malabar 2017, le bulldogme est un chewing gum qui a pour qualité de ne coller à aucune idéologie quelle qu’elle soit.

      • jobougon dit :

        Est-ce que les éleveurs de saumonstres leur donnent du bulldogme à mâcher pour les occuper dans les aquariums et éviter qu’ils ne dépriment, tourner en rond étant contraire à leur nature première ?

  3. Magnifique. Encore merci pour elles, ou plutôt eux, ces mots premiers . Et pour le plaisir de te lire. Superbe. Une belle inspiration, moi j’expire… to be or not to be…lge.

  4. Frog dit :

    Bulldogme !!! Je n’en peux plus ! Quelle performance. Et je ne sais pourquoi mon cerveau s’obstine à lire « aile-de-camphre ». C’est peut-être à cause de Totoro.

    • Ah, je n’avais pas pensé à Totoro pour l’aide-de-camphre. Un petit coup de main pour les définitions ? C’est que je me demande bien ce que les uns et les autres comprennent -ou pas – au petit poème des orpherimes…

      • Frog dit :

        Tu veux faire des definitions ? 😁 Le camphre évoque irrésistiblement pour moi le grand camphrier du film de Miyazaki. Totoro y vit. Il vole. C’est aussi bête que ça. Aile de camphre ne fait aucun sens alors que ton mot, si !

        • enfait, je crois bien que je n’ai pas vu le film de Miyazaki… une lacune, une !
          Et bien sûr qu’il faut des définitions, si on veut espérer comprendre ce que les autres comprennent !
          Je donnerais mon lexique dimanche, mais c’est plus drôle, démocratique (et linguistiquement fiable !) si on est plusieurs à participer 🙂

  5. gibulène dit :

    franctastique ! j’en reste coite

  6. jacou33 dit :

    Ils partirent quatorze,
    Quittant l’infinie plaine belge,
    Où poussent les sauvages sanves,
    Rencontrer les redoutables clephtes,
    Revinrent conquérants, ayant gagné du muscle.

  7. J’aime beaucoup votre manière de secouer la routine dans laquelle nos esprit ronronnent. Cet article est époustouflant !
    Merci pour le sourire qu’il a dessiné sur les lèvres, les rimes orphelines ne le sont plus puisque vous nous les avez fait adopter avec tant de Plaisir !

    • Merci Marie-Christine ; c’est Glomérule qu’il faut remercier de nous avoir lancé sur le triste sort des rimes orphelines. Mais c’est vrai que tant qu’à écrire, j’essaie de sourire et de m’amuser.

  8. chachashire dit :

    Ha ! Tu m’as bien fait frire avec tes orpherimes. Occupe les donc moi je divertis la veuvre.

    Excellent. 🙂

  9. Célestine dit :

    Quel supplice ce doit être d’être condamné à trouver des rimes pour ces dix-huit mots-là…
    Ta démo est ébouriffante. Je suis ta plus grande fan (de carotte)
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Oh, ça n’est pas un supplice, sinon, j’aurai rendu copie blanche. Disons qu’une fois que la recette est trouvée, c’est plutôt rigolo. En revanche, la minute de « j’sais pas quoi faire, qu’est-ce que j’peux faire…. » est un peu longue.

  10. L'Ornitho dit :

    Such a (d)rime (sic).

    Tour de Babelge, c’est là que le bât blesse … fallait y penser. Sinon, comme indiqué plus haut : magistral.

  11. Rimons rimons tous les deux
    Rimons rimons si tu veux
    Même si c’est pas des rimes riches
    Arrimons-nous on s’en fiche

    Claude Nougaro (Rimes)

    Voilà dans un premier temps à quoi m’a renvoyé ton texte : une des plus belles chanson de Nougaro 🙂 😍

    J’ai lu ta complainte des orpherimes avec (j’en suis sûre, même si je ne me suis point mirée à ce moment-là) un sourire béa de satisfaction sur le visage.
    Bravo et merci 😃 😍 !

  12. Toujours un grand plaisir de te lire ! Tu es doué en métalittérature, parce que tu y mets la légèreté nécessaire. Comme Sterne et Diderot.

  13. Aunryz dit :

    Un plaisir pour gourmand des mots
    que ces jolis décourcis
    qui rallongent la promenade
    en y proposant de nouveaux morceaux de paysages

    • ah mais oui c’est une forme du décourci
      recomposer les paysages avec des morceaux pris ça et là
      pour faire des ballades nouvelles
      sans trop s’égarer
      (même pas fait exprès, mais j’en suis bien content)

  14. Caroline D dit :

    voilà encore un vent
    qui me souffle bellement
    que quelque part sur terre
    en Belgique ou ailleurs
    un paresseux est fou
    fou amoureux des mots
    et avec ou sans rimes…

  15. Leodamgan dit :

    Je suis comme Andrea Couturet : je reste muette d’admiration. En plus, je sens mes neurones se figer.

  16. […] tenter de la déloger de son aveuglemunble. . . . Pour lire les participations c’est ici : . https://carnetsparesseux.wordpress.com/2017/08/02/mots-premiers-ou-orpherimes/ . Rimes orphelines le retour […]

  17. […] l’instar de Chachachire (Glomérule Néphron), de Carnets Paresseux, je me suis penchée sur ces rimes […]

  18. brindille33 dit :

    Je me suis délectée de ton texte savant et d’une grande originalité. Étant Belge, je reste coite devant autant de savoir et de vouloir à tout prix trouver une rime à Belge. Cela ne rime à rien ce truc là. Du moins c’est ce que je pense. Belge est unique et doit l’être, même si à Tubize, il est écrit sur la E19, sortie Tubeke. Ou pour Petit-Enghien, Lettelingen. Les « joies » linguistiques de ce pays qui m’exècrent. (linguistiques, quoi que le pays ????). Allez « fieu » pourquoi autant chercher des « bichkes » dans mes « krolles »
    A force de « babbeler », et tu sais combien j’ai la langue bien pendue lorsque je réponds, à cet article qui va te faire avoir un « dikkenek » 😉
    Trève de plaisanterie, je te laisse « zwanzer » à rechercher une autre rime pour ce mot là. 🙂
    Geneviève aussi appelée Geneviève de Brabant. Il n’y a pas eu que Geneviève à tenir tête à Attila roi des Huns. Tu vois déjà à ce moment là, il n’y en avait qu’un. Je sais il n’était pas belge, mais c’est pour faire la « mariole ».

  19. Valentyne dit :

    Rentrant non de la tour de Babelge mais de celle de Balbion , appelée à tors la perfide Balbion , je suis totalement subjuguée par tes orpherimes et me les note pour ce week-end 🙂
    Bisesss

  20. […] connu des Services anatomopathologiques, linguistiques et philosophiques permanents, le SALPP),  Il Dodo. Ce dictionnaire, édité en trois exemplaires, est pour l’instant en voie de […]

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